A Nantes, le projet de grand aéroport reste contesté

Durée de lecture : 4 minutes

11 août 2009 / Hervé Kempf (Le Monde)

L’unanimité politique quant à l’utilité d’un nouvel aéroport en Bretagne se fissure malgré le soutien de l’Etat


Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique)
Envoyé spécial

Un projet d’aéroport datant des années 1960 et prévu originellement pour accueillir le Concorde est-il le meilleur moyen de marquer l’entrée de la Bretagne dans le XXIe siècle ? C’est la question posée par quelques milliers de participants à la « Semaine de la résistance », qui s’est achevée, dimanche 9 août, dans les champs de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), commune située à vingt kilomètres au nord de Nantes.

Sur le papier, tout semble joué : soutenu par le PS, l’UMP et les milieux économiques, le projet de construction de l’aéroport sur 1 650 hectares a été validé, en février 2008, par un décret d’utilité publique signé par Jean-Louis Borloo, le ministre de l’écologie, et ce en dépit des engagements du Grenelle de l’environnement. En octobre, un appel d’offres sera fait auprès de quatre consortiums candidats à la construction.

Mais le doute gagne, tandis que l’unanimité politique se fissure. Le maire PS de Saint-Nazaire, Joël Batteux, a déclaré, lors de son conseil municipal du 26 juin : « Le risque d’atteinte à l’environnement est réel. En face, il y a l’intérêt économique et social. Entre les deux, le doute vient de la crise. Ce qui peut nous amener à revoir définitivement ou temporairement la décision d’engager le projet d’aéroport. »

Le MoDem départemental a pris position contre le projet. Lors des élections européennes de juin, Europe Ecologie - vivement opposé au nouvel aéroport - a infligé une cuisante défaite au PS à Rennes, fief du maire socialiste Jean-Marc Ayrault, principal promoteur de la nouvelle infrastructure.

Le dossier est discuté, malgré le soutien de l’Etat. « Le motif numéro un de Jean-Marc Ayrault est la sécurité des citoyens, indique-t-on au cabinet du maire de Nantes, actuellement en vacances. Avec l’aéroport existant, situé au sud de Nantes, dix mille avions passent chaque année au-dessus du centre-ville. »

Ce à quoi les opposants répondent que des alternatives existent : « On peut changer l’orientation de la piste de l’aéroport actuel, assure Geneviève Lebouteux, présidente de Solidarités Ecologie. Il y a de nouvelles procédures d’atterrissage à utiliser. Il faut aussi étudier le partage du trafic avec d’autres aéroports régionaux. Autre solution : revoir les liaisons ferroviaires avec, par exemple, un TGV direct sur Roissy. Le problème est qu’il n’a jamais été possible d’étudier à fond et de manière contradictoire ces
alternatives. »

Le projet entraînerait par ailleurs la disparition d’une cinquantaine d’exploitations agricoles qui prospèrent dans cette belle région de bocage. « Un important dispositif d’aménagement foncier et d’accompagnement des agriculteurs sera mis en oeuvre pour limiter et compenser du mieux possible les impacts », répond la préfecture de Loire-Atlantique. Le coût du projet est lui aussi débattu. Il serait de 581 millions d’euros, selon ses promoteurs, sans compter les liaisons routières et ferroviaires nécessaires. Un chiffre sous-estimé, selon les opposants, si on le compare à ceux de la construction d’aéroports similaires à l’étranger.

La question la plus cruciale porte sur le besoin réel du nouvel équipement.
Le trafic augmente régulièrement sur l’aéroport existant : 11 % en 2005 et 2006, 7,4 % en 2007, 5,5 % en 2008. Il marque certes un repli de 3 % en 2009, mais « moindre que la moyenne nationale de 6 % », selon la préfecture. Le nombre de mouvements reste cependant stable parce que les avions emportent plus de passagers qu’auparavant : « 38 000 mouvements en 2007, contre 43 000 en 2000 », selon Mme Lebouteux.

Pour l’instant, l’aéroport de Nantes voit passer 2,8 millions de passagers par an, alors que sa capacité est de 4 millions. L’évolution des prix du pétrole, la poursuite de la crise et la fragilité du secteur aérien obèrent les prévisions d’augmentation de trafic.

Le besoin d’un nouvel aéroport est aussi contesté du fait que des pistes existent déjà dans la région. « Il y a en quatre dans notre département d’un million d’habitants : Nantes, La Baule, Ancenis et Saint-Nazaire, observe Isabelle Loirat, conseillère municipale MoDem à Nantes. Et alentour, encore Rennes, Vannes, Quimper... »

La surcapacité régionale est reconnue à demi-mot par les partisans du projet : « Chacun veut garder son aéroport, constate Jean-François Gendron, président de la chambre de commerce et d’industrie de Nantes. Mais une métropole commence à éclore, donc nous avons besoin d’équipements de niveau international. »

Les promoteurs du projet envisagent 9 millions de passagers à l’horizon 2050, soit trois fois plus qu’aujourd’hui. Est-ce compatible avec la lutte contre le changement climatique, alors que la France veut diminuer ses émissions de gaz à effet de serre de 80 % d’ici à 2050 ? « Le trafic aérien ne représente que 1,5 % des émissions », dit-on au cabinet du maire de Nantes.

Deux visions de la société et de l’avenir s’opposent. « Je préconise le développement économique et le développement durable, dit M. Gendron. Il ne faut pas revenir à l’âge de pierre pour ces questions d’environnement. » Pour Dominique Fresneau, coprésident de l’Association citoyenne intercommunale des populations concernées par le projet d’aéroport : « Ce projet cristallise tout ce qu’on rejette dans cette société : le réchauffement climatique, l’abus de pétrole, la surconsommation, la délocalisation et le gâchis des terres agricoles, qui devraient d’abord servir à nourrir les populations. »



Puisque vous êtes ici…

… nous avons une petite faveur à vous demander. Dans une période où les questions environnementales sont sous-représentées dans les médias malgré leur importance, Reporterre contribue à faire émerger ces sujets auprès du grand public. Le journal, sans propriétaire ni actionnaire, est géré par une association à but non lucratif. Nous sommes ainsi totalement indépendants. Personne ne dicte notre opinion. Cela nous permet de couvrir des évènements et thèmes délaissés par les autres médias, de donner une voix à ceux qui ne sont pas audibles, et de questionner les puissants en les mettant face à leurs responsabilités.

Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, mais nos revenus ne sont pourtant pas assurés. Contrairement à une majorité de médias, nous n’affichons aucune publicité, et nous laissons tous nos articles en libre accès. Vous comprenez sans doute pourquoi nous avons besoin de demander votre aide. Reporterre emploie une équipe de journalistes professionnels, qui produit quotidiennement des informations, enquêtes et reportages. Nous le faisons car nous pensons que notre vision, celle de la préservation de l’environnement comme sujet majeur de société, compte — cette vision est peut-être aussi la vôtre.

Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre

Source : Cet article est paru dans Le Monde daté du 11 août 2009.

Photo : lemonde.fr

Consulter aussi notre Dossier Notre Dame des Landes

26 juillet 2019
L’association La Bascule, instrument macronien ou outil du changement ?
Enquête
3 juillet 2019
Ceta, Mercosur : les accords de libre-échange donnent le pouvoir aux multinationales
Info
18 juillet 2019
De l’urgence de débattre au sein du mouvement écologiste
Édito




Du même auteur       Hervé Kempf (Le Monde)