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Coupe du monde de football : « Cette course au gigantisme sert à enrichir la Fifa »

Les commerces de Roosevelt Avenue se préparent pour la Coupe du monde en exposant des drapeaux, des maillots de football et des banderoles, le 9 juin 2026, dans le quartier du Queens à New York.

La Coupe du monde 2026 s’annonce comme la plus polluante de l’histoire. Pour Jérôme Latta, cofondateur des « Cahiers du football », c’est la continuité logique d’un sport livré à une quête de croissance sans limite.

Cofondateur des Cahiers du football et journaliste à Alternatives économiques, Jérôme Latta suit depuis vingt-cinq ans les dérives du football professionnel : son gigantisme, sa financiarisation, sa complicité avec des régimes autocratiques.

À la veille de la Coupe du monde 2026 aux États-Unis, au Mexique et au Canada, il analyse ce que révèle une compétition indifférente au climat, les raisons pour lesquelles la Fifa (Fédération internationale de football association) elle-même ne changera pas de cap, et pourquoi, malgré tout, il a encore envie de regarder.



Reporterre — La Coupe du monde 2026, avec 48 équipes et trois pays organisateurs, est-elle le pire Mondial de l’histoire sur le plan environnemental ?

Jérôme Latta — Si on regarde les estimations de bilan carbone des éditions précédentes et de celle-ci, oui, ce sera la pire. Cela tient essentiellement au fait que la compétition se déroule dans trois immenses pays, avec des distances considérables à parcourir, principalement en avion. Or, dans le bilan carbone des grands événements sportifs, ce sont les déplacements internationaux des spectateurs qui pèsent le plus lourd.

Contrairement au Qatar, qui avait construit huit stades, cette Coupe du monde ne nécessite pas de nouvelles infrastructures. Mais cet avantage ne compense pas l’impact du transport aérien. D’ailleurs, même au Qatar en 2022, malgré la proximité des stades, l’empreinte carbone des déplacements locaux était déjà mauvaise : beaucoup de supporters logeaient dans les pays voisins et faisaient l’aller-retour en avion dans la journée.


Comment expliquer cette fuite en avant, compétition après compétition ?

Le problème des grandes compétitions internationales de football, c’est leur course au gigantisme. L’Euro est passé de 16 à 24 équipes en 2016. La Coupe du monde passe cette année de 32 à 48, un saut considérable. La nouvelle formule de la Ligue des champions ajoute 64 matchs aux 125 de l’ancienne.

Cette logique est alimentée essentiellement par la quête d’une croissance économique sans limite. Il s’agit toujours d’augmenter les revenus : ceux de l’Union des associations européennes de football (UEFA) pour l’Euro et la Ligue des champions, et de la Fifa pour la Coupe du monde. Justifié par un discours d’ouverture à de nouvelles nations et de redistribution des revenus pour « développer le football ». Mais tout ça étouffe in fine toute considération écologique.


Ce renoncement aux objectifs environnementaux vous semble-t-il assumé ?

C’est frappant. La Fifa avait fait du Mondial 2022 au Qatar un grand moment de greenwashing : elle avait prétendu que la compétition serait neutre en carbone, en s’appuyant sur des estimations biaisées, des crédits carbone douteux et des promesses finalement non tenues. Comme celle que plusieurs stades seraient démontés pour en limiter l’impact. Quatre ans après la compétition, ils sont intacts.

Pour cette édition-ci et les suivantes, il n’y a même plus de discours prétendument environnemental. Sur le site de la Fifa, les dernières publications sur les impacts environnementaux datent de trois ou quatre ans et sa propre « stratégie climat » est manifestement abandonnée.


Comment cet évènement s’est-il transformé en outil d’influence géopolitique, au détriment de toute considération écologique ?

L’exploitation géopolitique du sport n’est pas du tout nouvelle. On peut remonter aux JO de 1936, aux Coupes du monde de 1934 et 1938 que Mussolini avait instrumentalisées, à l’édition 1978 organisée pendant la junte argentine. Mais cette exploitation se fait aujourd’hui avec les armes modernes du soft power, les moyens illimités de pétro-États et la toute-puissance symbolique du football.

Ce que le Qatar a démontré en 2022, c’est l’efficacité redoutable de cette géopolitique par le sport. Le football exerce un tel pouvoir de fascination qu’il emporte toute autre considération. Malgré les contestations et les critiques, le bilan pour l’image du Qatar est extrêmement positif. Le Qatar a gagné sa Coupe du monde, si on veut le dire ainsi.

« Ce que le Qatar a démontré en 2022, c’est l’efficacité redoutable de cette géopolitique par le sport »

Pour les États-Unis en 2026, c’est un peu particulier : la candidature a été attribuée en 2018, lors du premier mandat de Donald Trump. Mais la motivation principale, c’était que le passage à 48 équipes exigeait des pays avec des moyens suffisants pour les accueillir. Les États-Unis étant le pays du marketing sportif et des industries du divertissement, les perspectives de profits étaient assez certaines pour la Fifa.


Le partenariat entre la Fifa et Aramco, géant pétrolier saoudien, est-il le symbole d’une étape franchie dans cette logique ?

Oui, et ce n’est pas un hasard. Constatant les bénéfices que le Qatar a retirés de son investissement dans le football — comme organisateur de compétitions, propriétaire du PSG, diffuseur via BeIN Sports et sponsor via ses entreprises d’État —, l’Arabie saoudite a décidé de s’engager à son tour.

Elle a racheté Newcastle United, conclu ce partenariat majeur avec la Fifa, et s’est assuré l’accueil de la Coupe du monde 2034. Ce que ce partenariat dit, c’est que le football, tel qu’il est organisé aujourd’hui, constitue un outil extrêmement efficace de blanchiment d’image pour des États ou des industries qui subissent des critiques. Aramco achète précisément ça.


