Tribune —
Durable
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« Les objets qui défilent à toute vitesse dans notre environnement, comme lorsque nous regardons par la fenêtre d’un train, et qui disparaissent de notre vue, pour toujours en présenter d’autres, nous entraînent dans leur existence éphémère. »
S’il y a un terme qui reflète les bouleversements et les troubles actuels de la conscience, c’est bien l’adjectif durable.
Nous vivons depuis la mise en place du capitalisme, comme système de gestion des rapports économiques, sur l’idée qu’il faut consommer et encore consommer pour que le système fonctionne, pour que la production augmente la sainte Croissance, créant ainsi bénéfices financiers et pouvoir pour quelques uns, travail et insertion sociale pour tous. De là le renouvellement de plus en plus rapide des objets mis à disposition des consommateurs, des modèles de vêtements, de voitures ou d’appareils ménagers.
Nous avions – je parle des seniors actuels – des 78 tours et des phonographes, nous eûmes des microsillons et des électrophones, Chirac apprit ce qu’était une cassette, un grille-pain et un mulot, nous sommes sur l’époque finissante des disques compacts, les CD, et des chaînes qui les avalent. Et maintenant les nouveaux appareils, MP 3 – le top pour l’enregistrement virtuel dématérialisé tout-intégré – et autres à venir, dont on nous fera comprendre qu’ils sont désuets, caduques, obsolètes, dépassés, has been, avant même que nous en ayons compris le mode d’emploi… traduit du japonais.
Croyez-vous que toutes ces prouesses techniques pour « votre confort maximal d’écoute et le rendu sur-affiné des plus infimes nuances des instruments et des voix » ne soient pas aussi, et peut-être même avant tout, un moyen de vous faire acheter un nouveau produit in, up to date, tendance et dans le vent, donnant tout à coup un irrémédiable coup de vieux à l’appareil familier qui jusque là marchait très bien et vous donnait entière satisfaction ?
Notre civilisation lutte sans fin contre la mort et voudrait magiquement la gommer ainsi que notre vieillissement. Mais en même temps, les objets qui défilent à toute vitesse dans notre environnement, comme lorsque nous regardons par la fenêtre d’un train, et qui disparaissent de notre vue, pour toujours en présenter d’autres, nous entraînent dans leur existence éphémère ; et à un tel point que l’instant lui-même, que nous n’avons plus le temps de goûter, en perd son sens. Et nous avec lui.
Et voici qu’en face de cette Armada des termes du changement sans frein, seul comme un héros de western, le durable envahit la presse, la publicité et la diarrhée verbale des discours politiques. Tout devient durable, rien ne s’use plus, ne se déchire plus, une pincée féérique de poudre d’éternité semble avoir touché les plus fragiles des objets. Et même, ô miracle ! ce qui bouge, ce qui change devient durable, même si c’est contradictoire dans les termes. Le mot croissance, trop marqué, serait indécent, mais le développement est maintenant durable !
C’est qu’il y a de l’argent à « faire » – beaucoup d’argent – en investissant ces nouveaux champs consuméristes. Et, de surcroît, avec l’hypocrite bonne conscience d’exploiter de manière morale – pardon, de manière éthique – les ressources de la planète et en particulier celles des pays pauvres !
Ce que je vois de durable, c’est l’incommensurable orgueil de penser que la Terre appartient à l’espèce humaine et l’invraisemblable inconscience de croire que nos appétits peuvent indéfiniment, durablement, augmenter et se satisfaire dans une biosphère aux limites pourtant maintenant connues et reconnues.
Tant que nous n’aurons pas tenté un changement dans nos projets et valeurs de vie, je crains bien que ce durable nouveau n’ait aucune chance de s’inscrire dans la durée.