A Aubervilliers, l’art de la transition fait rêver à une autre ville

5 septembre 2014 / Barnabé Binctin et Vladimir Slonska-Malvaud (Reporterre)



Au Fort d’Aubervilliers, une exposition d’« art urbain » réinvestit les lieux avant que le site ne soit transformé en éco-quartier. Cinquante artistes ont transformé cette friche industrielle autour du thème de la transition. Reportage photographique.

- Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), reportage

Sur le bitume, les pochoirs ont donné vie à de petites cases multicolores, qui se succèdent en dessinant un chemin en escargot. Ceci n’est pas une marelle. Chacune des soixante-cinq cases a une couleur qui lui attribue sa saison, un geste jardinier orthographié – « planter », « semer », « récolter », etc. – et un pictogramme représentant ici un oignon, là une pomme ou autres fruits et légumes de saison.

Un jeu de l’oie new age, tendance écolo ? « C’est un Victory Garden » insiste Sylvie Da Costa, artiste plasticienne et paysagiste, auteure de cette création originale. « C’est une forme contemporaine de jeu dans l’espace public qui mixe art et nature. En proposant un exercice de jardinage mental, on pointe ainsi le végétal dans l’espace urbain ».


- Le « Victory Garden » -

Ceci est donc de l’art contemporain, courant contre-culture urbaine. Bienvenue au festival In Situ Art qui a pris résidence au Fort d’Aubervilliers. Passée cette œuvre introductive mais ludique, l’exposition en plein air ouvre sur une soixantaine de créations, qui mêlent fresques géantes, graffitis sur des palissades bombées ou réappropriation artistique d’anciennes épaves automobiles.

Les deux hectares de cette ancienne friche industrielle se trouvent ainsi revisités par le regard de cinquante artistes français et internationaux, qui ont travaillé en résidence pendant plusieurs semaines. Le thème sur lequel ils furent invités à donner libre cours à leur inspiration ? La transition.

Ce choix fait écho à la mutation du lieu qui héberge l’exposition. Tout à tour caserne militaire, casse automobile puis fourrière, le Fort d’Aubervilliers est voué à devenir un éco-quartier, projet piloté par l’AFTRP (Agence foncière et technique de la région parisienne), propriétaire des lieux.

« Il n’y avait pas d’autres consignes que ’transition’, qui est un concept symbolique de l’histoire du Fort. Les interprétations étaient libres, ce qui donne des lectures artistiques très variées », explique Olivier Landes, fondateur de l’association Art en Ville qui organise ce Festival.


- Olivier Landes -

Ainsi de cette peinture murale représentant un casque de soldat retourné, à partir duquel paraissentt renaître faune et flore. Le renversement du passé militariste est amplifié par la végétation grimpante qui, sur les murs du hangar, semble accompagner le message de l’artiste Beerens.

Plus loin, une vieille Clio a subi une séance de tunning naturaliste et se retrouve ainsi dessinée en ruche. Une création prémonitoire : un essaim de guêpe a trouvé depuis refuge dans le réservoir à essence…

Ailleurs, une vieille camionnette rouillée voit des arbres peints en blanc immaculé lui sortir du toit, symbole du sauvage reprenant ses droits sur la civilisation automobile. Partout d’ailleurs, la végétation pousse, et le cadre, calme et presque forestier, nous rappelle que la nature – même en ville, même dans le « 9-3 » – n’est jamais très loin.

Réemploi et détournement, mixité des usages et diversité des techniques – acrylique, gouache ou craie aux côtés de sprays aérosols et de crayons – transformation des univers, etc… il y a, au cœur de la dynamique créative, l’idée de réappropriation et sa dimension contestataire qui ont fait la marque du « street art » dans l’espace urbain. Mais Olivier Landes refuse le terme : « Je ne m’y reconnais pas, je préfère parler de ’muralisme’ ou d’art urbain ».

L’urbaniste de formation accorde une importance particulière à l’ancrage territorial de l’expression artistique. « En s’intégrant à son environnement, l’art peut être créateur de nouvelles urbanités ». Pour cet événement, il a fait intervenir plusieurs artistes locaux comme Sylvie Da Costa.

Le lieu a vu passer plus de 25 000 visiteurs sur les deux mois d’exposition en juin et juillet. Cet engouement populaire a permis de rouvrir exceptionnellement pour un mois, jusqu’au 28 septembre. Un dernier mois de sursis pour ces œuvres éphémères.

En octobre, le site commencera une nouvelle vie, qui s’ouvrira par d’importants travaux de dépollution – trente ans d’activité industrielle à nettoyer... Ces travaux ont peut-être débuté de la plus belle des manières : en construisant un autre imaginaire des lieux, c’est l’image du Fort d’Aubervilliers que le Festival In Situ Art aura contribué à dépolluer.




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Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photos : Vladimir Slonska-Malvaud

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