De la ploutocratie en Amérique

Durée de lecture : 10 minutes

6 décembre 2010 / Michael C. Behrent

C’est l’Etat, et non le marché, qui crée les inégalités, par la fiscalité. Une classe de super-riches s’en est emparé, et le pilote à sa convenance. - A propos du livre de Hacker et Pierson, Winner-take-all-politics.


Pourquoi, après avoir bénéficié d’un élan « populiste » lors des dernières élections de mi-mandat, le principal objectif législatif du parti républicain est-il aujourd’hui une réduction fiscale qui profite prioritairement aux plus gros salaires ? Selon les auteurs d’un des plus importants livres sur la politique américaine de l’année, ce paradoxe n’a rien de surprenant.

Dans Winner-Take-All-Politics : How Washington Made the Rich Richer - And Turned Its Back on the Middle Class, deux politologues, Jacob S. Hacker (Yale) et Paul Pierson (Berkeley) soutiennent que le seul schéma qui explique le fonctionnement actuel du gouvernement américain est celui de la ploutocratie.

Naturellement, les hommes politiques mènent campagne, les citoyens votent, les élus délibèrent. Mais, selon Hacker et Pierson, ces choses ont relativement peu d’influence sur la façon dont le pays est gouverné. L’État américain est avant tout à l’écoute des citoyens les plus richissimes ; pire, il est même un facteur décisif dans l’essor de leurs fortunes (et donc de l’approfondissement des inégalités). Une thèse qui sans être surprenante n’en est pas moins troublante à force d’être rigoureusement documentée et méticuleusement argumentée.

Un Etat au service des riches

Le point de départ de Hacker et Pierson est un constat : l’écart entre les revenus des Américains s’est profondément creusé depuis les années 1970. Entre 1979 et 2008, 36% des gains dans les revenus des ménages vont dans les mains du 1% le plus riche de la population. Plus étonnant encore, 20% des gains sont accaparés par le premier 0,1% de la population : en d’autres termes, les gains de quelque 300 000 individus sont supérieures de 50 % à ceux de 180 millions de personnes (les 60% les moins riches) (p.3).

Ces chiffres, bien qu’étourdissants, sont connus. Souvent, ils sont considérés comme une conséquence de la mondialisation, qui crée des « gagnants » comme des « perdants ». Moins communément acceptée est l’explication - en forme de défi - que proposent nos auteurs : l’émergence d’une classe des « super-riches » est, selon eux, la conséquence de décisions politiques. C’est l’État, et non le marché, qui fait les fortunes - et donc les inégalités.

De quelle manière ? Tout d’abord en réduisant la fiscalité. En 1970, le taux d’imposition moyen s’appliquant au 0,01% le plus riche fut aux alentours de 75% ; en 2004, il ne s’élève qu’à un peu plus de 30% (p.48). Hacker et Pierson notent que ce changement dramatique passe souvent inaperçu, car il ne concerne qu’une tranche extrêmement fine de la population : seules quelques centaines voire dizaines de milliers de personnes en sont les principales bénéficiaires, et non (par exemple) les 10% le plus aisés. A part les réductions des taux, les « super-riches » tirent profit des « loopholes » - des clauses échappatoires - de la législation fiscale : des dirigeant de hedge funds, par exemple, peuvent considérer la plupart de leurs revenus comme des « gains en capital », qui ne sont soumis qu’à un taux de 15% - soit nettement moins que les taux auxquels sont soumis les classes moyennes.

Ce n’est pas seulement « après-coup » - en les imposant moins - que l’État fait l’affaire des plus riches. Il crée aussi en amont les conditions même dans lesquelles ceux-ci gagnent leurs sommes énormes. De plusieurs manières. D’abord, à travers l’affaiblissement du pouvoir syndical. Autour de 1945, un tiers des travailleurs du secteur privé étaient syndiqués ; aujourd’hui, ils ne sont plus que 7% (au Canada, par comparaison, un tel déclin n’a pratiquement pas eu lieu). L’État appuie cette évolution par ce que Hacker et Pierson dénomment le « drift » - la « dérive », soit une politique de l’autruche ou de coupable non-assistance (encouragée par les intérêts financiers). Le National Labor Relations Board, la principale instance (créée lors du New Deal) de régulation des conflits sociaux, commence, dès les années 1970, à ne plus sanctionner qu’irrégulièrement les violations patronales du droit de travail.

