A Notre Dame des Landes, la reconstruction a bien commencé

Durée de lecture : 7 minutes

21 novembre 2012 / Eva Deront (Reporterre)

Retour sur la manifestation de samedi, qui s’est continué dimanche par une énergique construction... pour un nouveau départ de la lutte.

« Voilà ce que retiendront ceux qui ont découvert la ZAD pour la première fois : la détermination à toute épreuve d’habitants et de paysans dont la terre est menacée »


- Reportage, Notre-Dame-des-Landes

Samedi 17 novembre, 12h00.
Perchés sur les tracteurs acheminant du matériel de reconstruction, certains tentent de donner une estimation du nombre de manifestants venus protester contre le projet d’aéroport et les expulsions ayant eu lieu.

Poste de radio à la main, un agriculteur membre de l’ACIPA crie à la ronde : « ils annoncent 2 000 ! ». Son éclat de rire est repris par les manifestants pressés sur l’étroite départementale joignant le village à la destination tenue secrète, un lieu au centre de la ZAD (Zone d’Aménagement Différé, devenue Zone A Défendre) où seront rebâtis des espaces communs.

Car c’est peine perdue si l’on essayait de distinguer la tête ou la queue du cortège s’acheminant tranquillement ce samedi midi. Par le prompt renfort de 400 tracteurs, 100 bus venus de toute la France et le déplacement massif des populations alentours, les 2 000 annoncés se virent 30 000 en arrivant sur place (40 000 selon les organisateurs, 17 000 selon les forces de l’ordre).

Parmi eux, des têtes connues, inlassablement présentes aux vigies, réunions d’organisation ou autres points presse, et des visages fraîchement familiers, voisins de tentes plantées dans les champs de la ZAD ou rencontres de dortoir improvisé au gymnase du village.

On se rejoint donc joyeusement dans le cortège, comme ces membres du collectif de soutien d’Ile-de-France venus la veille en bus et heureux de pouvoir entonner ensemble une chanson réécrite pour l’occasion.

Avertis dès les premiers mètres, par une banderole géante « Récupérateurs de toutes les couleurs, allez voir ailleurs », les partis politiques et organisations ont rangé leurs drapeaux, laissant la place à une colonne humaine bigarrée. Affiches et slogans, allant du désormais classique « Ayraultport » au créatif « Père Bl’Ayrault, nous raconte pas d’histoires », fleurissent sur les tracteurs et les bas-côtés.

Dans la foule, on distingue des paysans, des clowns et des élus, de vieux anarchistes aux petites lunettes rondes, des étudiants venus pour le week-end, des cyclistes patientant sur le bord de la route pour se joindre au cortège et de nombreuses familles, comme ce couple et leurs deux filles, qui ont emménagé dans un village voisin, quelques jours avant que ne soit accordée l’autorisation de début des travaux.

Pourquoi manifester ? Pour exprimer leur mécontentement face à la gestion du dossier et la présence policière, explique Madame, souvent bloquée par les gardes mobiles. Pour protester contre les incohérences (non respect de la directive cadre sur l’eau) et rendre visible un combat ayant peu d’échos, précise son mari, scandalisé par l’apathie de ses collègues nantais. Et le couple de s’accorder sur un « pour apporter notre soutien aux gens qui vivent ici ».

Une partie d’entre eux, les occupants de la ZAD, sont aisément reconnaissables à leur cagoule et à leur hostilité vis-à-vis des médias, accourus en masse. Les approximations et déformations parues dans la presse ont laissé des traces.

Une jeune femme déplore le contenu d’une interview diffusée sur une grande radio : « On les a reçus et on leur a parlé de Vinci, des expulsions, de nos recours juridiques pendant deux heures. Rien ! Ce qui est ressorti : nos conditions de vie, qu’on avait peut-être évoqué 20 minutes. »

D’où un manque certain d’affabilité envers tout ce qui porte un appareil photo. Méfiance donc de part et d’autre. La cagoule portée provoque un léger malaise ; une revendication militante peut-elle avancer à visage caché ?

