Dans le golfe du Panama, l’arrêt d’un courant marin inquiète les chercheurs
Pas d’upwelling, pas d’eaux poissonneuses : l'arrêt de ce courant marin aurait des retombées sur la faune marine. - Wikimedia / CC BY 2.0 / Laszlo Ilyes
Pas d’upwelling, pas d’eaux poissonneuses : l'arrêt de ce courant marin aurait des retombées sur la faune marine. - Wikimedia / CC BY 2.0 / Laszlo Ilyes
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Pour la première fois en 40 ans, les remontées d’eau froide au large du Panama, appelées upwelling, n’ont pas eu lieu. L’arrêt de ce courant aurait d’énormes effets sur les espèces marines, et sur ceux qui en vivent.
Chaque année, de janvier à avril, des remontées d’eau profonde viennent rafraichir les eaux au large de la côte pacifique du Panama. Mais cela n’a pas été le cas cette année, selon des premiers résultats publiés par une équipe internationale le 2 septembre dans la revue Pnas. « Cette observation est sans précèdent dans nos enregistrements, explique à Reporterre Aaron O’Dea, premier auteur de la publication. Nous avons 40 ans de données satellites, 30 ans de mesures in situ et 80 ans de modélisations qui montre que cet upwelling [remontée d’eau] saisonnier a été aussi prédictible qu’une horloge. » L’écologue marin panaméen du Smithsonian Tropical Research Institute précise que les enregistrements archéologiques tracent ce phénomène sur 11 000 ans !
« Cet arrêt de l’upwelling n’a été prévu dans aucun scénario climatique à ma connaissance. Ce qui montre que nos systèmes naturels les plus fondamentaux et les plus fiables sont menacés par les perturbations climatiques », insiste le chercheur panaméen.
Habituellement, les températures de surface de ces eaux tropicales tombent à 19 °C grâce à l’upwelling saisonnier. Mais en mars 2025, la température a difficilement baissé jusqu’à 25 °C. Outre les températures mesurées par satellite, la collaboration avec le Max Plank Institute a permis à l’équipe d’accéder à des données en profondeur enregistrées par un navire de l’institut allemand. Données qui ont confirmé le diagnostic : en 2025, les couches d’eau froide profondes et les couches d’eau chaude en surface sont restées très stratifiées, autrement dit la circulation d’eau qui caractérise l’upwelling n’a pas eu lieu.
« Des effets en cascade »
L’arrêt de ce courant marin aurait des conséquences écologiques énormes. « Au Panama, plus de 95 % de la biomasse marine vient de la côte pacifique grâce à l’upwelling. Sans ce dernier, on verra des effets en cascade sur les écosystèmes, sur l’économie de la pêche et sur la vie des communautés côtières », insiste Aaron O’Dea. Les remontées d’eau profonde, riches en nutriments, permettent en effet le développement du phytoplancton, point de départ de toute la chaine alimentaire marine. Pas d’upwelling, pas d’eaux poissonneuses donc.
Un constat déjà fait dans d’autres régions, nous explique l’écologue marin de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) Arnaud Bertrand qui travaille notamment au Pérou. Là, l’upwelling a lieu toute l’année, selon un mécanisme différent de celui du Panama. Et s’il lui arrive de ralentir, les conséquences sont immédiatement visibles. « En 1982-1983, alors que l’upwelling s’était pratiquement arrêté, la baisse de la pêche aux anchois a été drastique : seulement 10 % d’une année normale », explique le chercheur.
Stress thermiques
Dans des eaux chaudes tropicales, les remontées d’eau froide viennent aussi apporter un répit aux récifs coralliens, soumis avec le réchauffement climatique à de nombreux stress thermiques. « 2024 a déjà été une année de blanchiment pour les coraux du Panama, donc si l’upwelling s’arrête, on peut craindre le pire », commente Arnaud Bertrand.
Pour expliquer ce phénomène, l’équipe internationale avance une première explication : une diminution significative de la fréquence et de la durée des alizés du nord. « La prochaine étape critique sera de comprendre pourquoi », souligne Aaron O’Dea. Et en particulier de repérer l’influence du changement climatique dans la baisse de ces vents.
« Les mécanismes responsables de ce phénomène restent à élucider, une étape nécessaire pour essayer de comprendre si ce type de situation risque de se reproduire à l’avenir, fréquemment ou non », commente, François Colas à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). L’océanographe français prévient que « des perturbations fortes du système d’upwelling peuvent avoir des conséquences importantes non seulement localement, mais aussi à plus grande échelle car ces régions d’upwelling d’Amérique centrale sont des hotspots écologiques de biodiversité marine, avec notamment de nombreuses espèces migratoires. »