Agriculture bio et spiritualité dans une ferme charentaise

Durée de lecture : 7 minutes

26 novembre 2013 / Emmanuel Daniel (Tour de France des alternatives)

A La Grole Bagnade, en Charente, une famille de néo-ruraux pratique depuis 3 ans la biodynamie, une forme d’agriculture biologique où les paysans évoluent en harmonie avec la flore, la faune... et « les énergies terrestres ».


« Viens là Yaourt ». A l’énoncé de son nom, le veau se redresse et se fraie maladroitement un chemin parmi ses compères. Il passe la barrière de l’enclos qui vient de s’ouvrir pour se précipiter sur les mamelles de sa mère. Une fois rassasié, un jeune paysan à la tignasse blonde prend le relai et finit de traire la vache à la main.

Une scène somme toute classique dans une ferme… avant que le développement de l’agriculture intensive ne la rende obsolète. Mais les paysans de la Grole Bagnade, dans l’est de la Charente, ont décidé d’ignorer les sirènes du progrès et la course au productivisme. Ils n’utilisent pas de trayeuse et entretiennent un rapport privilégié avec leurs animaux. « On connait chaque animal par son prénom. Je connais peu de fermes où les vaches viennent quand on les appelle », s’enorgueillit Théophane, un des fermiers de cette exploitation familiale.

Une proximité rendue possible par la taille limitée et la diversification de leur cheptel. Une trentaine de vaches, autant de chèvres, un taureau, une vingtaine de porcs, un essaim d’abeilles, des oies, des lapins, des canards ainsi qu’une activité maraîchère et fromagère.

« Les visiteurs sont étonnés de voir tous les animaux présents sur l’exploitation. Ça leur rappelle les fermes d’antan », raconte Nicolas, le père de Théophane qui a acheté le terrain il y a 3 ans pour s’y installer avec ses 4 enfants et leurs conjoint(e)s. Ici pas de poulets en batterie ni d’usine à vaches. Chacun des 8 paysans de l’exploitation s’occupe d’une partie des animaux.

La ferme, un organisme vivant

Cette diversité n’est pas due au hasard. C’est une des bases de la biodynamie, une technique d’agriculture théorisée par l’allemand Rudolf Steiner (principalement connu pour sa méthode pédagogique alternative) au début du siècle dernier qui a grandement inspiré cette famille de néo-ruraux. Selon Steiner, dont on retrouve les livres un peu partout sur l’exploitation, chaque ferme est considérée comme un organisme vivant et doit être capable de nourrir ses bêtes et d’alimenter ses sols sans dépendre d’apports extérieurs. Exit donc les engrais chimiques et produits phytosanitaires.

« Une ferme qui importe est considérée comme un organisme malade », note Nicolas. C’est encore le cas de la Grole Bagnade. « Nous avons pour l’instant 28 hectares et trop de cochons par rapport à ce que fournit la ferme en céréales et en paille. Il faudrait 20 ou 30 hectares de plus pour arriver à l’autosuffisance », note Quentin, l’aîné de la fratrie.

La biodynamie promeut également le travail du sol en surface plutôt qu’en profondeur et la rotation des cultures. Le bien être des animaux est également un pilier de cette forme d’agriculture. A la Grole Bagnade, les vaches ne sont pas écornées contrairement à ce qui se fait dans la plupart des exploitations. Les paysans font de la polyculture-élevage et privilégient les races locales, parfois au détriment du rendement. Ainsi, plutôt que d’acheter des vaches productives « spécialisées » dans la production de viande ou de lait, ils ont opté pour des maraichines, une race mixte et locale en voie de disparition.

Agriculture et spiritualité

Souvent considéré comme le pendant spirituel de l’agriculture biologique classique, la biodynamie invite le paysan a évoluer en harmonie avec ce qui l’entoure, la flore, la faune mais aussi le cosmos. Ainsi, les paysans tiennent compte des cycles lunaires. En outre, les sols de la ferme sont fertilisés avec des préparations visant à entretenir l’« énergie vitale de la terre », explique Théophane, le cadet. Pendant l’hiver, ils insèrent de la bouse dans des cornes de vaches qu’ils enterrent pendant quelques mois afin que le mélange fermente. Au printemps, la corne est déterrée et son contenu ajouté au fumier afin de donner des « forces structurantes pour le sol », ajoute le jeune fermier.

