De la décroissance à l’a-croissance

4 juillet 2009 / Serge Latouche

Dans cet entretien, Serge Latouche explique clairement son itinéraire et les grandes lignes de sa pensée.

En tant qu’économiste, qu’est-ce qui vous a
amené à devenir une des références de la
décroissance ?

Je suis un économiste atypique venu à la décroissance depuis 2002…
Auparavant, j’étais Président de l’association « Ligne d’Horizon – les
amis de François Partant » consacrée à la critique
du développement et membre de l’Internationale
informelle des « Disciples d’Yvan Illich ». Cette
internationale était composée de personnes du
Tiers-Monde comme Vandana Shiva en Inde,
Gustavo Esteva au Méxique, Majid Rahnema en
Iran, etc. ou de gens ayant travaillé dans le
Tiers-Monde et ayant vu l’échec du développement.

Nous étions d’accord sur le fait que le
développement était la poursuite de l’occidentalisation
du monde commencé avec le colonialisme
et l’impérialisme. On voulait savoir comment
sortir du développement, dans les pays du
Sud mais aussi dans ceux du Nord où seuls
quelques marginaux comme José Bové s’installant
dans le Larzac acceptaient cette idée.
Après la Chute du mur de Berlin on a été
rattrapé par les crises successives (écologique,
fin du fordisme, etc.) et on nous demandait ce
qu’on proposait à la place.

En fait derrière notre critique du développement
se trouvait la critique de la croissance.
On voyait que le développement était une
entreprise occidentale avec des effets positifs au
Nord et négatifs et visibles au Sud comme la
déculturation (destruction du « vernaculaire » : la
façon dont depuis toujours les gens vivent en
harmonie avec leur environnement avec leur
milieu à partir de leurs ressources locales).
Bref, destruction de la paysannerie, de l’artisanat,
exploitation sans limite de la nature avec
les effets sur les hommes (destruction des
identités culturelles et de l’attachement au
territoire). Au moins au Nord cela a été remplacé
par l’industrialisation et le travail à la chaîne.
Ça donnait tout de même le salaire et la
possibilité de consommer alors qu’au sud c’était
remplacé par la clochardisation…

Tout cela m’a fait perdre la foi dans la religion
de la croissance : surtout quand je suis
passé en Asie au Laos, pays hors du développement,
avec une société presque idyllique.
Certes elle subissait la guerre et l’occupation
mais les gens vivaient autour de leur pagode
« en écoutant le riz pousser ». Là j’ai compris
que le développement allait détruire tout ça.
J’ai commencé à avoir un doute en tant qu’économiste
qui était pourtant sur place pour
faire la comptabilité nationale du Laos.

Pour certains la décroissance
est un "motobus", utile pour
"casser des murailles" mais
qu’il faut tout de suite "accompagner
d’autres mots" pour préciser
ce qu’on met à la place de la "muraille".
D’autres mentionnent
qu’en termes de croissance et de
décroissance... il ne faut pas se limiter à une
analyse quantitative... mais intégrer du qualitatif :
"croissance/décroissance... de quoi ?".
Comment définissez-vous la décroissance ?

L’idée du mot-obus est de Paul Aries. Pour
moi la décroissance est un slogan provocateur
pour sortir de la religion du développement.
Pour être rigoureux il faut parler d’a-croissance
comme on parle d’athéisme.
De tas de choses doivent croître comme la
joie de vivre, la qualité de l’air et de l’eau que
la société de croissance a détruits. Il s’agit de
sortir d’une société de croissance dont la logique
n’est pas de faire croître des produits pour
satisfaire les besoins mais de faire croître à l’infini
la production et pour justifier cela arriver à
faire croître à l’infini la consommation ce qui a
pour conséquence de faire croître à l’infini les
déchets, la pollution… bref la destruction de la
planète.

Une fois sorti de cette religion de la croissance
on aborde sereinement les problèmes. Il faut
réduire l’industrie automobile, développer les
transports en commun, réduire le nucléaire et
développer les énergies renouvelables. Tout
cela en stimulant des activités répondant aux
besoins concrets des gens, jusqu’à un certain
niveau.