Ce Mondial va se dérouler dans des stades dont 14 sur 16 sont déjà exposés à des conditions climatiques extrêmes. Le football commence-t-il à souffrir de son propre modèle ?

Oui, et c’est un paradoxe tout à fait notable. Le réchauffement climatique compromet la pratique même du sport et l’organisation de compétitions comme celle-ci. Le WWF a estimé que dans un scénario à +4 °C à la fin du siècle, c’est environ 60 jours supplémentaires par an de pratique sportive qui deviendraient impossibles — plus de jogging, plus de sports collectifs. Simultanément, les entreprises des secteurs les plus carbonés sont surreprésentées parmi les grands sponsors du sport.

« On invoque les valeurs du sport pour justifier un impact environnemental qui paraît exorbitant »

Le discours implicite des grandes organisations sportives, c’est que leurs méga-événements devraient être parmi les dernières activités ultracarbonées à perdurer parce qu’ils procurent du divertissement, des émotions, du vivre-ensemble. On invoque les valeurs du sport pour justifier un impact environnemental qui paraît exorbitant à l’heure actuelle.


Les corps des footballeurs eux-mêmes sont une variable d’ajustement dans ce système ?

C’est intéressant de voir que des voix s’élèvent contre les « cadences infernales » — Raphaël Varane, Virgil van Dijk, Aurélien Tchouaméni —, déjà parce qu’on est dans un univers qui prétend à l’apolitisme et qui dissuade les prises de position. Mais on voit bien que les corps des footballeurs sont des variables d’ajustement de la croissance des compétitions. Il y a un deal implicite : vous êtes les premiers bénéficiaires de la croissance du sport, vous touchez des salaires très importants, vous êtes starifiés, donc vous mettez de côté vos inquiétudes pour votre propre santé.

Cela montre à quel point la dynamique est délétère. On finit par dégrader la qualité du spectacle, et on se demande combien de temps le sport-spectacle peut poursuivre sa fuite en avant sans compromettre sa propre survie. Mais, là encore, la quête de croissance continue à l’emporter sur toute hypothèse de modération.


Peut-on attendre quelque chose des joueurs eux-mêmes lors de ce Mondial ?

On peut l’espérer, mais c’est attendre beaucoup d’eux. Ils évoluent dans un univers qui les dissuade de prendre des positions trop critiques. La compétition de très haut niveau n’incite pas à se disperser, à s’exposer à des critiques alors qu’on doit se consacrer mentalement et physiquement à la compétition. La montée en politique des sportifs qu’on constate depuis une bonne dizaine d’années reste limitée par une très forte autocensure.

« Les médias sportifs auraient vocation à porter une parole critique »

En revanche, les médias sportifs auraient vocation à porter une parole critique. Or ils ne le font quasiment pas, parce qu’ils ont eux-mêmes un intérêt économique et symbolique à ce que le sport continue à se développer. Les pouvoirs publics, tout aussi passifs, y trouvent également leur compte : le sport est un puissant outil de diversion politique.


Dans votre livre, vous écriviez : « Céder au fatalisme, ce serait l’assurance que rien ne change. » Une autre Coupe du monde est-elle possible ?

Ce serait d’abord une Coupe du monde qui reviendrait à une formule plus raisonnable — 32 équipes déjà —, pour permettre à plus de pays de l’accueillir. Le gigantisme produit l’effet inverse : seuls des pays très riches peuvent aujourd’hui se le permettre, parce que le coût économique est souvent exorbitant et que les fameuses retombées économiques ne compensent pas les investissements consentis. Investissements réalisés aux dépens d’autres priorités comme la santé, les transports collectifs, la lutte contre le changement climatique.

Lorsque des référendums ou de véritables débats publics sont organisés pour décider si une ville doit accueillir les Jeux olympiques, la réponse citoyenne est presque toujours négative.

« Le sport est un univers qui bannit la politisation quand elle vient des citoyens et des sportifs »

Au fond, il faudrait repolitiser les questions sportives. Le sport est un univers qui bannit la politisation quand elle vient des citoyens et des sportifs, et qui l’encourage quand elle se fait au profit de puissances étatiques. Il faudrait que les pouvoirs publics européens s’en emparent, que « l’exception sportive » inscrite dans les traités de l’Union, à l’image de « l’exception culturelle », soit réellement activée.

En Angleterre, les gouvernements conservateur puis travailliste ont fait adopter une loi instaurant un organisme de régulation indépendant pour le football professionnel afin d’enrayer ses dérives les plus flagrantes. En France, deux propositions de loi visent à limiter la financiarisation du sport. C’est un début.


Y a-t-il quelque chose dans ce Mondial qui vous donne encore envie de regarder ?

Le Mondial lui-même, qui reste une merveilleuse compétition ! Je crains que les appels au boycott soient voués à l’impuissance, parce que le pouvoir de fascination du football est hélas trop puissant. Cela revient aussi à demander aux passionnés de se priver de la compétition, en plus d’en subir le dévoiement…

Mon plaisir sera terni, c’est certain. 48 équipes, ça dilue complètement l’intérêt sportif, les nouvelles pauses publicitaires au milieu de chaque mi-temps sont lamentables, on peut craindre des instrumentalisations par la Maison Blanche… Mais j’ai envie de voir jouer l’équipe de France, de voir par exemple Michael Olise [un ailier français], un des joueurs les plus inspirés de sa génération, avec quelque chose d’assez magique dans son football.

Parallèlement, j’aimerais que la machine s’enraye, qu’on voie des mobilisations, des choses qui craquent. Que la Fifa soit confrontée à des critiques qui remettent réellement en cause son modèle.

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