D’autre part, succombant aux pressions des lobbies, le Parlement a réjeté les réformes demandées par les syndicats pour enrayer leur déclin. Leur obstacle majeur fut le Taft-Hartley Act, voté en 1947 (par une majorité annulant le véto du président Truman), qui donne aux États le droit de se désister du système de la « union shop » (en vertu duquel tous les employés d’une entreprise deviennent membres du syndicat maison), sapant ainsi la puissance syndicale (surtout dans les État du sud qui, à cause de leurs lois antisyndicales, sont les grands bénéficiaires des délocalisations intérieures). En 1978, une tentative de réforme, poussée par les organisations des travailleurs, est battue par une mobilisation des employeurs. En même temps, la dérégulation de la finance et des entreprises offre un autre moyen d’accroître ses profits. Plutôt que de « main invisible du marché », Hacker et Pierson préfèrent insister sur ce le rôle de ce qu’ils appellent la « main visible du gouvernement » dans le bond en avant des Américains les plus fortunés (p. 71).

La revanche des patrons

Mais comment en est-on arrivé là ? La thèse des deux politologues implique une nouvelle lecture de notre histoire contemporaine. Comme en France, on tend à considérer que la grande fracture dans l’histoire américaine de l’après-guerre se situe dans les années soixante : le mouvement des droits civiques, la contre-culture, la guerre du Vietnam. Mais ces divisions-là ne sont, selon Hacker et Pierson, que superficielles et en tout cas nettement moins décisives que celles de la décennie suivante. C’est au cours des « seventies » que l’Amérique bascule. Auparavant, le modèle social américain divergeait relativement peu de la norme européenne et les innovations décisives de Franklin Roosevelt furent considérées comme des acquis. Des présidents républicains comme Eisenhower et Nixon soignaient leurs relations avec les grands dirigeants syndicaux, protégeaient la Sécurité sociale, et étendirent la régulation des entreprises.

Mais à partir de 1977 et 1978, sous la présidence du démocrate Jimmy Carter, « quelque chose de radicalement nouveau » commence à émerger (p. 99). Cette ère nouvelle est une réaction à la précédente. Entre 1945 et 1975, les inégalités s’étaient réduites, les riches avaient été fortement imposés et ne s’étaient pas montré particulièrement influents sur le plan politique, et les régulations de l’État s’étendirent un peu plus chaque année. Comme toujours, une révolution commence par une prise de conscience. En 1971, la communauté des affaires conclut qu’elle est profondément menacée par le développement de l’État - surtout par l’alourdissement de la régulation liée à l’environnement, les affaires sociales, et la protection des consommateurs. C’est à ce moment, selon Hacker et Pierson, que les milliardaires ont de fait déclaré : « Hommes d’affaires du monde entier, unissez vous ! » (p. 118). Ils décident de s’organiser pour peser directement sur la politique.

Ils forment des organisations pour défendre leurs intérêts, tels le Business Roundtable, fondé en 1972. Ils organisent des « PACs » - political action committees - ou comités d’actions politiques, qui regroupent des contributions financières pour des candidats politiques. Au début des années 1970, les syndicats contribuèrent davantage aux PACs que les employeurs. A l’inverse, entre le début des années 1970 et le début des années 1980, les contributions de ces derniers ont quintuplé (p. 121). Enfin, ils décident qu’il leur est impératif d’être sur place dans la capitale fédérale pour influencer directement la confection des lois et des régulations. En 1968, seules une centaine d’entreprises ont des bureaux d’affaires publiques à Washington ; en 1978, ils sont 500. En 1971, 175 entreprises affectent des lobbyistes à la capitale ; en 1982, ils en sont 2 500 (p. 118).