Il faut donc retrouver le sens des limites.
Toute société pour être soutenable et durable
doit se donner des limites. Malheureusement
notre société est entré dans l’« ubris » ou dans la
démesure.

Certes, il y a dans la nature humaine quelque
chose qui pousse l’homme à sortir de ses limites
ou de lui-même. Mais toutes les sociétés ont
eu pour but de canaliser cette aspiration à la
démesure et au surpassement. En fait cette
aspiration est bonne quand on la canalise dans
le sport non marchandisé. C’est déjà moins
bien si on canalise ça dans la guerre (certes on
devient un héros… mais on meurt jeune). Par
contre, quand on libère cette aspiration dans
l’accumulation de marchandises et d’argent, ça
devient destructeur. On a une libération de la
pulsion d’avidité (« recherche du toujours plus »)
qui est extrêmement destructrice. Il faut donc
canaliser ces aspirations, qui au départ ne sont
pas nécessairement mauvaises, vers d’autres
champs où on ne met pas en danger la survie
de l’humanité et de la planète.

Face à la crise actuelle les mesures les plus
utilisées ou annoncées sont "le plan de relance",
"se préparer par la compétitivité au retour à la
croissance", "accélérer par l’investissement
public le retour à la croissance"... Quel rôle peut
avoir la décroissance dans ce contexte ?

Il est vrai qu’on est en pleine schizophrénie.
La France lance la commission Attali pour
relancer la croissance et en même temps on fait
le Grenelle de l’environnement. Sachant qu’on
aura en décembre la Conférence de Copenhague
sur le Climat qui devra prendre des mesures
alors que les climatologues reconnaissent
que la situation est déjà beaucoup plus grave
que ce que le 4e rapport du GIEC disait… C’est
une sacré contradiction…

Cependant je crois que les gens sont conscients.
Même le gouvernement américain devenu
propriétaire à 60% de General Motors ne songe pas à
relancer l’industrie automobile sous sa forme
traditionnelle. Le nouveau General Motors ne fera plus de
4 x 4… mais fera des voitures « plus écologiques
 ». Il y a un infléchissement. Certes très
insuffisant… mais il est présent.

Il ne faut pas reprendre par la suite la formule
du « travailler plus pour gagner plus » mais
travailler infiniment moins pour partager le travail
et entrer dans une société de sobriété où on
peut être heureux avec beaucoup moins !

Il faut reconvertir plus que relancer. Reconvertir
l’industrie automobile en industrie du
transport en commun ou de la co-génération.
En effet, les usines automobiles peuvent fabriquer
des appareils de co-génération qui permettent
aux maisons d’être productrices d’électricité
en même temps que de chauffage.
Cela existe déjà en Allemagne où on arrive par
la co-génération à extraire d’une source primaire
90% de l’énergie au lieu de 40% auparavant.
En fait, ce ne sont pas les solutions qui manquent…
mais la volonté de les mettre en application !

Est-ce que cela ne pose pas de problème de
parler de décroissance au moment où tant de
familles ont du mal à joindre les deux bouts, y
compris sur les biens les plus essentiels, et au
moment où la faim s’accroît plus que jamais à
travers le tiers-monde ?

Effectivement pour les gens qui actuellement
sont dans la misère il n’y a pas de solution à court
terme… Ils doivent se battre pour imposer un
autre fonctionnement de ce système qui développe
les inégalités, se battre pour un autre partage
de la richesse. En effet, la seule solution pour
améliorer la situation des gens les plus défavorisés
consiste à avoir un nouveau partage de la
richesse. Ce n’est pas d’essayer de produire encore
plus alors qu’on n’arrive pas à consommer tout
ce qui est produit et qu’on détruit la planète.
Il faut revenir aux origines du socialisme qui
étaient un autre partage. On produit suffisamment
même beaucoup trop, c’est la répartition
qui est mal faite.

