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ReportageNumérique

Facebook : le géant du net s’implante en Espagne dans l’indifférence

Aurora Gómez, fondatrice de l’association Tu Nube Seca Mi Río, le 20 avril 2024.

L’un des plus grands centres de données de Meta (ex-Facebook) en Europe devrait voir le jour en Espagne. Quelques militants tentent d’éveiller les habitants sur ses conséquences néfastes. En vain.

Talavera de la Reina (Espagne), reportage

« Tant que le projet est en cours de négociation et que la construction n’a pas démarré, il est temps de l’arrêter ! » dit Aurora Gómez, fondatrice de l’association Tu Nube Seca Mi Río (« Ton nuage assèche ma rivière »). Debout, au milieu de l’immense terrain vague qui doit accueillir la future infrastructure, la militante aimerait mobiliser davantage : « J’essaye d’être un porte-voix pour créer un débat public autour de ça. »

« Ça » : le Meta Data Center Campus de 191 hectares censé voir le jour dans la zone industrielle de Torrehierro, en périphérie de la ville de Talavera de la Reina. Situé à quelques kilomètres du Tage, il devrait être l’un des plus grands de la firme californienne en Europe. Un de plus dans la péninsule ibérique. Depuis deux ans, l’Espagne devient une terre d’implantation privilégiée pour les Big Tech. Microsoft, Amazon et Google ont déjà massivement investi la région d’Aragón, dans le nord du pays. Et des dizaines de projets de centres de données sont en cours de déploiement.

L’endroit où sera construit le centre de données. À gauche, une zone humide où un petit ruisseau coule. © Paul Lemaire / Reporterre

Zone stratégique à l’intersection de l’Amérique, l’Europe et l’Afrique, l’Espagne dispose également de fortes capacités de production d’énergies renouvelables, appréciables pour des entreprises qui cherchent à se rendre « plus vertes », et ses gouvernements locaux tentent d’attirer les investisseurs.

Quant à Meta (ex-Facebook), après l’abandon en 2022 de son mégaprojet aux Pays-Bas à la suite de pressions citoyennes et gouvernementales, l’entreprise semble retenter sa chance dans la capitale de la céramique espagnole. Or, l’opposition initiée en Espagne par Aurora Gómez ne prend pas autant que celle menée par son homologue néerlandaise Susan Schaap. Actuellement en phase finale de négociation, après un processus quasi sans encombre, la construction du campus pourrait démarrer début 2025.

Un nuage dans l’ombre

Pourtant, le déploiement d’une telle infrastructure dans cette province soulève des questions. Caractérisé par de forts épisodes de chaleur et de sécheresse, le climat est peu propice à l’activité surchauffée des serveurs. Chargées de stocker et de faire circuler des milliards de données 24h/24, 7 jours/7, ces fermes numériques nécessitent d’être refroidies en permanence à l’aide d’énormes quantités d’eau. Une pression supplémentaire dans un territoire où cette ressource est déjà menacée. Ce qui n’inquiète pas les autorités locales, qui ouvrent grand leurs bras au géant étasunien.

Interrogée par Reporterre sur ce coût écologique, la direction du cabinet régionale chargée du développement durable se contente de nous renvoyer au rapport d’impact environnemental qui a donné son feu vert au projet. Rendu par le gouvernement de Castilla-la-Mancha en mars dernier, « il contient toutes les données et les autorisations des entités consultées », indique l’attachée de presse. D’après le document, la conception du projet a su « prendre en compte les objectifs de développement durable, incluant les mesures pour être capable de les atteindre ». Même réaction du côté de Meta, qui répète les engagements environnementaux affichés sur le site de la firme, notamment celui d’atteindre un bilan hydrique positif d’ici 2030.

Le Tage est le plus grand fleuve d’Espagne. La consommation d’eaux usées du centre de Meta pourrait atteindre 511 millions de litres d’eau par an. © Paul Lemaire / Reporterre

Toujours selon ce rapport officiel, l’ensemble des infrastructures devrait consommer 511 millions de litres d’eau par an, majoritairement potable. C’est 100 millions de moins que les premières estimations annoncées un an plus tôt. Une réduction permise par l’utilisation d’un procédé de refroidissement à air sec et le redimensionnement des bâtiments, d’après le document.

Le campus sera composé de cinq bâtiments — deux pour les serveurs et trois pour la gestion administrative —, intégrés dans un chantier plus vaste comprenant l’aménagement d’espaces verts avec un « parc fluvial », de zones de services et d’équipements publics. Finalement, sur ces 500 millions de litres, seuls 40,6 millions seraient consommés par le centre de données, le reste par les autres activités du campus.

