Adresse amicale au journal La Décroissance

Durée de lecture : 5 minutes

9 mars 2009 / Hugues Stoeckel



La joie de vivre, que diable, pas le tir à vue sur tous les « impurs » !

Sentiment de gâchis – une nouvelle fois – après la lecture du numéro de mars 09 du Journal de la Décroissance et de la joie de vivre.

Abonné depuis bientôt un an, je suis en total accord avec les positions de fond qui y sont défendues, mais irrité par cette vision manichéenne qui consiste à ne voir que 3 catégories de protagonistes dans le débat sur la survie de la planète :

- l’équipe du journal, plus quelques rares personnes jugées « pures » (dont mon pote Yves Cochet, mais jusqu’à quand ?),

- la grosse masse des gens inconscients de l’enjeu écologique et/ou adversaires de sa prise en compte pour toutes sortes de raisons,

- entre les deux, tous les autres, rangés pêle-mêle et sans nuance dans la catégorie « écotartuffes », et ça fait du monde !

Au début je pensais naïvement que ce terme désigne des gens qui, comme Tartuffe, font semblant de se préoccuper du sort de la planète, mais qui, à devoir choisir, donneraient priorité à la pérennisation du système productiviste garant de leurs intérêts. En ce sens Borloo, Kosciusco-Morizet, Jean-Louis Etienne ou Al Gore (entre autres) sont en effet des écotartuffes. Correction : « semblent être en effet des écotartuffes » ! Car tout homo sapiens a le droit fondamental d’évoluer, et nul ne peut savoir ce que ces quatre-là décideraient s’ils étaient réellement acculés à choisir entre ce système mortifère et notre destruction…

Mais j’ai réalisé au bout de quelques numéros que ce terme d’écotartuffes vise également des gens parfaitement conscients de la situation de la planète et sincèrement désireux de la sauver, qui de surcroit sont souvent en pleine phase de radicalisation vers nos positions, mais qui ont le tort définitivement impardonnable d’avoir un passé de « collabos de la croissance » (ou présumé tel) avec lequel ils n’ont pas rompu avec fracas, histoire de se couper eux aussi de l’accès à tous les médias de grande diffusion. Des noms ? Pas facile, car là aussi il ne s’agit pas de confondre les cas de Hulot (anti-productiviste encore soucieux de ses tuteurs économiques), Jancovici (anti-productiviste indépendant mais pronucléaire) Hubert Reeves (anti-productiviste réformiste) ou Cohn-Bendit (anti-productiviste à sympathies libérales, que vous avez joliment croqué le mois dernier, une fois n’est pas coutume).

Le cas de Hervé Kempf mérite le détour. Le traitement réservé à son dernier livre par « La Décroissance » (février 09, p 14) est une véritable caricature. Il se trouve que je l’ai lue juste après avoir fini ce livre, et je n’en revenais pas ! Aucun des reproches faits à Kempf n’est à mon avis fondé, et ça sent à plein nez le règlement d’un contentieux antérieur. À moins que ça tienne au simple fait de « se commettre » dans Le Monde ? L’auteur de la critique va jusqu’à faire semblant de ne pas saisir la différence – pourtant élémentaire – entre « capitalisme » et « économie de marché » !

Il est vrai que Kempf ne prêche pas explicitement la décroissance à longueur de pages, mais il ne se prive pas de torcher ses détracteurs (p 112). Sur la nécessaire priorité à la sobriété et au partage, sur l’anti-productivisme, le nucléaire, les renouvelables, le mirage de la croissance verte, la condamnation du capitalisme, pour moi ce bouquin est un sans faute.

S’il n’en rejette pas pour autant l’économie de marché, c’est qu’il ne veut pas nous livrer de solution clé en main, style NPA. Et il a raison : la solution (si elle existe encore) est tout sauf simple à élaborer et à faire partager. Toute force un tant soit peu consciente de l’urgence écologique est obligée de s’en remettre à des arbitrages démocratiques éclairés face à la spirale de mort enclenchée. Sur ce point le grand mérite de ce livre est son éloquence accessible au plus grand nombre. Kempf est journaliste, son style est direct et avenant, et point n’est besoin d’avoir un DEA d’écologie pour comprendre le propos…

J’ai un deuxième reproche à faire à « La Décroissance », plus anecdotique, c’est sa manie récurrente de considérer la métaphore « l’Humanité est un cancer pour la planète » comme un blasphème anti-humaniste. On sent la plume de Vincent Cheynet, qui l’a longuement évoquée dans son bouquin. Certes, nous sommes humains et donc concernés. Mais l’individu humain que je suis ne se sent nullement insulté, dévalorisé ou condamné par cette image. Seule notre prolifération collective est ici en cause, car comme les cancers, elle risque de tuer notre substrat de vie. Et il va de soi qu’une entrée en décroissance démographique amorcerait la guérison du dit cancer. Mais peut-être Cheynet est-il chrétien et ne veut-il pas de cette décroissance-là ? ;-)

Pour conclure, mon message à la rédaction de La Décroissance est clair. Si je voulais donner à mon tour dans le sectarisme, les reproches décrits ci-dessus seraient rédhibitoires et se concluraient par un désabonnement.

Au lieu de ça, je lui dis : votre message et vos interpellations sont essentiels, il faut absolument continuer à les porter. Mais par pitié, arrêtez de faire ainsi le vide autour de vous et de vous bunkériser !! On peut certes avoir raison seul contre tous, mais on ne peut pas séduire grand monde en le proclamant avec une mitrailleuse ad hominem. Or si vous voulez sauver la planète, il faudra bien qu’un jour beaucoup de monde se rassemble sur ce projet, à commencer par toutes celles et ceux qui ont déjà un embryon d’envie de le faire et que vous ne cessez de descendre en flammes ! Si vous tenez à dénoncer les écotartuffes, créez au moins des sous-catégories, et traitez-les de manière appropriée, dans la nuance, en dénonçant les idées plutôt que les personnes, et en cessant de confondre « égratigner », « étriller » et « anathématiser » !

Bref, étalez un peu moins chichement votre « joie de vivre », votre convivialité, votre humour !! Nous sommes tous des humains, que diable !





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Hugues Stoeckel est enseignant retraité, et ancien conseiller régional d’Alsace (Verts)

Il a diffusé ce texte sur une liste de diffusion écologiste et a autorisé Reporterre à le reproduire.

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