Comment faire joyeusement pousser nature et idées sur du béton pollué

20 janvier 2015 / Flora Chauveau (Reporterre)

Le Transformateur, ancienne friche industrielle, située à Saint-Nicolas-de-Redon (Loire-Atlantique), est le théâtre d’ateliers et d’expérimentations artistiques, paysagères, pédagogiques, potagères et autres. La philosophie d’ici : rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme, au rythme des saisons.

- Reportage, Saint-Nicolas-de-Redon (Loire-Atlantique)

Le long du canal de Nantes à Brest, sur les pré-marais de Saint-Nicolas-de-Redon, se dresse une friche industrielle de plus de cinq hectares. Une ancienne menuiserie qui, en son temps, a fabriqué des centaines de caisses à bouteilles, avant que l’utilisation du plastique ne vienne miner cette industrie.

Depuis près de dix ans, cet endroit a été investi par de nombreux visiteurs, attirés ici par l’idée de faire quelque chose d’une usine en ruine. Un potager partagé a poussé, à l’extrémité sud. Un atelier d’éco-construction, animé par l’association Noria et compagnie, s’est installé du côté des anciens bureaux.

L’immense dalle de béton a été percée de trous, où pousse maintenant la végétation. Des vaches nantaises pâturent tranquillement, abritées dans un ancien bâtiment de production transformé en étable. Une association d’environ quatre-vingts adhérents gère les lieux : Les Amis du Transformateur.

Inondations à répétition

Tout commence en 2001. L’ancienne menuiserie, transformée un temps en usine de matériel agricole, est à l’abandon depuis déjà six ans. Il faut dire que les inondations annuelles perturbent la production. Les bâtiments sont situés dans le lit de la Vilaine et en subissent périodiquement les crues. Celles de 1999, 2000 et 2001 sont particulièrement fortes.

- L’adage du Transformateur, inscrit sur les murs des anciens bureaux de l’usine. -

Que faire de cette ancienne usine ? La déconstruire puis évacuer les matériaux industriels qui finiront enfouis sous terre ? Les maires de Saint-Nicolas et de Fégréac, une commune limitrophe, réfléchissent ensemble à une autre solution. Un homme, Gabriel Chauvel, se montre fort intéressé par le lieu. Originaire de Saint-Nicolas, il est enseignant à l’École supérieure du paysage de Versailles.

« Je cherchais des exercices pratiques pour mes élèves », raconte-t-il. Or, le département était en train de négocier l’acquisition du site. « Ils voulaient tout démolir pour réinstaller la nature. Moi, je rentrais de la Ruhr en Allemagne, j’avais vu tout le potentiel paysager des friches industrielles. Pour que la nature s’installe, pourquoi ne pas laisser en l’état l’ancienne usine ? »

- Au sud des bâtiments, un jardin partagé a été aménagé. Il n’est pas rare d’y trouver des pièces de l’ancienne industrie. -

Etudiants versaillais

Durant deux ans, en 2003 et 2004, des étudiants en quatrième année à l’école de Versailles viennent à Saint-Nicolas effectuer ce qu’ils appellent des ateliers pédagogiques régionaux. Entre-temps, le Conseil général de Loire-Atlantique rachète le site et décide de le classer en espace naturel sensible.

Bien étrange, cette appellation : rares sont alors les coins de nature dans cet espace de béton. « Le but était d’assurer sa non constructibilité », écrit Pauline Herbet, ancienne étudiante à l’université Rennes 2 qui a réalisé un mémoire sur l’histoire du site. Le Conseil général se base sur un article du code de l’urbanisme, qui atteste sa compétence pour mettre en œuvre une politique de protection, de gestion et d’ouverture au public des espaces naturels sensibles, notamment les champs d’expansion des crues.

Les élèves de l’école de Versailles proposent un plan d’aménagement et commencent des travaux expérimentaux sur place. Ce sont eux qui donnent le nom de Transformateur : « Ce n’était pas tant en référence au passé de l’usine, qui a accueilli trois transformateurs électriques, mais plutôt à son futur, explique Anne-Marie Moutault, actuelle présidente de l’association des Amis du Transformateur. Ils voulaient mettre en œuvre l’idée de Lavoisier : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. »

- Claude Lebreton, adhérent à l’association des Amis du Transformateur, et Anne-Marie Moutault, la présidente. -

Tout est conservé sur place

Les matériaux les plus polluants sont évacués. Tout le reste est conservé sur place, utilisé pour construire des digues destinées à protéger les habitations qui jouxtent le site. Les matériaux servent aussi à créer des œuvres d’art, à aménager l’espace. Des dizaines de personnes passent par le Transformateur, pour toutes sortes d’ateliers, de visites et de fêtes.

Héloïse Chaigne est passée par là en 2009. Elle était alors à l’école de Versailles et a voulu faire son stage de première année dans cet endroit. « J’ai passé deux semaines au Transformateur, raconte-t-elle. Nous avons planté des arbres dans des tranchées creusées dans la dalle de béton. On a aussi fait du plessage, tresser les haies pour les entretenir, et de la taille forestière avec des habitants du coin. » Elle reste marquée par son passage ici, les rencontres, le travail des hommes pour orienter la nature afin qu’elle envahisse d’elle-même le site.

- La vaste dalle de béton a été percée de trous pour que la végétation s’y développe. Des vaches y pâturent. -

Mousse et graff sur les murs

Après presque dix ans de petits chantiers, l’ancienne usine a un peu changé : des arbres, des ronces, de la mousse ont poussé sur le béton, des graff sont venus colorer les murs. Une transformation lente : « Nous n’avons pas un gros budget, indique Anne-Marie Moutault. On fait avec le temps et nos petits moyens. C’est aussi ça, la philosophie du Transformateur. » Aller à contre-courant de la tendance à tout transformer, très vite.

La réhabilitation du site ne plaît pas à tout le monde. « Certains trouvent que ça n’a pas de sens. » L’aménagement questionne, comme ce cube de béton, qui a été rempli jusqu’au plafond par des ordures laissées sur place : vieux tuyaux en plastique, pneus de vélos, entonnoir, bidons, etc. C’est en fait une œuvre d’art qui dénonce le gaspillage et la pollution.

- Une vache de race nantaise, peu sensible à l’art du graff qui orne le mur de son abri. -

« Notre association n’est pas ouvertement militante, indique Anne-Marie Moutault. Chacun d’entre nous a son propre engagement personnel. Mais le Transformateur, c’est tout de même l’idée qu’un terrain industrialisé ne peut pas redevenir une terre agricole, sa vocation initiale. »

- Le site comporte aussi une partie boisée. Un artiste est passé par là. -


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Source et photos : Flora Chauveau pour Reporterre


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