Avec les résistants de Notre Dame des Landes

Durée de lecture : 12 minutes

31 octobre 2012 / Sophie Verney-Caillat (Rue89)




Notre-Dame-des-Landes, 28 octobre

Dans le bocage nantais, une poignée d’activistes compte tenir tête à un important dispositif policier. La guérilla qui s’amorce pourrait durer des mois. En jeu : la construction de l’aéroport du Grand-Ouest, projet personnel du premier ministre Jean-Marc Ayrault.

Un tract recouvrant le panneau d’entrée de ville de Notre-Dame-des-Landes donne l’ambiance :

« Wanted Ayrault-Porc. Vinci-PS : Pour de l’argent, vous avez collaboré à la destruction des maisons de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Nous on va gratuitement démonter vos entreprises. »

Bienvenue dans la « Zone à défendre » (ZAD), petit bout de campagne de 1 800 hectares échappant actuellement au contrôle de l’Etat. La préfecture de Loire-Atlantique a lancé le 16 octobre dernier une vaste opération de reprise en main de ces terres, où Vinci compte démarrer l’an prochain les travaux de l’aéroport du Grand Ouest.

Ce projet, jugé inutile et mégalo par nombre de citoyens, est encore attaqué devant différentes juridictions, et l’Etat a promis dans le protocole d’accord de sortie de grève de la faim de mai dernier, qu’il ne démarrerait pas les travaux avant épuisement de tous les recours.

Neuf des douze maisons squattées sur la zone ont été vidées de leurs occupants et démolies sur le champ par un dispositif policier exceptionnel. Restent trois maisons qui s’organisent en camp retranché, des dizaines de cabanes perchées dans les arbres et des tentes qui sont plantées dans les champs chaque jour.

La « Zone à défendre » va-t-elle devenir une guérilla champêtre où se jouera la crédibilité du gouvernement ? Un nouveau Larzac ? Un mai 68 des champs ? Sur place, les jeunes, dont l’étiquette politique ne peut se réduire à la mouvance « anarcho-autonome » ni à l’écologie, espèrent bien remettre en cause, à travers la contestation contre cet aéroport, le capitalisme lui-même.

« Free shop » et autogestion

« Ils sont où les casqués ? En relâche ce week-end ? Ah oui, c’est vrai qu’ils font les 35 heures », raille un militant anti-aéroport arrivé en renfort. Il a l’air déçu qu’aucun affrontement avec la police n’ait lieu ce samedi. On lui propose en revanche de donner un coup de main, en allant amasser du matériel de construction.

« La Vache rit », grande grange en plein vent appartenant à l’Association Citoyenne Intercommunale des Populations concernées par le projet d’Aéroport de Notre Dame des Landes (Acipa) et mise à la disposition des insurgés, est le quartier général de la ZAD. Sur un grand tableau, on peut découvrir les besoins de la lutte. Poste par poste (cuisine, médicaments, reconstruction, barricades, communication) : « Céréales, bouteille butane, dentifrice, bâche, jumelles, cire… ».

Matériel et savoir-faire sont sollicités pour construire des cabanes, faire tourner la radio, le site internet. Un insurgé fatigué peut aussi trouver l’adresse d’un endroit où dormir au chaud, où laver ses vêtements, se faire soigner…

A côté du « free shop », friperie qui déborde de vêtements de toutes tailles, la cuisine regorge de vivres. Une tirelire prend les pièces et billets. Ici, on consomme selon ses besoins et on paie selon ses moyens.

« On a un moral d’acier… même s’il est trempé »

Les « casqués » sont attendus de pied ferme pour lundi matin, où l’une des trois dernières maisons occupées sera expulsable. Il faudra être nombreux à La Saulce dès 5 heures sur les barricades. Ses occupants n’ont pas souhaité accueillir de journalistes, je n’ai donc pu vérifier s’ils stockaient plus que des œufs remplis de peinture, leur arme préférée paraît-il.

Les « Zadistes » installés depuis trois ans sur la zone – une population qui tourne, et reste généralement quelques mois – seraient deux fois plus nombreux depuis le 16 octobre. Ils ont certes perdu l’essentiel de leurs bases arrières et de leurs lieux de vie, mais comme ils aiment à le dire :

« On a un moral d’acier… même s’il est trempé. »

Juliette a passé la nuit à faire le guet sur la route, à expliquer aux automobilistes quelles routes emprunter pour éviter les barrages, puis à essayer de dormir dans le grand dortoir, une ancienne étable où une trentaine de matelas ont été posés à même le béton, mais les ronflements de ses voisins l’ont empêchée de fermer l’œil.

Avec son copain, Christophe, la trentaine, ils ont, voici une année, quitté de bons boulots dans le secteur social près de Brest et pris la route. Leur vieille voiture est devenue leur maison.

