Climat + bétonisation = orages meurtriers

5 octobre 2015 / Hervé Kempf (Reporterre)

La catastrophe naturelle qui a frappé les Alpes-Maritimes ce week-end ne l’est pas vraiment : l’artificialisation des sols, autre nom du gaspillage des terres, en est largement responsable.

Les terribles orages qui ont frappé samedi 3 octobre les Alpes-Maritimes ont provoqué la mort de dix-neuf personnes, la disparition de deux autres, et des dégâts très importants. Le temps est à la peine et à la solidarité, mais aussi à l’analyse. Cet événement est-il extraordinaire ou a-t-il des causes identifiables ?

Extraordinaire ? Non. De plus en plus souvent, à l’automne, les côtes méditerranéennes connaissent ce qu’on appelle « les épisodes cévenols », se traduisant par des pluies intenses augmentant rapidement le débit de rivières dévalant vers la mer. Des inondations sont ainsi souvent provoquées, comme le savent bien les habitants de l’Hérault et du Gard. Il semble cependant que ces épisodes deviennent plus fréquents et ont des conséquences de plus en pus graves. On l’a vu ainsi en janvier 2014 et à nouveau en novembre, dans le Var.

Première question : le changement climatique en est-il responsable ? On ne peut pas l’affirmer, l’épisode actuel étant « noyé » dans la variabilité naturelle, comme l’explique le spécialiste Philippe Dobrinski : « On ne dispose pas de statistiques suffisamment robustes pour conclure à une augmentation de ce genre d’épisodes ces dernières années » , dit-il. Certes, les phénomènes physiques liés au changement climatique devraient conduire à une augmentation des précipitations et à une élévation du niveau de la mer. Comme l’indique le rapport présidé par le climatologue Jean Jouzel sur les conséquences en France du dérèglement climatique, « En fin de [XXIe] siècle, les résultats montrent un renforcement des taux de précipitation extrême, notamment sur les régions d’influence méditerranéenne » (p.34 du volume 4 du rapport Le climat de la France au XXIe siècle).

Mais il n’est pas possible de dire que ces phénomènes dont la probabilité dans l’avenir est quasiment certaine sont déjà à l’œuvre aujourd’hui.

Deuxième question ? Cette catastrophe est-elle naturelle ? Et la réponse est ici sans ambiguïté : non. L’effet de ces orages très puissants a été très aggravé par l’imperméabilisation des sols dans les Alpes-Maritimes, comme cela s’est passé dans le Var l’an dernier.

Voici ce que nous écrit Jean-Paul Legros, de l’Association française pour l’étude du sol :

« Le 3 octobre, on a observé de grosses pluies sur la région de Nice. Sans doute 20 morts à déplorer. Prenons l’exemple de la région de Cagnes-sur-Mer où un petit fleuve côtier, la Brague, était en furie... On n’avait jamais vu cela disent les habitants du lieu. On les croit volontiers.

On se reportera aux deux clichés joints, tirés des documents que l’IGN met en ligne.

Sur le premier, en noir et blanc, on voit la rive droite de la Brague, au moment où elle se jette dans la mer. Son embouchure (noire) coupe la plage blanche. Nous sommes en 1961. Cette rive droite est totalement agricole. Les constructions sont limitées à la côte.

Sur le second cliché, une photographie en couleur, on observe la situation actuelle : tout est urbanisé (maisons, terrasses, piscines). On doit friser un taux d’imperméabilisation des sols de 50%.

La rive droite de la Brague, en 2015, est massivement urbanisée

Pour se repérer d’un cliché à l’autre on a : le trait de côte, l’autoroute (en construction en 1961), enfin la route qui va de la côte à l’autoroute, tout à fait en haut et à droite.

Il y deux grosses conséquences :
- à pluies égales, la concentration de l’eau dans les points bas peut doubler.
- cette concentration est accélérée dans le temps car cela coule très vite sur le macadam et très vite aussi dans les canalisations d’eau usées qui fonctionnent alors à l’envers : elles amènent rapidement l’eau en bas de pente et la recrachent par les bouches d’égouts.
- tout ceci est aggravé par le fait qu’on a construit dans des zones submersibles. Les exemples de cela sont légion au point que l’on estime à une maison sur six, en France, les constructions mal placées. Je pourrais fournir des dizaines d’exemples (photographiques) scandaleux. »

La conclusion de ces observations de M. Legros est claire : ce qui est en cause, c’est le gaspillage des terres insensé qui continue à se produire dans ce pays, et qui altère notamment les capacités de notre environnement à amortir les effets d’événements météorologiques extrêmes, dont il est fort probable qu’ils vont se multiplier.

Plutôt que de se lamenter, il faut donc changer de politique. Arrêter de bétonner les sols. Et très concrètement, par exemple, arrêter de « développer » la plaine du Var, comme veut le faire M. Estrosi, le maire de Nice.


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Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Photo : Gregory Derag


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