Une zadiste prend le temps d’expliquer sa démarche : il y a bien sûr une volonté de se protéger personnellement contre les renseignements généraux et de préserver le mouvement. Mais au-delà de ces questions pratiques, on trouve un désir de ne mettre aucune individualité en avant, de faire bloc au nom du bocage. Se débiner ? Maline, la jeune femme indique qu’elle ôte souvent sa cagoule pour participer à la manifestation, en citoyenne ordinaire.

« C’est autre chose d’être avec le groupe des occupants. Certains ont commencé à porter des masques pour se protéger, c’est devenu ensuite une revendication, un signe de solidarité et de collectif. Lorsque des anciens ont décidé de faire pareil, cela a conforté notre choix.

L’image violente véhiculée par les cagoules est regrettable. Une fois, on a donné une conférence de presse avec des feuilles de chou pour déguisement, c’était plus amical. » Quant à savoir si cela peut desservir le mouvement : « On est 40 000 aujourd’hui, la population nous soutient, cagoules ou feuilles de chou. »

Après 5 km de marche, le cortège arrive enfin à destination : un champ où seront montés deux chapiteaux en quelques heures, tandis que le ballet des tracteurs se poursuit un peu plus loin sur le chemin. Certains s’installent pour un pique-nique ou une pause au sommet de rouleaux de paille en attendant la suite des événements ; d’autres aident à pousser une remorque et une chaîne humaine s’organise pour décharger les matériaux acheminés.

Palettes de bois, pneus, câbles électriques, marteaux, la récolte nationale a été bonne et des manifestants arrivent encore un sac plastique à la main, heureux d’apporter leur modeste contribution.

L’espace vient finalement à manquer pour permettre à tous les volontaires de participer au défrichage et à l’édification de ce nouveau lieu de vie, censé comprendre un espace de réunion de 80 m², une cuisine, un dortoir, un bloc sanitaires et une zone « ateliers ».

Vers 16 heures, chacun finit par trouver une place, clous à la main sur un des chantiers, devant le podium pour participer aux prises de parole, ou encore à la buvette organisée sur le chemin. Les travaux se poursuivront la nuit tombée, avec une énergie débordante. Puis l’on s’oriente vers la cuisine collective pour le repas du soir et vers les chapiteaux pour écouter les groupes punk secouer le bocage.

Le lendemain, les tentes sont encore là, les routes toujours bordées de véhicules. On se salue et vient admirer l’avancée des travaux. 300 personnes assistent à une assemblée générale sous un des chapiteaux du champ d’arrivée : il y est question, entre autres, des mobilisations à venir dans différentes villes de France.

Quant aux lieux de vie reconstruits, le résultat laisse pantois : les murs sont déjà montés, et l’on termine ici l’isolation en paille, là la charpente, ou le toit du bloc sanitaire. Un joueur d’accordéon accompagne les cuisiniers s’affairant à couper des légumes et à touiller une casserole posée sur un feu de bois ; un autre a pris son biniou pour donner aux constructeurs, s’il en était besoin, encore plus de cœur à l’ouvrage.

Quelques milliers de personnes sont restées ce dimanche ou revenues pour contempler le travail accompli. Comme cette dame, assise sur une souche, murmurant : « J’en reviens pas, ils ont une telle énergie… », un sourire aux lèvres.

Voilà ce que retiendront ceux qui ont découvert la ZAD pour la première fois : la détermination à toute épreuve d’habitants et de paysans dont la terre est menacée. Pour le moment, les bâtisses devraient être préservées, car elles ont été construites sur un terrain prêté par un propriétaire (en cours d’expropriation).

Dans tous les cas, « ce qui est rasé sera reconstruit » rappellent les habitants de la ZAD, face à la menace d’une vague de destructions qui pourrait arriver cette semaine. On ne peut saisir le sérieux de ces propos qu’après avoir vu la solidarité, l’organisation et l’énergie des occupants de tous horizons.

Et l’on comprend finalement mieux pourquoi les médias achoppent tant à parler de ce qui se joue à Notre Dame des Landes : les habitants, leur parcours personnel et leurs multiples motivations ne se laissent pas facilement décrire. La force de cette diversité, voilà peut-être aussi ce qui braque le gouvernement…



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Source et photos : Eva Deront pour Reporterre

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