De l’uranium et de l’amiante sur le tracé de la LGV Lyon-Turin

Durée de lecture : 5 minutes

17 juin 2013 / Andrea Barolini (Reporterre)

La montagne qu’est censée traverser la LGV Lyon-Turin est truffée d’uranium et d’amiante, révèle un scientifique italien. Evacuer et sécuriser ces matériaux dangereux ferait encore gonfler l’addition démesurée de ce projet contesté.


La construction de la ligne Lyon-Turin se trouve depuis longtemps dans le collimateur des environnementalistes italiens. Et voici qu’une nouvelle raison vient renforcer leur critique : sous la montagne dans laquelle est censée passer la ligne ferroviaire - selon le projet né en 1991 et relancé par les Etats français et italien en accord avec l’Union européenne en 2001 -, des chercheurs indépendants ont trouvé des matériaux fortement dangereux pour la santé publique, tels que l’amiante et l’uranium.

Le Val de Suse, qui traverse le Piémont du tunnel du Frejus jusqu’à Turin, est connu en Italie comme la « mine uranifère d’Europe ». Ce n’est pas le mouvement populaire « No-TAV », qui depuis longtemps désormais s’oppose au projet, qui le dit, mais la compagnie pétrolière italienne Agip : elle a confirmé la présence de matériel radioactif dans les années 1970, quand l’entreprise publique a creusé des tunnels exploratoires dans les montagnes situées entre les municipalités de Giaglione et Venaus. Les techniciens de l’Agip s’étaient lancés à la recherche de pechblenda, le constituant principal des minéraux d’uranium pour l’industrie nucléaire car, à l’époque, avant les référendums du 1987 qui ont imposé l’abandon de l’atome, l’Italie voulait se doter d’un parc nucléaire.

Massimo Zucchetti, professeur du Politecnico de Turin, est allé personnellement à coté des sites où ont commencé les premiers travaux pour la réalisation des tunnels : « Avec un compteur Geiger, a-t-il expliqué à Reporterre, j’ai relevé des taux de radioactivité jusqu’à mille fois plus élevés que la radiation naturelle. Il y a vingt-huit endroits dans le Val de Suse, où l’uranium émerge de la surface du sol, y compris sur un des sites où sera creusée une partie du tunnel. Ce matériau est présent dans la montagne depuis des milliers d’années. C’est pourquoi, s’il faut la creuser, il serait intelligent de ne pas le faire ici... ».

Le professeur Zucchetti, du Politecnico de Turin

Les anciennes mines d’uranium sont en fait localisées à quelques centaines de mètres seulement de Maddalena di Chiomonte, le lieu choisi pour le chantier par la société Lyon Turin Ferroviaire (LTF, filiale de Réseau Ferré de France et de Rete Ferroviaria Italiana), qui est le promoteur de la section transfrontalière entre Saint-Jean-de Maurienne, en Savoie, et Bussoleno, en Piémont.

Zucchetti a enregistré sa visite près du chantier : la video est diffusée par le quotidien italien Il Fatto Quotidiano

« On n’a trouvé ni amiante, ni uranium », a déclaré au contraire Marco Rettighieri, directeur général de la société franco-italienne, à l’agence de presse Ansa au début de mois de juin. Mais dans les documents de planification initiale du projet, les techniciens du LTF n’avaient même pas envisagé l’hypothèse de trouver de l’uranium. « Donc nous ne savons pas s’ils étaient équipés d’appareils pour détecter la radioactivité, ni de protections contre celle-ci. Maintenant, ils parlent dans le projet définitif de l’éventualité de trouver de l’uranium. Mais ils ne spécifient pas l’éventuelle destination de tels déchets spéciaux, qui bien évidemment ne pourraient pas être utilisés, par exemple, pour des œuvres civiles », poursuit Zucchetti.

L’affaire connait un précédent. A Venaus, où est censée passer la LGV Lyon-Turin, une centrale hydroélectrique était entré en service en 1967 Les matériaux extraits avaient été utilisés pour un terrain de football à Giaglione : « On y relève aujourd’hui un taux de radioactivité double par rapport à la normale. Il ne s’agit pas d’un risque pour la population, mais d’un signal qui confirme la présence d’éléments dangereux », observe le professeur.

Et de l’amiante !

Mais l’uranium n’est pas le seul souci. Dans les terres situées sous le Val de Suse, on trouve un autre matériau fortement nuisible pour la santé publique : l’amiante. Dans ce cas, la présence a été confirmé par les projets officiels eux-mêmes. « Mais, on ne sait pas pourquoi, le projet suppose de trouver de l’amiante seulement dans les premières 500 m des tunnels. En réalité, on pourrait en rencontrer sur l’ensemble du chantier, c’est-à-dire sur les 104 km de tunnels », explique Zucchetti.

Donc, les roches extraites devraient être traitées de la même façon que des déchets potentiellement dangereux, ce qui entrainerait une forte augmentation des coûts. Comme le projet prévoit la construction d’une ligne ferrée de 200 km, comprenant huit tunnels, cinq viaducs et cinquante-neuf ouvrages d’art, on mesure l’importance de l’enjeu.

La LTF explique sur son site internet que, « sans la nouvelle ligne Lyon-Turin, le trafic ferroviaire traversant la frontière à Modane passerait d’environ 1,4 million de voyageurs à 2,3 millions à l’horizon 2035. En revanche, la réalisation de la nouvelle liaison devrait permettre d’attirer 4,7 millions de voyageurs sur cet axe en 2035 : environ 1,3 million se transférant vers le rail, d’une part de la route (400 000), d’autre part de l’avion (900 000). Il en résultera un effet positif pour l’environnement ».

Mais cela est prévu pour 2035. Et l’an dernier, la Cour des Comptes française a souligné l’augmentation vertigineuse du coût prévisionnel du projet, passé de 12 milliards en 2002 à 26 milliards aujourd’hui. Elle a estimé que, dans le contexte économique actuel, il sera très difficile de mobiliser un tel financement public.

Le conseil des ministres italien devrait examiner dans les semaines qui viennent la loi autorisant la ratification de l’accord franco-italien du 30 janvier 2012. Le texte sera ensuite transmis à la Chambre des députés et au Sénat (en Italie, il faut que les deux chambres donnent le feu vert). Le même texte devra être aussi ratifié par l’Assemblée nationale française. Les deux parlements tiendront-ils compte de l’uranium et de l’amiante que mettraient au jour les foreuses géantes ?



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Source : Andrea Barolini pour Reporterre. Andrea Barolini, journaliste italien, travaille au mensuel Valori

Photos :
- Compteur geiger : Il fatto quotidiano
- Massimo Zucchetti : collection particulière.
- No Tav : Anartoka

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