De la désintégration du tissu social et des moyens d’y remédier

Durée de lecture : 11 minutes

5 février 2015 / Elena Varécy

« Le fond du problème, ce n’est pas l’intégration de tel ou tel en fonction de ses origines, de ses appartenances, mais bien l’intégration (...) de tous les Français à leur République déficiente. Car ce à quoi nous assistons c’est à un processus de désintégration du tissu social sous les coups d’une économie néo-libérale laissée toute-puissante. »

Qui pleurer, on sait.

Malheureusement, on sait.

Maintenant, on se demande, il est question de : « Et maintenant ? ».

Il était temps. Aura-t-il fallu « ça » ? Est-ce que « ça » suffira ? Est-ce qu’avec le recul on pourra dire qu’au moins, « ça » aura servi à « ça » ?

« Ça », le deuxième « ça », c’est le changement, le vrai, ce que certains nomment la « Transition ». On objectera : quel rapport ? Oui, quel rapport, c’est bien lointain tout ça, c’est limite tiré par les cheveux, quel peut donc bien être le lien entre les attentats et la Transition ?

Avec Hugo

Il est pourtant évident. Il se nomme reconnexion. L’enjeu, c’est de recoller au réel. Ou pas. C’est de sortir du délire qui nous ronge en fait massivement, depuis longtemps, et qui se manifeste sporadiquement mais quand même, de plus en plus souvent. La vraie question, c’est de déterminer, c’est-à-dire de dessiner et de décider, le scénario d’après les spasmes et la douleur.

Récemment, le Un a publié, dans le dossier « Que dire à nos enfants ? », la réflexion de Victor Hugo après la visite d’un bagne voici plus de 150 ans. Il est à supposer que cette publication signifie la recherche, dans notre passé, auprès d’un grand esprit doublé d’une plume magistrale, de ressources pour comprendre et agir après les évènements du 7 janvier 2015. On s’appuiera donc sur ce magnifique poème pour proposer notre propre éclairage de cette crise et, partant, des issues possibles.

Pédagogie et service public de santé

Le propos principal de ce texte repose sur une foi immense dans le progrès permis grâce à l’usage de la raison, laquelle trouve - enfin... doit trouver - un lieu et des temps de développement à l’école. D’où, d’emblée, des vers ayant valeur d’adages comme :

« Chaque enfant qu’on enseigne est un homme qu’on gagne. / (...) Où rampe la raison, l’honnêteté périt. »

Soit. C’est un fort acquis philosophique des Lumières que la République française a ensuite repris à son compte pour faire de l’Education Nationale l’un de ses piliers.

Toutefois, il est frappant de constater combien la crise actuelle n’est appréhendée qu’en termes rationalistes. Il est normal de réfléchir dans son cadre de pensée habituel. Or le cartésianisme est le nôtre. Il est tout aussi légitime de vouloir se rassurer, rester comme on dit dans sa « zone de confort ».

Cependant, vouloir expliquer rationnellement certains passages à l’acte, en particulier par la recherche de causes sociologiques, peut s’avérer limité et faux. On ne peut en effet écarter l’hypothèse d’actions irrationnelles proprement humaines, comme il s’en déroule d’ailleurs tous les jours depuis longtemps et sans doute pour encore longtemps. Voir, entre autres, le nombre de femmes gisant sous le coup de violences conjugales avec le chiffre effarant d’un décès tous les trois jours dans un pays réputé développé, civilisé, etc.

Certes, cette dimension incontrôlée, incontrôlable, dérange car elle fait descendre l’humain de son piédestal, complexifie le regard et donc la solution. Mais oui, enfin non : la raison et l’éducation ne peuvent pas tout. On ne pourra jamais empêcher une certaine folie d’opérer.

Donc, oui à la pédagogie, mais oui aussi au service public de santé qui peine, comme tous les services publics en général. Et oui à la pédagogie à condition de redonner aux enseignants et à tous les travailleurs du système éducatif un niveau de vie, un statut social et une autorité à la hauteur de leur ardue et noble mission.

Ne plus se considérer hors

Les alexandrins s’enchainent, péremptoires et superbes. On tombe alors sur :

« La nuit produit l’erreur et l’erreur l’attentat. / Faute d’enseignement, on jette dans l’état / des hommes animaux, têtes inachevées, / tristes instincts qui vont les prunelles crevées, / aveugles effrayants, au regard sépulcral, / qui marchent à tâtons dans le monde moral. »

S’élever. Et même plus : s’extraire. Il s’agirait - par l’éducation et la culture dans son ensemble - d’échapper à notre part animale, synonyme de pulsions négatives et d’inachèvement.

