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A Dijon, un oasis de verdure résiste joyeusement au béton de la ville

27 janvier 2014 / Zor (Lutopik)



La mairie de Dijon veut détruire sept hectares d’anciennes terres maraîchères pour construire un « écoquartier ». Pour préserver la dernière portion de ceinture verte de Dijon, la résistance est plus vivante que jamais au quartier libre des Lentillères, où des terres sont occupées depuis 2010.


La mosaïque posée au sol empiète légèrement sur la route, comme pour marquer le territoire. On peut y lire : « Quartier libre des Lentillères ». Un composteur est installé à l’entrée. De là, on aperçoit les premières plantations, les systèmes d’arrosage et les légumes. Devant le grand potager collectif des Lentillères, il y a un petit coin tranquille avec des chaises, une table et une cabane. Elle sert d’abri pour rassembler divers outils, des pots, des arrosoirs...

Au fond, des dizaines de plants puisent leurs premières forces dans une petite serre. Quelques pas plus loin, derrière un mur et des haies, on découvre de très belles parcelles, plus petites et toutes différentes. Un peu à l’image des jardiniers que l’on croise dans ce quartier. Riverains ou non, étudiants, retraités, squatteurs, gens du foyer d’à côté, citadins en mal de verdure...

« Il y a une mixité sociale intéressante, chacun jardine pour des raisons différentes », remarque une jardinière qui a une opinion tranchée sur le sujet : « Ces terres sont très riches, c’est un massacre d’y mettre du béton ». Pour un autre, qui « ne veut pas personnellement empêcher la ville de construire des bâtiments », la motivation était d’accéder à un petit bout de terre sans passer par les longues files d’attente des jardins familiaux. N’habitant pas loin et « voyant un terrain pas cultivé, en friche depuis cinq ans, j’ai décidé d’en occuper une portion ». Il se considère aujourd’hui comme « squatteur du terrain de la ville de Dijon ».

Le quartier des Lentillères est un espace de vie qui réunit autour du jardinage des gens d’origines très diverses. La dimension humaine du lieu est très importante. « Il n’y a pas ici que des gens qui cultivent » remarque Pitt, installé depuis deux mois.

L’endroit est joli, calme, apaisant, et même dépaysant à certains égards. C’est un peu « la campagne à la ville ». Tous ou presque nous racontent le plaisir qu’ils ont à venir passer un moment là, « tout autant pour avoir un jardin, qu’un coin de verdure, s’installer avec des amis, faire un barbecue... ».

Plus on s’enfonce dans les jardins et plus on oublie que la ville est toute proche et que l’on est dans Dijon. Les arbres cachent souvent les immeubles et s’il n’y avait pas le bruit des trains qui passent de temps en temps, on se croirait vraiment en rase campagne.

En s’aventurant plus loin, on arrive sur une autre grande parcelle jouxtant une maison, avec sa cour et sa grange. Des gens sont en train de retaper un pan du toit de cette ferme réoccupée au printemps 2012. Bientôt, elle comportera deux pièces supplémentaires, de quoi agrandir la cuisine et le salon pour une dizaine de personnes. « On a choisi de s’installer là parce que ça allait être détruit », explique l’un des habitants.

« Les maraîchers sont tous partis »

Nous sommes à l’est de la ville, sur des anciennes terres maraîchères tombées en friche au début des années 2000, tout près des anciens abattoirs et de l’espace autogéré des Tanneries. Ce « secteur en déshérence » comme l’appelle la mairie, est très important pour les grands projets d’urbanisme de la ville.

Avant l’an 2000, des bruits couraient qu’une gare TGV se construirait ici, les propriétaires ont attendu pour vendre à bon prix leurs terrains à la ville qui préemptait. Résultat, les maraîchers sont tous partis. Aujourd’hui, il n’est plus question de train.

En 2010, la municipalité dévoile son premier projet d’aménagement pour le « Grand-Est », un éco-quartier de 19,6 ha, 1 500 logements et 20.000 m² de bureaux et commerces. Ce ne sont pourtant pas les logements vides qui manquent à Dijon puisque le recensement de 2009 indique un taux de vacance immobilière de 8 %. Avec un certain sens de la provocation, il sera nommé « l’éco-cité jardin des maraîchers ». Un nom qui irrite quand on sait que les promoteurs veulent bétonner les sept hectares des dernières terres agricoles qu’il reste dans Dijon.

Selon un rapport, le projet prévoit « un secteur d’un hectare destiné à l’implantation de jardins familiaux dans la zone de servitude d’utilité publique de la voie ferrée Dijon-Is-sur-Tille ». Précisément la zone où se trouvent des habitations qui seront détruites. Ces jardins seraient donc situés sur des gravats, à quelques mètres des bonnes terres.

Pierre Pribetich est très impliqué dans le projet, il occupe les fonctions d’adjoint au maire en charge de l’urbanisme et de président de la Splaad (Société Publique Locale d’Aménagement de l’Agglomération Dijonnaise, en charge des travaux). Il affirmait en mars 2013 au journal Le Bien Public que « ces anciennes terres ne devaient pas être si exceptionnelles, sinon, les anciens exploitants ne seraient pas partis ».

