Comment les lobbies ont freiné l’interdiction du bisphénol par le Sénat

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5 janvier 2013 / Marie-Paule Nougaret (Reporterre)


La mesure ne coûtait rien, plaisait aux mères de famille, luttait contre le cancer, l’obésité, rehaussait le prestige de la France. Il fallait donc y surseoir. De l’art sénatorial de se tirer dans le pied.

Le BPA, bisphénol A de son nom complet, entre dans divers plastiques, dont les vernis de l’intérieur des boites de conserve, pour éviter la pénétration de bactéries par des soudures défectueuses ; ou l’attaque du métal par les jus très acides d’orange et de tomate voire, plus agressif encore, par du coca-cola. Ces résines garnissent de même les couvercles des bocaux.

Enfin le BPA, selon le professeur André Picot, toxico chimiste, rend un autre service à l’industrie : ses vertus anti oxydantes ralentissent la dégradation des aliments. Autrement dit, il prolonge leur durée de vente sur les rayons.

Mais le BPA est aussi un perturbateur endocrinien, nouvelle catégorie toxique indiquant les produits seulement nocifs à très faible dose, quand le corps les confond avec ses propres sécrétions. Passons sur la difficulté, pour faire admettre en science cette notion, tout à fait officielle depuis le consensus dit de 2006 (1) (seule l’administration réclame encore qu’on lui indique des "doses maximales", aux chercheurs qui n’en peuvent mais, au lieu de suggérer qu’on change les réglements).

Dès 1995 on a suspecté le BPA dans les cancers du sein et de l’appareil génital des deux sexes, car il perturbe l’action des œstrogènes. La chose est largement prouvée depuis sur les rongeurs. Mais pas sur les humains, ce serait illégal, heureusement. D’autant que ce type de maladie se déclare des décennies après la contamination.

En octobre 2011, la député PS de Bordeaux et médecin Michèle Delaunay, réussit à convaincre l’Assemblée (de droite donc) de voter l’interdiction du BPA dans les contenants des aliments pour enfants de moins de 3 ans au 1er janvier 2013, et au 1er janvier 2014 pour les autres aliments.

Aussitôt, l’industrie se récrie qu’on n’y arrivera pas. L’Académie de médecine, qui craint du retour du botulisme, mortel, par des soudures percées, estime aussi que ça va trop vite. Mais elle demande qu’on fournisse des gants aux caissières pour les protéger de l’encre thermique au BPA des facturettes de supermarchés.

En outre elle réclame l’interdiction de servir des plats chauds pour les collectivités (hôpitaux et maisons de retraite) dans les barquettes en plastique (tous sont plus ou moins instables en fait, et migrent, terme officiel, sous le bombardement de micro ondes, vers la préparation).

De son côté l’ANSES, Agence Nationale de Sécurité Sanitaire, de l’Alimentation de l’Environnement et du Travail (comme son sigle ne l’indique guère), publie un "premier rapport" sur le BPA de plus de 383 pages (dont bon nombre répétées deux fois). Pour l’agence, l’alimentation est le vecteur de la contamination au BPA constatée dans le sang de la population.

Davantage que les facturettes, donc, ou les lunettes en polycarbonate (plastique très solide à base de BPA). De plus, le BPA interfère avec l’action de l’insuline sur les sucres et aurait un effet "obésogène". Dès lors la question surgit : l’obésité mondiale de la jeunesse proviendrait elle des canettes de coca ?

En même temps le projet de loi, auquel ne manque plus qu’un vote du Sénat, serait le premier au monde à garantir des petits plats sans BPA, ce qui ne peut qu’augmenter le prestige de la France. Mais les Verts et Socialistes majoritaires à la haute chambre n’en ont cure qui vivent dans un monde exempt de pollution.

Et tandis que l’Union des Fabricants de Boites et Bouchons Métalliques met au point le vernis sans perturbateur endocrinien - il ne s’agit pas rater le marché des pots de bébé - (Le Canard Enchaîné du 11 octobre 2012), les sénateurs éludent le sujet pendant onze mois.

Le 9 octobre 2012 enfin, le Sénat vote une version édulcorée. Interdiction du BPA dans l’alimentation infantile en janvier 2013 comme prévu. Cependant les plus de quatre ans, c’est à dire vous et mois, attendront deux ans et demi, jusqu’à juillet 2015, s’ils veulent des sardines ou du vin sans BPA (les cuves dans les caves, en polycarbonate).

Le Réseau Environnement Santé proteste, lance une pétition, et obtient une concession : ce sera le 1er janvier 2015 (au lieu de 2014 dans la première version). A partir de maintenant la date limite de vente sur les boîtes se lit différemment.

Un an pourtant suffisait bien aux petits producteurs de paté ou de confitures pour s’adapter à une loi qui allait les protéger de la concurrence. Seule la grosse industrie mouline des aliments de très longue durée. Le pire c’est que la France doit importer le BPA, comme l’aluminium des canettes, qui détruit le cerveau du reste (2) et qu’il faudrait bannir du réseau d’eau des villes ; mais c’est une autre question. Gageons que Coca Cola n’a même pas eu besoin d’exercer des pressions.

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Notes :

(1) "A l’automne 2006, près de quarante chercheurs internationaux, pour la plupart ayant mené des travaux sur le BPA (…) réunis à Chapel Hill, en Caroline du Nord (Etats-Unis) (…) à l’initiative du National Institute of Environmental Health Sciences (NIEHS) américain (…) rédigent le Consensus de Chapel Hill (…) qui sera publié dans Reproductive toxicology (...)"
(Stephane Foucart, Le Monde, 28 octobre 2011).

(2) Perl, D.P."Exposure to aluminium and the subsequent development of a disorder with features of Alzheimer’s disease » - Journal of Neurology Neurosurgery and Psychiatry 77, no. 7 2006.




Source : Marie-Paule Nougaret pour Reporterre

Marie-Paule Nougaret est auteur de La Cité des Plantes, en ville au temps des pollutions (Actes sud).

Photo : Bien-être et santé

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