Tribune —
Chronique d’un délégué du personnel objecteur de croissance
« Le principe du système pyramidal pourrait devenir acceptable si le sommet était la marionnette de la base et non l’inverse comme aujourd’hui. »
Le mois d’avril m’a collé une gifle méritée. En quelques semaines, je me suis éloigné de la profession de foi du mois de novembre 2010. Je souhaitais aider les salariéEs de l’agence du Havre pour les rendre indépendants des revendications traditionnelles et leur donner envie d’un autre mode de vie et d’une autre façon de produire.
Mais voilà, j’ai une fois encore été manipulé par le système productiviste que je souhaite tant voir disparaître. J’ai accepté d’être délégué du personnel pensant de bonne foi gagner du temps et de la force dans ma démarche. Seulement maintenant, comme une vingtaine de collégues, je suis délégué du personnel et CHSCT pour 7 agences (Argentan, Cherbourg, Caen, Le Havre, Rouen Nord, Rouen Sud, Evreux). Cela représente une semaine par mois dédiée à ces fonctions : les réunions de préparation, les réunions et les formations pour tenir ces responsabilités. C’est payé par mon employeur, c’est la partie sympathique de l’affaire, mais en même temps, cela m’éloigne de mon agence et depuis le début de l’année, je n’ai fait aucune action qui aille dans le sens de ma profession de foi.
Les négociations annuelles obligatoires ont eu lieu au mois d’avril, c’est à ce moment que la gifle arrive. Qu’en est-il ressorti ? Rien. Le boss propose 0% d’augmentation et du boulot en plus. Et comment les délégués syndicaux, tous acronymes confondus, réagissent-ils ? Aucune réaction, si ce n’est un petit tract menaçant d’un éventuel arrêt de travail de quelques heures dans quelques semaines. Croyez-vous que je maudisse ces délégués syndicaux ? Et bien non, la seule personne que je maudisse c’est moi. Je pense sincèrement avoir acquis quelques connaissances en autogestion et actions directes non violentes que j’aurais dû partager depuis longtemps avec les salariéEs de mon agence. Nous avons à notre disposition des outils pour nous organiser (section syndicale, liste de discussion, distribution de tracts, etc.) qui sont actuellement en état d’abandon. Mais au lieu de remettre en état ces outils, je suis en balade aux quatre coins de la Normandie : bien joué patron !! Je suis démuni, je me sens impuissant. Il serait facile de rejeter la faute sur un bouc émissaire syndical mais je suis bien responsable. Je le sais : les armes que nous offre l’adversaire sont forcément chargées de balles à blanc. Je suis convaincu qu’il faut inventer de nouvelles façons de s’organiser et de se battre, qu’il faut sortir du syndicalisme traditionnel.
J’ai un ami qui me rappelait récemment que le principe du système pyramidal pourrait devenir acceptable si le sommet était la marionnette de la base et non l’inverse comme aujourd’hui. Mais pour que cela fonctionne, il faudrait que nous reprenions tous conscience que la politique comme le droit de grève sont des éléments essentiels pour qu’existe une vraie démocratie. Et dans le cadre de l’entreprise, c’est donc bien à nous salariéEs, de mettre la pression sur nos délégués pour qu’ils agissent et non l’inverse.
Pour finir la petite histoire romancée du mois : J’étais en réunion entre copains de même étiquette syndicale. Je remettais en cause le vote électronique qui avait été mis en place avec l’accord des syndicats lors des dernières élections de l’entreprise. Mon argumentation vient essentiellement de ce livre : Vote électronique : les boîtes noires de la démocratie, Perline et Thierry Noisette
et j’entends cette phrase : « Toi l’écolo, comment peux-tu être contre le vote électronique, car grâce à lui, on économise des hectares de forêts ? » et ma réponse fut : « C’est la grande différence entre l’écologie et la Décroissance : notre priorité c’est l’humanité et une vraie démocratie, pas les petits oiseaux. Notre projet n’est pas de sacrifier notre liberté pour quelques hectares de forêts. » J’ai été applaudi et le débat s’est arrêté là.