Cette curieuse répartition est qualifiée « d’énigme » par le média espagnol ElDiario.es, qui a tenté d’en savoir plus auprès de Meta, sans succès. « En vérité, il n’existe aucun moyen pour les citoyens de vérifier ces données, regrette Aurora. J’ai l’impression qu’on ne tire aucune leçon de ce qui se passe ailleurs. Ces entreprises extérieures s’imposent et accaparent les ressources. C’est du technocolonialisme ! »

« Ils vont empirer la situation »

Activiste de longue date et enfant de la région, la psychologue de 40 ans a décidé de monter son collectif en avril 2023, au lendemain de la validation du plan de Meta comme projet d’intérêt singulier (PSI). Autrement dit, comme relevant d’un caractère essentiel pour le territoire et permettant donc des assouplissements de la réglementation, notamment environnementale, pour faciliter son exécution.

« Les PSI, c’est l’autorisation légale que l’on donne à tous les grands projets industriels qui saccagent l’environnement », dit la militante, qui redoute les effets à long terme de l’activité du campus. À commencer par la pression sur le Tage, fleuve qui subit déjà de multiples agressions du fait de l’agriculture, du dérèglement climatique ou des barrages de production d’électricité hydraulique.

Si Aurora a réussi à médiatiser l’affaire dans la presse nationale et internationale, elle peine à fédérer à l’échelle locale. Entre autres, à cause de la méconnaissance des enjeux par la population et la faiblesse du tissu militant de la région. « Le meilleur moyen d’arrêter les choses serait par le contentieux [juridique], mais il y aurait peu de chance que ça marche. Avec le statut de PSI, cela serait mal vu pour l’administration de céder à une pression sociale, qui de toute façon, serait minime », explique Roberto, militant chez Ecologistas en Acción.

«  Pour nous ça ne changera rien, on ne s’en préoccupe pas  », racontent ces éleveurs quand on les questionne sur le futur partage de l’eau. © Paul Lemaire / Reporterre

En parallèle, la presse locale se fait surtout la caisse de résonance des pouvoirs publics et de leurs promesses portées par l’arrivée du chantier. Dans une province déprimée qui affiche l’un des taux de chômage les plus élevés du pays (environ 24 %), l’installation de Meta fait naître l’espoir d’un modèle d’avenir assurant la création de 250 et 500 emplois, la relance de l’économie locale et l’attractivité du territoire. « Il y aura un avant et un après », déclarait le président de la région, Emiliano García-Page, en 2023.

Mais tout le monde n’est pas dupe. Dans le centre de Talavera, attablée à la terrasse d’un café, Fatima, 20 ans, habitante de la ville, regarde la situation d’un œil désabusé : « Cela ne changera rien. Tous les emplois iront à des gens de l’extérieur. Ils vont empirer la situation plutôt que de l’améliorer. »

Le taux de chômage atteint les 24 %. Ici, le fleuve Tage depuis le pont de la Reine Sofia. © Paul Lemaire / Reporterre

Soutien global, silence local

Pour Aurora, la situation est paradoxale. « Les premiers soutiens que nous avons reçus venaient de militants portugais ! On reçoit des appels du monde entier, de la part des médias, des chercheurs, des associations… Mais ici, rien ! Les autorités restent sourdes à nos alertes et font semblant de ne pas nous voir. Quant aux gens, ils ne savent pas trop quoi penser et ne se prononcent pas. »

Jusqu’à présent, aucun habitant de la province ne s’est manifesté pour rejoindre leurs revendications. La majorité de la population, plutôt rurale et vieillissante, se tait par ignorance ou par peur des qu’en-dira-t-on. Difficile de monter une action d’envergure dans ces conditions. « Tout le monde s’en fiche ici, c’est pour ça qu’ils [Meta] viennent, ils savent que les gens ne diront rien », juge Fatima.

Pour Fatima, «  tout le monde s’en fiche ici  ». © Paul Lemaire / Reporterre

D’autres se sentent perdus. « Pour le moment, on n’est pas contre, mais on manque d’information », reconnaît José, membre d’un collectif citoyen de la commune de Gamonal. Ce village de 900 habitants juxtaposé à la zone de construction se trouve en première ligne des répercussions. « Sur les conséquences écologiques, on n’y connaît rien. On n’a pas d’autre choix que de les croire et de penser que la municipalité fait correctement son travail. D’ailleurs, si vous leur demandez, au village, personne n’est contre », explique Stella, une autre habitante et membre du collectif.

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