Avant d’arriver à Notre-Dame-des-Landes, ils ont stationné dans toute une série de lieux autogérés bien connus de leur milieu (le Centre social autogéré de Toulouse, Cravirola, le squat d’artistes de la Caserne de Marseille, Longo Maï). Là-bas, ils exploraient les possibilités d’un mode de vie alternatif. Cette fois, ils se retrouvent engagés, presque par hasard, contre un aéroport.

Ce « grand projet inutile », au même titre que le TGV Lyon-Turin ou la ligne à Très haute tension (THT) du Cotentin, attire contre lui les mêmes populations qu’aux contre-sommets du G8 depuis Gênes en 2001, ou dans les forums sociaux tels que Porto Alegre.

Christophe et Juliette voient dans le projet d’aéroport « une tâche », le symbole de ce qu’ils rejettent dans la société actuelle :

« La main mise sur des terres qui appartiennent à tous, le pouvoir des multinationales et la primauté du profit, la collusion du pouvoir politique avec le privé. »

Kevin refuse l’étiquette d’écolo

La Sècherie est l’une des trois dernières maisons non encore détruites. Kevin (prononcer Kévain et il m’assure que c’est son vrai prénom), jeune Rochelais, l’a investie voici trois ans et avait presque réussi à « vivre en autonomie, c’est-à-dire à produire ce que je consomme ».

Il a obtenu quelques semaines de délai avant l’expulsion, probablement parce qu’il payait ses factures d’eau et d’électricité, même s’il n’avait pas de bail.

La semaine dernière, la police a enfermé les cinq personnes qui occupaient La Sècherie et a soigneusement démoli la maison mitoyenne, occupée jusqu’à l’été dernier par un couple d’agriculteurs à la retraite.

Elle a remporté tous les gravats, et « ma ruche a été détruite », se désole Kevin, en remballant son matériel de brasserie. Il ne fera plus de bière, peut-être sèmera-t-il de nouveau des légumes sur l’emplacement de l’ancienne maison de ses voisins, en ultime signe de résistance.

Moins collectiviste que les autres, Kevin a dû ouvrir grand les portes de sa maison. Les « Zadistes » y passent prendre une douche, un thé, se réchauffer autour de la cheminée, utiliser l’ordinateur. Non-violent, Kevin conteste simplement l’existence du droit de propriété en estimant qu’il aurait dû bénéficier « d’un droit d’usage » :

« Cette maison m’appartient puisque j’y ai construit des choses, eux [l’ennemi incarné par la police mais aussi par Vinci, par l’Etat et les institutions en général, ndlr] ne font que détruire. »

Politiquement, l’« autonomie » dont se revendique Kevin n’a rien à voir avec celle des gens de Tarnac. Il refuse toutes les étiquettes et surtout celle d’« écolo », car selon lui :

« Agir contre l’aliénation de l’être humain par le système, c’est quand même autre chose que l’écologie. »

Pauline, au contraire, arrivée de Seine-Saint-Denis il y a quelques mois, estime que l’écologie c’est ce qu’ont en commun les gens de la ZAD. Membre de la Brigade activiste des clowns (la BAC), elle décrit l’expérience de la ZAD comme une école de la vie, qui lui a « dépucelé les yeux ». Avec un ton hyper rieur et un pistolet à eau de Buzz l’éclair dans les mains, elle étale sa joie :

« Ici, j’ai commencé à voir le ciel, à sentir le vent. J’ai vu des hommes pleurer devant la destruction des arbres. »

Comme d’autres, elle a trouvé la formule pour railler l’intervention policière :

« Eux, c’est l’armée romaine qui envoie ses légionnaires, et nous on est Astérix et Obélix qui résistons à l’invasion. »

Elle est allée chatouiller les gendarmes mobiles pendant les expulsions, a même réussi à leur arracher quelques sourires.

« On est chez nous »

Les jeunes s’amusent presque d’avoir obligé la préfecture à envoyer les forces du Groupement régional d’intervention en milieu périlleux (le GRIMP), et si les cabanes au sol sont faciles à détruire, celles perchées dans les arbres compliquent considérablement la tâche de la police.

Ils s’appliquent donc à en reconstruire un maximum. Car dans la ZAD, « on est chez nous », répète Arnaud, chargé ce jour-là de la communication extérieure.