L’idée, devenue rengaine, triste, fausse et fatale rengaine, d’une humanité se considérant à part. Comme si on devenait véritablement humain en se coupant d’une chose sale, incarnée par d’autres êtres vivants au passage exploités parce qu’inférieurs.

Tout ce montage intellectuel est bien joli, séduisant, profitable d’un certain point de vue, mais il est erroné et coupable. Coupable vis-à-vis de tous ces êtres massivement martyrisés de bout en bout, de leur conception à leur mise à mort. Que l’on songe à la fécondation artificielle des vaches pour obtenir des bêtes à viande et du lait. Que l’on songe aussi à l’ignominie, bien indigne de notre condition prétendue « au-dessus », des abattoirs.

A bien y réfléchir, on se demande comment la terre peut encore tourner, comment encore respirer l’air dans la mince, si mince couche d’atmosphère où se déroulent à chaque seconde de véritables atteintes au vivant. Et ne nous y trompons pas : l’espèce qui commet ces crimes ne peut moralement, psychologiquement, en sortir indemne.

Car si on laisse opérer ainsi l’industrie de la barbarie, alors c’est sûr, la violence est permise ailleurs ; elle pourrait même revenir sous des formes massives, connues et à juste titre déplorées contre l’humain lui-même.

Négliger notre part animale, c’est continuer dans l’impasse. C’est ne pas se voir comme nous sommes. C’est à tout prix vouloir gommer l’évidence quitte à s’amputer. C’est être fou à force de fantasmes. C’est crever d’un bien sombre idéalisme. C’est être de plus en plus connecté mais hors sol, profondément hors sol. C’est renoncer par peur. C’est ne pas être à la hauteur. C’est ne pas affronter ce qui est aussi notre richesse, comme si les instincts n’étaient pas également des émotions, de la spontanéité et de la créativité. C’est une hérésie.

Bien sûr que trop de rationalité conduit à pure folie. Il est temps, il est grand temps, de recoller au réel et de fermement décider, tant pis, de ne pas être à l’image décrétée par quelques philosophes enfermés dans leur appréhension limitée, rigide, voire psychotique, de la réalité.

Changer de regard, changer de pratiques, ne plus se considérer hors, au-dessus. Cette piste peut s’appliquer à tous les domaines, chez tout un chacun et dès à présent, très simplement. Une chose est certaine : nous sommes trop loin, sur les plans physique et mental, de la nature.

Et plus nous nous en éloignons, plus nous nous perdons, nous perdons nos repères, ce que nous sommes, situation anxiogène par excellence. Et plus nous nous détruisons. Et plus nous détruisons alentour. Sûr que s’éloigner du vivant ne peut produire rien d’autre que du mortifère, du fatalement mortifère. Comme il semble loin le temps des premiers congés payés, des premiers émerveillements sains face à la mer ! Nous sommes désormais dans nos villes, face à nos écrans.

A-t-on pour autant écarté le danger du néant ? Rien n’est moins sûr et rien de tel que contempler, vraiment contempler, l’horizon pour sortir d’une posture blasée, gavée et en même temps affamée, en un mot morte, finie, achevée.

Assumer le passé

Le poème se poursuit enfin avec un renversement de la culpabilité. Car logiquement, si la faute ne revient pas aux ignorants, alors elle incombe à la société qui les a laissés en l’état :

« Je dis qu’ils ont le droit, du fond de leur misère / de se tourner vers vous, à qui le jour sourit, / et de vous demander compte de leur esprit ».

Soit. Sauf qu’une question à se poser, c’est à qui, exactement, « sourit le jour » dans la France de 2015. Car non seulement la misère - terme d’ailleurs inadapté pour appréhender la réalité des attentats de janvier - ne peut justifier le crime, mais en plus reste à savoir qui forme le bataillon des « dépouillés » dont parle Victor Hugo. Certainement pas que les couches de la population française issues de l’immigration.

Il est évident que des erreurs ont spécifiquement été commises par notre République à leur encontre. Car la République, c’est aussi la colonisation et l’utilisation de main d’oeuvre bon marché pour reconstruire le pays pendant les dites « Trente Glorieuses ».

- Place de la République à Paris, le 7 janvier 2015 -

Tant que l’on ne le reconnaitra pas officiellement avec assez de force et de sincérité, tant que l’on n’intègrera pas culturellement de tels errements, on ne sera pas crédibles et on justifiera la haine qui se transmet de génération en génération. Il faut quand même regarder les choses en face et constater que ce malaise historique produit des clivages visibles aujourd’hui dès l’école maternelle dans ce qui est censé être le creuset de la République.