Les paysans charentais utilisent également des techniques similaires à base de silice broyée et des préparations végétales fourrées dans des organes d’animaux récupérés à l’abattoir. A cela s’ajoutent les méditations auxquelles certains membres de la famille s’adonnent afin d’encourager la bonne santé des bêtes. Autant dire que dans une zone rurale, « où même l’agriculture bio est regardée de manière suspecte, les voisins nous prennent pour des extra-terrestres », sourit Nicolas. « Dès que tu parles de l’influence du cosmos, on te prend pour un fou, un illuminé », regrette Clarisse, chevrière sur la ferme.

Une énigme scientifique

En effet, bien que la biodynamie compte des défenseurs de poids comme Philippe Desbrosses, le « pape du bio » ou Pierre Rabhi, le désormais célèbre paysan philosophe, son caractère ésotérique reste décrié. On lui reproche notamment son approche « mystique » et « non scientifique ».

Claude Bourguignon, ingénieur agronome spécialiste de la mircrobiologie des sols reconnaît que « scientifiquement on ne sait pas comment », pourtant « la biodynamie augmente fortement l’activité biologique des profondeurs ». Un atout qui intéresse de plus en plus de viticulteurs car les racines des vignes vont justement s’alimenter en profondeur. Même si, comme il l’ajoute, ces viticulteurs ne le précisent pas sur leurs bouteilles car la biodynamie souffre d’une image « baba cool, soixante-huitard attardé » qui serait préjudiciable à leurs ventes.

Et même si certaines pratiques liées à la biodynamie surprennent. Nicolas assure qu’en 3 ans, le regard de ses voisins a évolué, notamment grâce à l’aspect terre-à-terre de leur quotidien. « L’agriculture biodynamique a deux aspects : le spirituel et le concret. On peut discuter antroposophie le dimanche soir [la philosophie de vie fondée par Rudolf Steiner], mais le lundi matin, on est à la ferme en train de s’occuper des animaux », indique-t-il. Car spiritualité ou pas, les vaches ne se traient pas encore par elles-mêmes !

L’agriculture en famille

Le caractère ésotérique de la biodynamie n’est pas la seule chose qui étonne dans cette exploitation. Les membres de la Grole Bagnade appartiennent tous à la même famille. Après s’être sensibilisés à la nourriture bio, ces anciens urbains ont décidé de tout plaquer pour s’installer à la campagne et devenir eux-mêmes producteurs. « On ne voulait plus seulement bouffer, on voulait se nourrir », se rappelle Quentin.

La Grole Bagnade est à la fois une ferme et une communauté de vie familiale. « C’est un projet humain et pas seulement agricole. Chacun fait des sacrifices pour que le groupe ne cède pas à la première dispute. C’est un pari à l’heure où la famille n’a plus trop de sens », ajoute-t-il. « En ville, tu ne connais pas ton voisin, tu mets tes parents en maison de retraite, tu ne penses qu’à toi, toi et toi. Ici nous pensons ‘nous’. Tout le monde prend soin des autres », abonde Clarisse.

Ainsi, Nicolas, jeune retraité, prévoit de vieillir sur la ferme auprès de ses enfants. Un point qui n’a pas l’air de déranger Quentin qui loue l’aspect intergénérationnel du projet : « c’est hyper important d’être élevé et de vivre avec les vieux parce qu’ils ont des choses à nous apprendre mais aussi parce que ça les maintient jeunes ».

Les décisions se prennent autour de la table lors de réunions informelles, souvent à l’issue des repas, quand les membres de cette grande famille se réunissent au salon pour fumer une cigarette. La cohabitation n’est pas toujours évidente et les différends ne sont pas rares. Mais pas de quoi rebuter Nicolas : « Toutes ces interrogations et ces confrontations sont passionnantes. C’est une expérience qui nous fait évoluer ».


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Source et photos : Tour de France des alternatives

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