Comme dans le schéma marxiste, la puissance politique suit la conscience de classe. Ces nouvelles organisations politiques d’origine patronale testent leur force pour la première fois en 1977, lorsqu’elles réussissent à empêcher la création d’une nouvelle agence pour la protection des consommateurs proposée devant la Congrès (en dépit du fait que le président et la majorité dans chaque chambre était démocrate). La réforme du droit du travail (et surtout du Taft-Hartley Act, qui depuis 1947 freine à l’organisation des travailleurs) subit en échec pour les mêmes raisons l’année suivante. Selon Hacker et Pierson, à partir de 1982, ces mêmes organisations commencent à jouer un rôle déterminant dans les élections.

Des démocrates sous influence

Un nouveau continent politique voit le jour. Si Ronald Reagan lui-même est, pour nos politologues, un homme de transition (à mi-chemin entre le « social-démocrate » Nixon et George W. Bush), c’est à partir de 1994, moment où les républicains sous la direction de Newt Gingrich conquièrent pour la première fois depuis des décennies la Chambre des représentants, que le parti républicain devient pleinement et uniquement (hormis ses dettes envers la droite chrétienne) le parti des milliardaires. Commence alors la « dissymétrie » fondamentale de la politique américaine : certains démocrates, désorientés par cette puissance nouvelle des républicains, lorgnent leur programme (histoire de se rendre intéressant auprès de leurs bailleurs de fonds), alors que les républicains qui prennent au sérieux le programme (traditionnel) des démocrates sont quasiment non-existants. En 1985, certains démocrates cherchent le salut dans un groupe de pression, le Democratic Leadership Council, qui souhaite un recentrage du parti. En 1992, il trouve son candidat idéal : Bill Clinton. Les démocrates retrouveront le pouvoir, en se montrant eux aussi de fidèles exécutants de la volonté des intérêts financiers. Quelques années après, un président démocrate déclare la « fin du welfare (assistance sociale) comme nous l’avons connu… ».

Le portrait que dressent Hacker et Pierson de l’Amérique contemporaine n’est guère réjouissant. En dépit de leur soutien assumé à Obama (ainsi qu’aux dirigeants démocrates au Congrès depuis 2006), leur analyse les contraint de conclure que les données fondamentales - et surtout le pouvoir prépondérant d’une poignée d’Américains extrêmement riches - n’ont pas changé. Une de leurs plaintes, d’ailleurs, est que l’excessive attention des médias sur les élections et l’affrontement des candidats sous-estime la continuité fondamentale dans la manière dont le pays est gouverné depuis une trentaine d’années. Ils jugent ainsi que l’adoption au printemps dernier de la réforme de la Santé, aussi impressionnant soit-elle, n’est que l’exception qui confirme la règle : elle a seulement pu voir le jour une fois que les soucis des intérêts qu’elle menaçait (des assureurs privés notamment) furent ménagés.

Que faire ? Deux leçons découlent de cette analyse. D’abord, si Hacker et Pierson ont raison, cette évolution n’était pas inévitable. Elle fut la conséquence d’un acte de volonté politique, pas d’une mutation incontournable. Un nouvel acte de volonté, pourvu qu’il soit à la mesure, pourrait changer la donne.

Ensuite, les choses n’ont pas toujours été comme aujourd’hui : entre 1945 et 1975, une société plus égalitaire et une démocratie à l’écoute des citoyens existait. Pour y retourner, un jour, ils identifient trois conditions : la réduction de la capacité des intérêts financiers à bloquer toute réforme ; une participation politique élargie à ceux qui en sont actuellement exclus ; et des organisations (comme les syndicats d’autrefois) capables de mobiliser et de protéger les intérêts de la classe moyenne (p. 303). Qu’est-ce qui pourrait inciter un mouvement fondé sur de tels principes ? A en croire nos auteurs, l’État est allé « trop loin » au début des années 1970. Les républicains pourraient être tentés de faire la même chose - naturellement, dans la direction opposée - dans les années à venir…




Source : http://alternatives-economiques.fr/...

Lire aussi :La section intellectuelle de l’oligarchie festoie avec Bernard-Henri Lévyhttp://www.reporterre.net/spip.php?...

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