Jean-Pierre Koenig, le dernier maraîcher à avoir quitté les Lentillères en 2000, lui répond que s’il a quitté sa ferme, c’est parce qu’elle était « menacée par les projets d’urbanisme de la ville ». Pour lui, ce sont de « très bonnes terres », que « plusieurs générations de maraîchers, par des apports répétés de fumier de cheval, ont enrichies de façon considérable ».

Ses dires sont appuyés par une analyse de sol qu’il avait effectuée au moment de son installation en 1982. Elles révèlent un taux de matière organique très important allant de 6 à 10 %. La terre est en effet très noire et les jardiniers s’émerveillent de voir pousser des légumes si vite ici, et sans apport chimique bien sûr. Pour éviter le gâchis, Jean-Pierre Koenig contribue au lancement de l’occupation et revendique son engagement avec le collectif.

L’histoire de la réappropriation des Lentillères débute en mars 2010, lorsqu’une manifestation sous la pluie réunit quelque deux cents personnes, bêches, fourches et pioches en main, avec quelques petits plants dans des brouettes. Ils se dirigent vers le quartier pour défricher et ensemencer une partie de cette terre que la mairie veut détruire.

« C’était une réaction au bétonnage de cette ceinture verte », confie Chantal, une jeune retraitée impliquée depuis le début avec le potager collectif des Lentillères, appelé le Pot’Col’Le. L’objectif était aussi de « soulever les problématiques d’accès au foncier en zone périurbaine pour les paysans en manque de terre, et de faire revivre une dynamique collective, créative et gratuite là où les promoteurs rêvaient d’y voir naître immeubles, commerces et bureaux », expliquent les jardiniers dans Le Génie du Lieu, le « journal d’expression libre du quartier des Lentillères ». Depuis trois ans et demi, la dynamique est bien enclenchée. Aux côtés du Pot’Col’Le, 25 parcelles individuelles ont été mises en culture à ce jour.

Des trous creusés à la pelleteuse

La mairie ne s’est pas laissée faire. Peu de temps après les premières occupations, elle détruit la « villa », une grosse demeure en pierre de trois étages qu’elle avait achetée 500.000 €. Elle servait de lieu de concerts, de rassemblements et de réunions. Cette destruction a beaucoup choqué aux Lentillères.

Quelques jours avant les deux ans du Pot’Col’Le, la mairie va encore plus loin. Alors que les jardiniers avaient prévu de défricher une nouvelle zone pour agrandir leur espace, une pelleteuse vient creuser des trous de deux mètres de profondeur où les terres ne sont pas encore cultivées. « C’était comme un bombardement » pour certains.

L’opération de découragement échoue et provoque au contraire un nouvel élan dans la mobilisation. Pour l’anniversaire, des jeunes paysans prennent un bout de terrain et les trous sont rebouchés. C’est à ce moment que l’ancienne ferme de Jean-Pierre Koenig est squattée. Elle se nomme maintenant « Jardin des maraîchers ». Comme le projet de la mairie, mais cette fois, les mots font sens.

Au Pot’Col’Le, les légumes sont partagés entre les membres. À la ferme, l’idée est de produire des légumes en quantité pour les distribuer à une plus grande échelle. Dès l’été 2012, un marché à prix libre réunit plusieurs dizaines de personnes tous les jeudis en fin de journée. « On est capable de produire des légumes, du pain, du sirop, des baumes, des plantes aromatiques », se félicite un membre de la ferme collective. « Le marché est un moment assez fort et un espace de rencontres assez chouette ».

Son succès est croissant, de plus en plus de monde vient, et pas « uniquement pour remplir le panier », dit une femme assise sur un banc en train de discuter avec ses voisines. « On ne se limite pas à produire des légumes et occuper une baraque. La production sociale est la plus concrète », précisent les habitants de la ferme.

Le marché est aussi un « outil politique », et ces moments de partage permettent d’évoquer plusieurs sujets : l’agriculture intensive et chimique, l’urbanisme, les questions d’accès au logement et à la nourriture, l’immigration et l’accueil des réfugiés. « La perspective de croiser les thématiques existe ici ». C’est aussi l’occasion d’une « critique radicale des institutions et de l’État ».

Si tout le monde n’est pas révolutionnaire aux Lentillères, le simple fait de se rendre sur place constitue déjà un petit acte subversif. « Le marché est clandestin et tout le monde le sait ». Une jardinière qui occupe une petite parcelle mesure l’incertitude de cette position. « On oublie qu’on est dans l’illégalité, que tout peut être démoli demain. On ne sait pas ce qui arrivera, mais on continue à jardiner quoiqu’il arrive ».

Simon, croisé sur la table du Pot’Col’Le, est venu pour la première fois après avoir vu une affiche. Il voulait apprendre à cultiver un potager et revient régulièrement depuis. S’il n’avait « jamais participé à une dynamique de résistance auparavant », il espère aujourd’hui « être prêt le jour où il y aura un mouvement de répression ».

Une dame plus âgée concède que le lieu « amène à se positionner autrement. Je n’aurai pas forcément envie de me retrouver en première ligne, mais je serai là pour faire la tambouille. On soutient la résistance ! ».

Autour d’un repas à la table du Jardin des maraîchers, il se dit que « les institutions ne peuvent pas créer ça de toutes pièces, ou ne le veulent pas ». On se demande alors si cet « espace de liberté et d’expérimentation politique, ce lieu socialement dense » va pouvoir subsister.




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Source et photos : Lutopik

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