« Contre le changement climatique, il faut la taxe sur les transactions financières »

4 juin 2015 / Nicolas Hulot

Pour Nicolas Hulot, la conférence de Paris sur le climat, à la fin de l’année, est cruciale : son échec aurait des conséquences géopolitiques graves. Pour éviter cela, il prône une augmentation de l’aide aux pays pauvres, par la taxe sur les transactions financières et la lutte contre l’évasion fiscale.

Reporterre – La négociation climatique semble mal enclenché. Comment l’expliquez-vous ?

Nicolas Hulot - Chaque Etat interprète la notion de responsabilité différenciée de manière distincte, avec des arguments qui sont tout à fait recevables isolément. Quand un pays en développement vous explique qu’il a d’autres urgences, qu’il subit un phénomène qu’il n’a pas provoqué, et qu’il faudrait honorer la notion de pertes et dommages, c’est recevable. Quand la Chine dit que, "nous par habitant on émet quatre fois moins que les Etats-Unis, donc nos efforts doivent être quatre fois moindres", c’est recevable, quand les Etats-Unis disent que la Chine globalement émet plus, tout ça isolément est recevable. Mais collectivement c’est suicidaire si ça doit paralyser le processus.

Est-on en ce moment dans cette situation suicidaire ?

Non. Ce qui fait défaut dans le processus multilatéral, c’est qu’on aborde un enjeu universel par le prisme de ses intérêts nationaux. Et tant qu’on continuera, on aura raison chez soi, mais tort globalement. Il faut que chacun comprenne qu’on sera tous gagnants ou tous perdants et que personne ne pourra tirer seul son épingle du jeu.

Pour l’instant, est-on sur le bon chemin pour la conférence de Paris ?

Si la conférence avait lieu ce soir, la réponse est non.

C’est une situation d’échec ?

Non. L’échec, c’est le 13 décembre qu’on pourra en juger. Ce que chacun sait, c’est que cela fait partie du jeu de la négociation de ne pas mettre toutes ses cartes sur la table. Rien n’est joué, dans un sens comme dans l’autre. On peut être agréablement surpris à Paris, on peut avoir au dernier moment de quoi rétablir la confiance avec les pays qui sont en légitimité de réclamer une aide manifeste à l’adaptation. On peut avoir de mauvaises surprises. Mais le temps est disponible pour résorber ça si les chefs d’Etat et de gouvernements rentrent dans le jeu.

La bonne surprise serait quoi ?

Qu’au G 20 en Turquie, avant la conférence de Paris, les quinze pays les plus émetteurs s’engagent sur un prix au carbone, s’engagent sur un schéma de basculement des subventions aux énergies fossiles sur les énergies renouvelables et s’engagent sur des mécanismes précis pour abonder le financement de l’adaptation au climat.

Que serait la mauvaise surprise ?

Le schéma tragique serait que pays impactés par le changement climatique tournent le dos, en disant, ‘ça suffit la comédie’. Il peut y avoir à un moment ou à un autre dans la complexité de la situation, une tentation de fatalisme. Mais le fatalisme des uns peut nourrir le fanatisme des autres. Le pire scénario serait d’infliger l’ultime humiliation aux pays victimes d’un phénomène qu’ils n’ont pas provoqué et de ne pas les convaincre de notre sincérité.

Vous parlez de fanatisme. Daesch a à voir avec le dérèglement climatique ?

C’est alimenté, c’est amplifié par le changement climatique. Ce qui s’est passé au Nigeria et au Tchad, c’est des déplacements de populations qui font le lit de tous les intégrismes. Il ne faut pas attribuer au changement climatique toutes les conséquences, mais c’est un facteur aggravant, comme en Syrie. C’est l’ultime injustice, parce que à un moment ou un autre, les choses se savent : quand ces gens comprendront que si leurs paturages sont décimés, si leurs troupeaux sont décimés, si leurs terres ne rendent plus, si leurs ressources en eau ne répondent plus, tout ça est lié à un mode de développement dont ils n’ont pas profité et parfois s’est fait sur leur dos, cela fait le lit de toutes les instrumentalisations. Je ne dis pas ça pour effrayer, mais c’est le monde dans lequel on vit. Ce que nous subissons aujourd’hui s’explique dans les racines de l’histoire d’hier, et que ce que nous subissons aujourd’hui écrit l’histoire de demain.

