Assez de développement durable !

Durée de lecture : 5 minutes

8 février 2010 / Yves Verilhac

« Protéger la cétoine dorée et aimer son prochain participent de la même logique. Encore faut-il savoir que la cétoine dorée existe. »


La conférence internationale sur la biodiversité se tiendra en octobre prochain au Japon ; les scientifiques affirment que nous avons à faire à une extinction cent à mille fois plus rapide que les précédentes. De nombreuses espèces disparaissent avant même que nous n’ayons eu le temps de les identifier. Nous en portons la responsabilité directe par l’artificialisation des milieux et la surconsommation des ressources. Utilisé à tort comme une stratégie d’évitement, le développement durable nous fait perdre un temps précieux pour inverser le mouvement.

Alors que les idées de protection de la nature piétinaient depuis les années 1960, le concept de développement durable leur a donné une crédibilité vingt ans plus tard. Son anthropocentrisme a fourni la légitimité attendue : il faut protéger l’eau pour la boire, l’air pour le respirer, la faune et la flore pour manger et nous soigner. Plus question d’altruisme ou de morale, mais de santé et d’efficacité. Dont acte. Les progrès notamment dans le domaine de la réduction des pollutions sont considérables, et nous aurions tort de bouder notre plaisir. Rappelons-nous qu’il y a quelques années seulement, il fallait une cause humanitaire comme la lutte contre le cancer pour motiver notre déplacement jusqu’à la benne à verre recyclé. Aujourd’hui la cause environnementale se suffit à elle-même. Mais nos marges de progrès dans ces domaines se réduisent de plus en plus.

L’application du développement durable est assez ancien pour en mesurer les limites : contre toutes les promesses, la quantité de déchets produits par individu n’a cessé de croître depuis la loi Déchets il y a vingt ans déjà. Un petit logo sur chaque emballage nous rassure, alors qu’il signifie simplement que le producteur dudit déchet (en fin de compte le consommateur) a bien payé sa taxe. Des emballages écologiquement baptisés qui finissent souvent dans la nature.

Les fontaines à eau se multiplient : des camions livrent l’eau dans des bonbonnes en plastique. Est-ce bien raisonnable de laisser croire que la question n’est pas de réduire les emballages mais de savoir dans quelles poubelles on va les mettre ? Quand nous nous posons la question du choix entre un incinérateur ou une décharge d’ordures, c’est déjà trop tard.

Côté énergie, est-il sérieux de couvrir nos campagnes avec des milliers d’éoliennes industrielles, d’hectares de colza et de panneaux photovoltaïques en achevant une agriculture extensive à bout de souffle, pour justifier en % d’énergie dite renouvelable une consommation exponentielle ? Le problème des centrales nucléaires n’est pas seulement les déchets et la sécurité, c’est la centralisation, le gaspillage, la concentration, la confiance aveugle dans la technique. L’énergie propre est un fantasme. L’écologie s’accommode mal de l’ouverture des magasins le dimanche, de la « prime à la casse » ou du tout climatisé. Elle ne fait pas bon ménage avec la privatisation des ressources et services essentiels comme l’eau et l’énergie.

Le nombre d’oxymores générés par ces concepts de développement durable témoignent de leurs propres paradoxes : voiture propre, ferme éolienne, vélo électrique, plastique biodégradable, biocarburants etc. Développement « durable » est lui-même une mauvaise traduction de l’anglais sustainable. Nous nous arrangeons avec l’idée que nous changerons nos modes de consommation demain. Qu’après Dieu, la technique verte y pourvoira. Pire qu’un seul alibi à l’ultra libéralisme, le développement durable redonne espoir à une surcroissance à bout de souffle. Des systèmes de compensation, véritables indulgences, se mettent en place : taxe sur l’emballage, taxe carbone, mesures compensatoires pour les milieux naturels détruits. Et les Shadocks pompaient, pompaient… Les crises économiques, sociales et écologiques, ont les mêmes ressorts ; elles sont autant d’avertissements à l’impérieuse nécessité de changer le modèle.

Les tenants de l’écologie réclament un autre rapport à l’animal, au sauvage. Ils défendent la sobriété, la diversité, cultivent la marginalité, le droit à la différence, les minorités. Le moteur de l‘évolution n’est pas la compétition, contrairement à une compréhension simpliste du darwinisme, mais la solidarité et la capacité à nouer des alliances, même et surtout avec la nature qui nous entoure.

L’écologie laisse à penser qu’une autre forme de développement est possible. Que la question n’est pas de savoir quelle technique doit être utilisée pour aller de plus en plus vite, de plus en plus loin, de plus en plus nombreux au même endroit. Le terme de décroissance fait peur car il porte malgré lui l’idée de régression. Il n’empêche : c’est bien la consommation exponentielle du vivant, des matières premières, de l’énergie, de l’espace, qui nous conduit dans l’impasse.

Il s’agit de favoriser le qualitatif plutôt que le quantitatif, de reconnaître les valeurs non marchandes, dont la biodiversité fait partie, de développer des circuits courts et des réseaux de solidarité. D’inverser le mouvement en déconcentrant les services, les lieux de vie, de production et de consommation. Oui il vaut mieux favoriser les petites exploitations d’agriculture biologique extensive que l’industrie agricole.

Donnons à chacun d’entre nous la possibilité de se reconnecter avec ce qui l’entoure. A s’intéresser au vivant, à le respecter. N’en déplaise à Luc Ferry, protéger la cétoine dorée et aimer son prochain participent de la même logique. Encore faut-il savoir que la cétoine dorée existe.

Il s’agit d’inverser nos regards de l’infiniment loin vers l’infiniment proche. Il s’agit ni plus ni moins de redonner du sens à l’humanité, dans un espace fini.




Source : Courriel à Reporterre.

L’auteur : Yves Verilhac est naturaliste et directeur d’un organisme de formation professionnelle en écologie.

Lire aussi : Des moteurs imbéciles ou des chiens sous la lune ? http://www.reporterre.net//spip.php...

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