A quoi EELV sert-il ?

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26 novembre 2013 / Geneviève Azam

Le parti Europe Ecologie Les Verts tiendra son congrès à Caen le 30 novembre. Occasion pour Reporterre de demander : A quoi EELV sert-il ? Après Jean-Claude Guillebaud, Denis Baupin, Alain Lipietz, Paul Ariès et Daniel Cohn-Bendit, Geneviève Azam livre son analyse.


Les écologistes de la première heure pourraient légitimement être satisfaits : même si les désastres écologiques s’accumulent dangereusement, la critique du productivisme et de la croissance, celle du progrès devenu norme historique, les débats sur la transition énergétique, le nucléaire et maintenant les gaz et huiles de schistes, ces sujets fondateurs pour le mouvement écologiste ont quitté un certain confinement et font irruption dans le débat public.

Même si les temps sont difficiles, même si l’effondrement social et économique peut laisser redouter une nouvelle relégation des questions écologiques, les faits sont têtus et la nature ne permet pas des négociations, des compromis ou de savantes synthèses politiciennes. Le changement climatique, la réduction de la biodiversité s’expriment d’ores et déjà dans des situations concrètes et visibles. La fuite en avant dans l’accaparement et l’extraction des ressources naturelles, l’accélération désespérée - et cynique - du productivisme, la course à la « modernisation » ne sont plus ressentis comme une promesse, un mal nécessaire capable d’engendrer ensuite le meilleur, mais bien comme une malédiction, qui appelle l’action et la résistance au fatalisme.

Et pourtant, la désespérance, le malaise, parfois la colère, atteignent ceux qui ont lu dans l’émergence d’Europe-écologie une tentative de transcender les blocages et lourdeurs partidaires, de déplacer l’énergie dépensée dans l’arithmétique interne des pouvoirs et la préparation interminable des congrès et des motions qui ne disent rien, dans une culture politique capable d’articuler les expériences autonomes des mouvements sociaux de base, les savoirs accumulés, la conscience écologiste partagée et leur traduction politique.

Tentative de construire un mouvement politique capable de joindre pragmatisme et dépassement des modèles industriels productivistes, de penser les étapes de la transition, d’associer la radicalité des propositions et l’élargissement de la conscience de leur nécessité, bref de relier l’éthique de la responsabilité et l’éthique de la conviction.

Une telle lecture conduit à un constat d’échec brutal, indépendamment des qualités des uns ou des autres et des réussites locales à leur actif. À cela sans doute plusieurs raisons. Un lourd mouvement de balancier ramène ce mouvement en gestation à un parti finalement formaté sur les institutions de la cinquième république, avec un poids essentiel des élus et un éloignement des mouvements de base, voire parfois même avec une méfiance à leur encontre au nom des responsabilités nouvelles.

Un parti, qui en l’absence de système proportionnel et de pouvoir parlementaire, est conduit à marchander son programme pour participer au pouvoir, et à s’effacer ensuite devant ses élus ou ses représentants. La satellisation de l’écologie qui en résulte est d’autant plus forte que la social-démocratie, avec qui l’alliance est nouée, possède majoritairement une culture non seulement étrangère à l’écologie mais souvent condescendante ou hostile, tant elle est arrimée à un horizon borné par l’économisme, par la croyance dans les vertus de la concurrence et du libre-échange.

Une telle alliance, loin d’élargir les bases de l’écologie, conforte une vision technicienne, seule vision éventuellement admissible quand la croissance économique - qui ne vient pas - et la compétitivité sont devenus l’alpha et l’omega pour atteindre plus tard la justice sociale.

Ajoutons à celà les effets de la catastrophe économique et sociale en cours qui se traduit par l’injonction à adopter une attitude écologique « responsable », pragmatique, faite de petits pas successifs, à se satisfaire de « cadeaux » plus concédés et marchandés que réellement assumés. La vitesse de la décomposition de la société et des écosystèmes, accélérée par les effets de la globalisation économique et financière, a pour effet de faire apparaître ces petits pas comme des renoncements.

Dans ces conditions, l’écologie n’est plus un levier politique, une force subversive ouverte aux bruits du monde, elle est réduite à une gestion de l’environnement, à une politique d’accompagnement et d’adaptation du capitalisme aux contraintes écologiques. Pourquoi pas s’il s’agit de sauver quelques meubles, pourrait-on dire, mais ne parlons plus alors d’écologie politique. L’idéologie néolibérale a ajouté au productivisme la négation de la dimension politique des sociétés, l’absorption par le privé du domaine public, elle a accéléré la crise des partis et celle de la représentation politique. Europe-Écologie n’échappe pas à ce processus.

Pourtant, la période présente est aussi celle d’engagements politiques et d’expérimentations dans des zones nouvelles, à la frontière de l’écologique et du social, des zones à défendre, des zones à occuper, elle consacre la venue de nouveaux acteurs, et la mise en œuvre d’expérimentations et de luttes qui ne peuvent se traduire dans une approche gestionnaire de l’environnement.

Elles engagent un retournement écologique des sociétés, de nouvelles représentations, qui même de manière confuse et parfois contradictoire, trouvent un écho dans la société dès lors qu’elles sont ancrées sur des expériences vécues, sur la conscience qu’il est certes difficile d’agir dans cette tourmente mais encore plus difficile d’assumer les conséquences de l’inaction. Là se trouve l’espoir.



Source : Geneviève Azam pour Reporterre

Geneviève Azam est économiste à l’université Toulouse II, et membre du conseil scientifique d’Attac.

Photo : Muscadier

Lire aussi : A quoi EELV sert-il ?, les réponses de Jean-Claude Guillebaud, Denis Baupin, Alain Lipietz, Paul Ariès et Daniel Cohn-Bendit.


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