Echouer à Paris c’est déclencher la guerre ?

C’est ajouter de l’instabilité à l’instabilité. Et parfois, ça peut mettre le feu aux poudres. A l’inverse, réussir à Paris, c’est pacifier le monde. Parce que ça nous oblige à être solidaires dans les faits, et qu’un des outils pour rétablir l’équilibre climatique, ce sont les énergies renouvelables. La crise climatique va nous obliger à accélérer le déploiement des énergies renouvelables, ce qui aura pour conséquence de permettre plus rapidement qu’on l’imaginait à des pays faibles - ou puissants - d’acquérir une autonomie énergétique. A partir du moment où les pays acquièrent leur souveraineté énergétique, vous pacifiez le monde. Pourquoi ? Parce que permettre à des petits Etats d’être autonomes, donc de ne pas être dans un rapport de dépendance, fait que l’argent qu’ils ne mettront plus dans l’énergie à l’extérieur, ils pourront l’injecter dans des besoins essentiels de leur pays.

Répondre à l’enjeu climatique est un instrument de paix, parce que ça va nous obliger à développer des financements innovants et à développer massivement l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables. Le meilleur outil pour la paix, c’est l’autonomie alimentaire et l’autonomie énergétique.

Le prix du carbone est un élément clé de la bonne surprise de Paris. Ca signifie quoi, le prix du carbone ? Et comment le fixer ?

Il n’y aura pas un prix du carbone à Paris, mais il faut créer un « corridor » : onze pays en Europe vont se fixer un prix du carbone. Il faudrait ensuite que les les pays extra-européens puissent se fixer une trajectoire du prix du carbone, et que peu à peu, les trajectoires convergent. Mais il faut que les pays avec le gros pourcentage s’engagent là-dessus. Tant que les investisseurs n’intègrent pas le risque carbone, on n’y arrivera pas. Mais si l’on fixe un prix au carbone, et que l’on affiche qu’il va croitre de manière irréversible, la rapidité avec laquelle les désinvestissements vont se faire et les investissements vont se faire sera phénoménale.

Ce serait un prix sur le fioul de la chaudière et sur l’essence de l’automobile ou à la source chez les producteurs d’énergie fossile ?

Les deux. Le problème qu’on a eu jusqu’à présent, c’est qu’on a mis en place des mécanismes d’allocations de quotas de CO2 qui n’ont pas bien fonctionné. On a oublié que ce mécanisme de marché ne touchait que les émissions concentrées, les émissions industrielles, qui ne représentent que 40 % des émissions. Si on met le prix à la source, on touche tous les secteurs, l’industrie, mais aussi le bâtiment, le transport, l’agriculture. C’était aberrant de penser qu’avec un marché carbone, on allait réussir. Mais il faut que ce prix carbone touche l’aviation et le transport maritime. On ne peut pas éternellement exonérer ces deux secteurs d’activité.

Alors, le prix du carbone serait mis en place comme une taxe ou par le marché ?

Dans un premier temps, il doit être mis en place par les Etats, comme on l’a fait en France avec la contribution climat-énergie, qui est inscrite dans la loi de finances de cette année.

L’instrument de la taxe est plus efficace que le marché ?

Oui, parce qu’il couvre tous les secteurs. Si on veut toucher l’ensemble des émissions et orienter les investissements, il faut mettre ce fameux prix du carbone, et d’abord chez les pays les plus émetteurs.

Cela suppose un changement de la fiscalité.

L’important est à quoi on alloue les recettes. Elles doivent être affectées à la transition énergétique.

La France organise la COP et fait des grands discours, mais l’argent qu’elle consacre à l’aide au développement a beaucoup baissé. N’est-elle pas hypocrite ?

