Candidats aux municipales, réveillez l’appétit de vos électeurs

Durée de lecture : 4 minutes

25 février 2014 / Nicolas Krausz, Isabelle Lacourt et Maurizio Mariani



Manger sans produire, manger sans savoir, manger sans aménager : les trois piliers du mal-vivre alimentaire dégradent nos agricultures, abîment nos corps et enlaidissent nos villes. Mais la malbouffe ne sera pas nécessairement le mal du XXIe siècle ou l’horizon morbide de nos civilisations urbaines.


Une révolution alimentaire est possible. D’abord à l’échelle personnelle. Ma nourriture comme projet de « vie bonne », voilà une source intarissable de motivation pour s’engager dans la voie du développement personnel, du bien-vivre, de l’harmonie, de l’équilibre.

Il existe peu de projets de vie aussi englobants que celui-là : tous les ingrédients y sont réunis, de l’esthétique à l’éthique, de la santé à la volupté – sans parler de la dimension économique qui, la crise aidant, transforme le jardinage du dimanche en vrai moyen de subsistance au quotidien.

Mais ce retour à la nourriture n’est pas qu’une affaire individuelle, il touche également au lien social, au vivre-ensemble. Grâce au potager ou à la cuisine, combien de belles histoires d’intégration ou plutôt de ré-intégration ont-elles été vécues par celles et ceux qui ne trouvaient plus leur place, le respect ou leur dignité dans la société ?

Parce qu’elle se fabrique et se partage, la nourriture est entièrement tournée vers l’autre, ses besoins, ses plaisirs. Et quand elle vient à manquer, gare aux révoltes frumentaires !

Parmi les tendances qui s’imposent aujourd’hui, le retour de l’agriculture en ville crée ainsi de nouvelles formes d’urbanité. Non seulement il faut réapprendre à cultiver des terres étriquées et longtemps stériles, mais surtout il faut le faire dans des espaces publics ou collectifs.

Ici un parc municipal, là le jardin d’une copropriété, ou encore le toit d’un immeuble, ce qui compte avant tout, c’est le fait de travailler ensemble, de se réapproprier l’usage de la ville et le sens de la communauté.

D’innombrables histoires prouvent que ces micro-collaborations permettent de responsabiliser les citadins par rapport à leur environnement, mais aussi de recréer une convivialité et un « commun » urbain en partie détruits par une série d’enclosures et de services privatisés.

Les politiques auraient tort de se priver de tels outils et remèdes pour guérir la ville de son mal-être. Les tolérer ne suffit pas. Il faut les susciter, les stimuler car l’heure de la ville qui mange est venue, et doit être considérée avec autant d’attention, de sérieux et d’imagination que la ville qui dort, travaille, produit et donc se meut.

Tout reste à faire ou presque pour construire les outils qui feront de l’alimentation quotidienne des citadins un projet urbain englobant tout aussi bien les problématiques de l’emploi, de la santé, de l’éducation, de l’environnement, de la mixité culturelle, sociale et inter-générationnelle...

Des villes comme New-York ont pris les devants en installant par exemple des « chariots verts » de légumes et de fruits dans les rues des quartiers les plus défavorisés où l’obésité fait des ravages ou encore en interdisant les acides gras insaturés dans les 24 000 restaurants de la ville.

En France, c’est certainement par la restauration scolaire, sous la tutelle directe des collectivités locales, qu’il faut commencer. Il s’agit non seulement de réconcilier les enfants et adolescents avec leurs cantines (où le gaspillage atteint 30 % des repas servis !) mais aussi de construire une vraie filière d’approvisionnement alimentaire en symbiose avec le territoire.

Car vous, futurs édiles de nos villes et villages, vous pouvez aller bien au-delà d’engagements de campagne sur l’introduction de produits bio et locaux dans les repas scolaires : décloisonnez les questions alimentaires, réunissez les acteurs privé et public de la production, de la transformation et de la restauration, organisez des schémas régionaux de gouvernance alimentaire dotés de centrales d’achat public-privé capables de coordonner l’offre et la demande à l’échelle du territoire, transformez les cuisines centrales et faites des cuisiniers de la restauration collective les nouveaux dépositaires d’une gastronomie durable au quotidien, aménagez des « espaces mangeurs » dans les lieux publics, repensez les liens ville-campagne, encouragez et labellisez votre production agricole urbaine…

La seule condition pour y parvenir – et c’est le message principal à destination de vos électeurs-mangeurs –, c’est de revendiquer l’alimentation comme une compétence et une responsabilité de vos collectivités territoriales. Alors seulement, la Ville qui Mange pourra devenir un projet comestible et partagé entre citoyens et élus.





Source : Courriel à Reporterre.

- Nicolas Krausz, Isabelle Lacourt et Maurizio Mariani sont les auteurs de La Ville qui mange, Editions Charles Léopold Mayer (2013)

Photos :
. Seniors copie
. Cantine : Politis.
Lire aussi : De la ferme à la fourchette, trop bon, la cantine bio !

28 septembre 2020
Un an après Lubrizol, les Rouennais manifestent pour la vérité
Reportage
23 septembre 2020
La réforme de la recherche « ne nous incite pas à prendre soin du monde dans lequel on vit »
Entretien
30 septembre 2020
Intimidations, arrestations… Les écologistes biélorusses réprimés par le pouvoir
Info