Trente-cinq ans dont vingt d’« engagement anti-autoritaire » dit-il sobrement, il voit dans cette lutte un espace concret pour appliquer sa critique radicale du système, et un lieu de brassage exceptionnel. La répression policière est finalement « une opportunité politique de renforcer notre lutte » :

« J’aurais presque envie de remercier le préfet d’avoir lancé cette opération. Il aimait bien parler des méchants squatteurs et des gentils proprios, mais ça ne tient plus, on est tous solidaires désormais. »

Le « on » du « on est chez nous » s’applique autant aux « Zadistes » qu’aux agriculteurs à qui Vinci essaie de monnayer leur expropriation, et aux citoyens qui attendent de la terre qu’elle les nourrisse.

Camille (cette fois c’est son vrai prénom), cheminot à la retraite habitant juste au-delà de la future zone aéroportuaire, venu apporter des confitures et son soutien, remarque que :

« La raréfaction de l’énergie va obliger les gens à s’autosuffire dans la deuxième couronne nantaise. Défendre la terre c’est un combat d’avenir, et n’allez pas me dire que les entreprises de BTP créeront des emplois. Elles embaucheront en sous-traitance des précaires venus d’Europe de l’Est. »

« Il nous faut un local en dur »

Le 17 novembre, les « Zadistes » seront épaulés par la Confédération paysanne, le NPA, et pas mal d’organisations à la gauche de la gauche et espèrent bien que la « manif de réoccupation » aboutira à une reprise en main citoyenne du territoire.

Il y a certes des « frottements entre paysans aux cheveux blancs et jeunes chevelus, mais globalement les luttes convergent, même si l’invention de la démocratie c’est parfois laborieux et fatiguant », concède Pierre, un militant historique à l’issue de la grande réunion de convergence organisée vendredi dernier à Nantes.

« Il nous faut un local en dur », c’est le constat que fait chacun, notamment ceux qui ont étudié la lutte sur le plateau du Larzac et se souviennent combien la construction de la bergerie de la Blaquière avait été décisive pour asseoir la solidarité entre ouvriers et paysans.

Michel Tarin, le paysan à la retraite qui combat depuis quarante ans ce projet d’aéroport et a fait une grève de la faim au printemps dernier, pense que : « Jean-Marc Ayrault veut montrer des muscles parce qu’il veut pas être déstabilisé en ce moment. »

Lui soutiendra les jeunes insurgés comme il le fait depuis leurs expulsions, malgré la demande du préfet.

Arnaud en est persuadé : les forces de l’ordre ne gagneront pas ce combat. Même s’il y a dix policiers armés pour un opposant armé au pire de pavés, la mobilité et la ténacité des « Zadistes » sera plus forte, veut-il croire :

« A la Saulce, en un week-end, on a construit un tipi et deux cabanes, de quoi loger 30 personnes. Tant qu’on trouvera des pneus et des palettes, on pourra construire, et si en plus les paysans nous donnent de la paille pour isoler, c’est encore mieux. »

Bottes, gros manteau, lampe frontale, dread locks et barbe, Arnaud a déjà passé un hiver ici, à « La Gaité », grande maison connue pour organiser des fêtes tous les soirs de pleine lune et détruite cette semaine. Et l’idée de devoir passer un autre hiver, cette fois dans un abri non-dur, ne l’effraie pas.

Un rapport de force « extrêmement défavorable »

A la préfecture, le ton est évidemment à l’opposé. Le directeur de cabinet du préfet, Patrick Lapouze, dit avoir été « très heureusement surpris par la faiblesse de la résistance », et estime que le mouvement est « fini ». Pour preuve, il avance :

« Lors de la manifestation de mars dernier contre l’aéroport, il y a eu 6 000 personnes, dont 550 d’extrême-gauche venus de toute l’Europe. Si la lutte était toujours aussi mobilisatrice, il y aurait actuellement le même nombre de gens. »

Or les « Zadistes » sont au bas mot trois fois moins, et n’auront aucun mal à être mis hors d’état de nuire par un rapport de force « extrêmement défavorable ».

Pour Patrick Lapouze, il faut rappeler que :

« La police ne harcèle pas, elle fait respecter la loi. Ce sont eux qui harcèlent tout ce qui représente l’autorité. C’est devenue une zone de non-droit où je ne peux plus me rendre sans protection policière, au risque de me faire caillasser ma voiture, comme ce fut le cas l’autre jour.

Depuis deux ans, ces méthodes d’intimidation nous contraignent à travailler dans des conditions très compliquées. Nous allons les empêcher de se réinstaller. Quand ils seront 150 retranchés dans une grange, ils ne tiendront pas longtemps, ils iront voir ailleurs. En attendant, le risque c’est qu’il arrive un pépin d’ordre public. »

Au printemps, Vinci doit commencer les travaux routiers, l’opération de rétablissement de l’ordre doit être achevée d’ici là. « Si la République n’est pas capable de reprendre ce terrain, il y a de quoi s’inquiéter pour la République », ajoute le sous-préfet.






Source : Rue 89

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