Il y a un fossé entre les mots et les actes. Il en est de l’aide au développement comme l’aide à l’adaptation et l’aide à la transition énergétique, on promet de l’argent que nous n’avons pas sous les pieds dans un contexte budgétaire austère. Sur ces deux sujets, si on ne travaille pas sur les sources de financement innovants, si on ne fait pas entrer dans le périmètre de la solidarité les secteurs qui s’en sont affranchis, on n’y arrivera pas. Il faut une approche intégrale, il faut lutter contre l’optimisation fiscale, il faut travailler sur la taxe sur les transactions financières. Si l’on veut être au niveau des besoins des pays en développement, ce n’est pas dans le budget existant des Etats.

En ce qui concerne la taxe sur les transactions financières, la France fait partie des pays qui trainent les pieds.

Plus maintenant. Le 2 janvier, j’ai eu cette discussion avec le président. Depuis janvier, il y a eu une commission qui a été créée, avec Pascal Canfin et Alain Grandjean, elle va rendre son rapport, et vous verrez ce qu’il y a dedans, et ça a été arbitré avec Bercy. Les choses bougent.

Quel montant cette taxe pourrait-elle atteindre ?

De quoi permettre de tenir nos promesses, d’atteindre ces 0,7 % du PIB d’aide au développement sur lequel on s’est engagé. Tout dépend de cela.

Quelle initiative la France pourrait-elle prendre d’ici décembre ?

Elle peut créer une alliance avec l’Allemagne et d’autres pays sur ces sujets qui sont cruciaux pour la réussite de la conférence de Paris : l’accord sur les outils de financement, qui doivent couvrir le champ climatique et celui de l’aide au développement.
Et ensuite prendre des initiatives multilatérales dans des formats inhabituels, réunir les pays concernés par cet argent pour les convaincre qu’on a enfin mis en place ces mécanismes.
On est dans une situation inédite, qui exige des solutions inédites. Si on reste dans les formats existants, on n’a aucune chance.

C’est si difficile, alors que le problème existe depuis des années ?

C’est moins difficile aujourd’hui parce la contrainte est probante, elle saute aux yeux. Si on veut rétablir la confiance, il faut sortir des cadres. Jamais une idée n’est aussi forte que quand son temps est venu. Le temps est venu de sortir du cadre de l’orthodoxie financière.

En commerce international l’orthodoxie règne aussi. Que pensez du traité Tafta ?

Je n’en pense que du mal. Le traité TAFTA est un exemple d’incompatibilité entre nos objectifs et notre capacité à les réaliser. C’est un outil qui va doper le libre-échange, mettre à bas nos gardes-fous environnementaux, ouvrir la voie à des recours dans tous les sens : c’est aller dans le sens contraire de l’histoire.

Vous soulignez qu’il ne faut pas oublier dans le climat les forêts et les zones humides. En France, Notre Dame des Landes se situe sur une zone humide. Le projet d’aéroport est-il compatible avec la lutte contre le changement climatique ?

Dans des budgets aussi contraints que les nôtres, il vaut mieux mettre l’argent dans la rénovation des bâtiments anciens ou les énergies renouvelables que dans une énième plate-forme aéroportuaire. Ce n’est pas le secteur de l’aviation qu’il faut encourager aujourd’hui, il n’est pas la priorité. Aujourd’hui les terres arables deviennent des terres rares. Avant de les sacrifier, il faut bien voir s’il y a un bénéfice social avéré. Ce sont les investissements d’hier, pas ceux d’aujourd’hui.

Quel bilan vous tirez après deux ans de travail avec un gouvernement dont le bilan environnemental est très mauvais ?

Mon rôle m’a permis de faire en sorte qu’on ait une diplomatie qui soit en pointe sur ces sujets. La loi sur la transition énergétique n’est pas insignifiante, loin de là, ne serait-ce que parce qu’on va réduire la part du nucléaire. On ne peut pas dire qu’il ne se passe rien. Entre une révolution écologique et le statu quo, il y a des choses qui se font.


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Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Photos : © Eric Coquelin/Reporterre.



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