Casino : les capitalistes évacuent les actionnaires rebelles

Durée de lecture : 4 minutes

16 avril 2011 / Sophie Labit (Regards)



Jeudi matin 14 avril, le groupe Casino rassemblait ses actionnaires en assemblée générale. Mais les journalistes de Fakir, bimestriel d’enquête sociale, ainsi que des gérants de Petits Casino et des anciens de Moulinex étaient de la partie.


Jeudi 14 avril, salle Wagram à Paris, assemblée générale de Casino. L’ennui. Le petit groupe des amis de Fakir et de l’émission de Daniel Mermet Là bas si j’y suis rassemblé autour du journaliste François Ruffin, est au bord de l’apoplexie. Depuis plus de deux heures, Jean-Charles Naouri, droit comme un I dans son costume de PDG, vante les réussites de son groupe, chiffres et graphiques à l’appui, devant un parterre de petits actionnaires – moyenne d’âge 70 ans - absolument ravis ou totalement assoupis, c’est selon. Deux heures interminables, durant lesquelles le géant de la superette se félicite de ses bons résultats 2010, de son implantation grandissante à l’international, de son programme de lutte pour la préservation de l’environnement, et de ses bonnes actions en faveur des riziculteurs vietnamiens – programme happy rice - ou contre la malnutrition des enfants colombiens. Le tout à grand renfort de slogans type « Casino, nourrir la diversité » ou mieux « Casino, la proximité est dans notre ADN ».

Installé dans un petit coin de la salle, l’équipe réunie autour de Ruffin, composée de journalistes, mais aussi de gérants de Petits Casino et d’anciens salariés de Moulinex, dont Naouri a été un actionnaire, attend patiemment le moment des question-réponses. Comme l’an passé, ils sont venus munis d’une action Casino, pour demander à Jean-Charles Naouri de répondre à un certain nombre de leur revendications. A savoir la requalification des gérants non salariés en contrats salariés, avec une majoration des heures supplémentaires. Du côté des anciens de Moulinex, la restitution aux salariés licenciés des 25 millions de bénéfice empochés par Naouri grâce à la vente de ses stocks options. Quant aux journalistes de Fakir et de France Inter, ils souhaitent débattre de son implication dans la libéralisation de la finance au début des années 80, alors qu’il était directeur de cabinet de Pierre Bérégovoy, ministre de l’économie.

"On a bien fait de vous virer"

L’action est ambitieuse, d’autant que le service d’ordre mobilisé pour l’occasion est réellement impressionnant. Répartis sur deux étages, munis d’oreillettes, de caméras et d’appareils photos, des mastodontes aux crânes rasés et aux costumes sombres, les tiennent sous haute surveillance. L’heure des échanges arrive enfin, mais les hôtesses, très certainement briefées, refusent de leur fournir un micro. Bien décidée à se faire entendre, l’équipe se lève et stationne dans l’allée centrale. « Vous avez des questions ? » hurle François Ruffin. « Oui ! » répond en chœur le reste de la troupe. Ne pouvant plus ignorer ses détracteurs, Naouri, accepte de leur donner la parole. Sylvain, gérant d’un petit Casino, s’y colle le premier. Impressionné, il bafouille un peu. Du haut de sa tribune, Naouri l’ignore et répond « aux questions de M. Ruffin » qu’il accuse d’entretenir une polémique personnelle à son égard. Quant aux gérants des petits Casino en contentieux avec le groupe, « ces dossiers reposent sur ce qu’on appelle une insuffisance de caisse », déclare le PDG. Et, s’adressant aux actionnaires : « Casino ne peut pas négliger la défense de vos intérêts. » Il a trouvé les mots, conquise, la salle applaudit. Vient le tour, de Maguy, une ancienne de Moulinex. D’emblée, le président général lui oppose une fin de non recevoir : « Moulinex ne figure pas à l’ordre du jour » La salle applaudit de nouveau et siffle les militants. La tension est palpable. Une actionnaire lance à Maguy. « On a bien fait de vous virer de Moulinex. On a perdu plein de fric à cause de vous parce que vous ne foutiez rien. »

Une évacuation musclée

C’est au tour de Pierre Souchon, journaliste à Fakir, de réclamer la parole. Après moult tentatives, il finit par l’obtenir et se lance, mais très vite on coupe son micro. « Vous n’en n’avez pas besoin, on vous entend très bien » lui rétorque M. Naouri. C’est l’impasse. Alors, histoire de sauver l’honneur, les militants entament sur l’air de l’Internationale un refrain, écrit spécialement pour l’occasion. « Debout les petits actionnaires, debout les gérants d’magazins…c’est la luuuutte à Jean-Charles… » Mais là, pour Jean-Charles justement, c’en est trop, il clôt les débats et donne l’ordre d’évacuer les militants. Aussitôt dit, aussitôt fait, les costauds aux oreillettes se précipitent dans l’allée centrale et procèdent à une évacuation du genre musclée. Fin de l’action. Une fois dehors, chacun commente ce qui vient de se passer. « C’est une défaite », lâche, amer, Pierre Souchon. « C’est une belle défaite si on aime les causes perdues... » Soit. Mais gageons qu’il n’est jamais inutile de se battre pour des causes perdues. Elles ne le seront pas toujours.






Source : http://www.regards.fr/resistances/l...

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