Reconnaître ne signifie pas rétrograder mais assumer notre passé, ce qu’être une République mais aussi une grande puissance veut dire ; une République qui n’a pas plus que les autres à rougir de raisonner en termes géopolitiques. Cela s’appelle le pragmatisme et non, on ne peut pas prétendre se maintenir à un haut niveau mondial en jouant, encore de nos jours et sans doute demain, les enfants de chœur.

Surtout quand d’autres Etats ou groupes jouent bien ce jeu strictement politique. Il faut reconnaître la réalité du pouvoir et considérer que souvent le positionnement international de la France est quand même fondé sur des valeurs indiscutables.

Peu importe si elles sont universelles ou pas car ce qualificatif suscite le rejet au nom d’un hyper-relativisme créant à son tour bien de confusion dans les esprits. Il s’agit de valeurs humaines tout simplement, savoir si se battre pour maintenir l’intégrité des corps et la liberté des esprits est un combat ou pas. Evidemment que oui.

Processus de désintégration

Mais cela n’excuse et n’explique pas tout. Surtout, cela ne suffit plus car l’enjeu est bien de sortir d’une grille d’analyse quasi ethnicisante de la crise que nous n’en finissons plus de traverser. Le fond du problème, ce n’est pas l’intégration de tel ou tel en fonction de ses origines, de ses appartenances, mais bien l’intégration des Français, de tous les Français, à leur République déficiente.

Car ce à quoi nous assistons - il suffit de lire les récits réguliers et bien sentis de la journaliste et femme de lettres Florence Aubenas -, c’est à un processus de désintégration du tissu social sous les coups d’une économie néo-libérale laissée toute-puissante, en totale roue libre.

Cela fait belle lurette qu’il n’y a plus de pilote dans l’avion, ou alors pas ceux que l’on croit et que l’on nous présente : le personnel politique. Et dans cette casse, tous sont responsables, gauche et droite confondues. Tous ceux qui se succèdent au gouvernement depuis des décennies. Ces décennies du mensonge, de l’incurie, des renoncements grands et récurrents.

On nous a parlé du chômage conjoncturel puis structurel. On nous a parlé de précarité puis de pauvreté. C’est une véritable honte, doublée d’une trahison. Les gouvernants ont bien de la chance, en un sens, que les classes moyennes soient (encore) bien élevées car sinon tout deviendrait ingérable et l’inconsistance de l’édifice manifeste.

Mais il ne faudrait pas non plus aller trop loin dans leur épuisement. D’expérience, on sait certains cocktails explosifs. Il serait peu judicieux de compter trop longtemps sur la peur, le silence et l’apparente résignation des « bons élèves de la classe ». Même la tête basse, tous restent des Français et la révolte n’est jamais loin. Ce n’est pas une légende : c’est juste une donnée historique qu’il ne faudrait pas négliger.

Par conséquent, dans des conditions et un climat à ce point nihilistes, le démocratique et le social de notre République étant en panne bien que constitutionnellement consacrés, c’est sans surprise qu’il souffle sur l’indivisible et le laïque un vent mauvais.

Certes, l’intégrité territoriale compte tout autant que maintenir un espace public - incarnation du politique - areligieux. Mais il va falloir ne pas être dupes et ne plus vouloir duper. Le défi est bien de remettre l’économie à sa place, soumise au politique et à l’humain.

Le défi est un changement de paradigme que l’on peut, si l’on veut, appeler « l’économie alternative ». Il ne faut pas avoir peur. Cela signifie juste de revenir les pieds sur terre. Il est certain que cette révolution présente une dimension spirituelle. Mais le propos est surtout de savoir si le XXIe siècle sera humaniste ou pas, l’humain étant inclus dans la nature et non plus comme exilé en son centre.

Qui pleurer, on sait. On situe.

Quoi pleurer, on sait moins, c’est plus diffus.

C’est énorme. Surtout, on voudrait ne pas voir. Le labeur est trop colossal. Et pourtant il le faut, au risque de commettre le crime suprême, celui de n’avoir rien fait de notre humaine condition.



Lire aussi : Rencontre de Reporterre : Et maintenant ? Vivre ensemble pour libérer l’avenir

Source : Courriel à Reporterre de Elena Varécy

Elena Varécy est docteur en Sciences Politiques, écrivain et photographe.

Photos : Elena Varécy
. Place République : Wikimedia (CC/Remi Mathis)

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