En fait, la plupart des pays du Tiers-Monde
font cruellement l’expérience que le « Gâteau
est mal partagé et qu’en plus il est empoisonné
 ». L’exemple de l’Inde ces dernières années
illustre cela. L’empoisonnement est au sens
strict. Les terres sont désertifiées par les pesticides
et les engrais chimiques, les populations
chassées de leur terre. On a aussi en Asie du
Sud-Est un nuage de pollution qui fait que les
maladies de la peau, les cancers, etc. se développent
énormément.

Les prémices d’un autre partage et d’une autre
façon de faire le gâteau existent. Au Vénézuela la
rente du pétrole et surtout la volonté politique
(qui n’existait pas auparavant) ont permis une
augmentation de revenus pour les plus pauvres, la
mise en place d’une couverture sociale, etc. En
Bolivie aussi on voit une remise en cause du productivisme
et une réappropriation de la richesse
nationale pour faire profiter les plus pauvres (les
paysans sans terre, etc.).

Le développement durable peut-il faire partie
des solutions d’avenir ?

Actuellement on parle de « croissance
verte »… C’est une façon de mettre un coup de
peinture verte sur la croissance sans changer
les fondamentaux ci-dessus présentés…

En quoi la relocalisation de l’économie et du
politique est-elle une réponse face à la mondialisation
capitaliste ?

L’une des causes de la crise actuelle c’est la
mondialisation financière. Un marché mondial
unique est beaucoup plus fragile. Si on dit qu’en
France on résiste mieux c’est qu’il y avait un
minimum de protection. Avec des économies
locales, basées sur une culture et un financement
locaux, on résisterait mieux à ce type de crise…
On a théorisé cela. Les systèmes écologiques,
sociaux ou humains ont deux dimensions
très importantes et contradictoires. Ils sont
d’autant plus efficaces et génèrent d’autant
plus d’économies d’échelle qu’ils se spécialisent
et deviennent grand. Mais en même temps
ils sont plus fragiles.

L’autre dimension est la résilience, c’est-àdire
la capacité de résister aux changements.
On le voit pour les espèces animales. Si on n’a
qu’un seul type de porc, et qu’on a une maladie
porcine… le cheptel est totalement détruit.
La capacité de résistance est plus forte avec
une diversité de variétés. Il en est de même
avec les pommes : on n’a que 4 ou 5 espèces au
lieux des milliers d’espèces de pommes différentes
qui existaient.

Ainsi, le parallèle est valable avec une variété
d’économies locales, basées sur des tissus
locaux. Elles sont peut être moins efficaces globalement
ou abstraitement qu’une économie
mondialisée… Mais pour les gens qui vivent
sur place c’est beaucoup plus satisfaisant et ça
tient mieux la route.

Enfin, quelle forme d’économie est capable
de constituer une véritable alternative au
système économique dominant des dernières
décennies, le capitalisme néo-libéral ?

Il faut « sortir de l’économie », c’est-à-dire
sortir « de l’impérialisme de l’économie ». L’économie
c’est toujours la marchandisation… L’économie
néo libérale n’est que la suite naturelle
de l’économicisation du monde. Il faut sortir
de ce processus d’économicisation pour retrouver
le politique et le social, pour redonner aux
hommes prise sur leur destin, ne plus les soumettre
à la loi de la main invisible du marché
ou à la dictature des marchés financiers. Ce
n’est pas d’une autre forme d’économie dont
nous avons besoin, mais d’une autre forme de
société où la production et les échanges et la
consommation ne sont plus soumis à des lois
aveugles mais décidés démocratiquement par
les citoyens.

Eco-socialisme ?

Comme on part d’une société totalement
économicisée… il y a une transition à penser à
travers des politiques de reconversion.
On peut appeler ça de l’éco-socialisme en
faisant référence à la fois à André Gorz et
Murray Bookchin grand théoricien anarchocommuniste
américain fondateur de l’écologie
sociale.
Enfin, l’expérience de Mouans-Sartoux en
Paca, où cette commune a illustré ce que pourrait
être un programme de décroissance local
en « relocalisant » les activités en centre-ville en
évitant ainsi que sa commune ne devienne une
banlieue de Cannes, et le film « Nos Enfants
nous accuseront », montrent des alternatives
intéressantes.




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Source : Entretien avec la revue Alda du 11 juin 2009.

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