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En Espagne, une propriété de 20.000 hectares occupée par les paysans

2 avril 2012 / Nicolas Bell (Forum civique européen)


« Notre philosophie peut se résumer de la façon suivante
 : la terre, comme l’air et l’eau, est un don de la nature que
personne ne peut s’approprier pour son profit individuel ou pour son
enrichissement privé. La terre est un bien public, propriété du
peuple, qui doit être à l’usage et à la jouissance de ceux qui
y vivent et qui la travaillent. Si alors la terre n’est à
personne, la propriété de la terre est un vol. C’est pour cela
que nous demandons l’expropriation sans indemnisation... »

Extrait du programme pour la réforme agraire voté lors du 3e
congrès du SOC à Marinaleda en octobre 1983.

Trente ans après la grande époque de ses occupations massives
de terres, le Syndicat andalou d’ouvriers agricoles (Sindicato de
Obreros del Campo, SOC), vient de renouer avec cette tradition. À 11 heures du matin, le 4 mars, cinq cents journaliers agricoles et membres du
syndicat ont envahi la finca Somonte dans les riches terres de la
plaine du Guadalquivir près de Palma del Rio dans la province de
Cordoba. Ce domaine de 400 hectares, dont 40 à l’arrosage, fait
partie d’environ 20.000 hectares que la Junta, le gouvernement
andalou socialiste, avait décidé de vendre aux enchères. La
vente, ou privatisation, du domaine de Somonte était justement
prévue pour le 5 mars. <http://www.sindicatoandaluz.org/>

Qui, dans l’Espagne d’aujourd’hui, frappée par une crise
économique sans précédent et par un chômage touchant environ
25 % de la population et 50 % des jeunes [Les chiffres pour
l’Andalousie sont encore plus dramatiques, dépassant les 30 %],
pourrait en avoir les moyens nécessaires ? Une famille richissime,
une banque, une institution financière... ? En tout cas pas les
habitants de Palma del Rio, village qui compte 1.700 chômeurs...

L’occupation dure déjà depuis une semaine. Trente personnes
des villages des alentours se sont installées sur le lieu et ont
commencé à travailler la terre, à semer salades, tomates, pommes
de terre, oignons et autres légumes, d’abord pour
l’autoconsommation. Elles sont aidées tous les jours par des
dizaines d’autres venus de toute l’Andalousie pour appuyer
l’occupation. Dont deux hommes âgés qui connaissent fort bien
cette ferme, y ayant travaillé de nombreuses années. Ils ont
apporté leur savoir-faire en précisant que ces terres sont très
riches, mais que jusqu’à présent personne ne les a jamais
vraiment mises en valeur. Un autre voisin de quatre-vingt-trois ans a
apporté des outils manuels qui ne sont plus utilisés dans
l’agriculture intensive d’aujourd’hui. D’autres ont amené des
semences, des plants, des poules...

Parallèlement il a fallu aménager les habitations afin de
pouvoir loger tous les occupants. Un électricien de Fuente
Carreteros et un plombier de Palma del Rio se sont proposés comme
volontaires. Toutes les décisions sont prises dans des assemblées
générales quotidiennes et des commissions ont été établies
pour s’occuper de la logistique, des relations avec les médias, du
nettoyage, des repas, du travail horticole...

Cette ferme se trouve à 50 kilomètres de Marinaleda, grand
bastion
du SOC, où la municipalité a créé des conserveries et des ateliers qui pourraient transformer les produits de Somonte. Selon le SOC, la partie irrigable pourrait, dans une première étape, fournir du travail à au moins 50 personnes. La ferme pourrait à terme faire vivre beaucoup plus de gens, grâce à la « culture
sociale »
de tout le domaine. Les occupants disent qu’ils ne
veulent pas créer une coopérative de salariés, mais une « 
coopérative de résistance »
assurant la survie et un lieu de vie
pour de nombreuses personnes frappées par la crise.

Au niveau régional et national, le soutien dépasse les
milieux syndicaux, venant également de mouvements écologiques,
d’associations soutenant l’agriculture biologique, de groupes
urbains...

Le jeudi 8 mars une délégation s’est rendue au
Département de l’agriculture à Séville, afin de demander que la
vente du domaine soit annulée et qu’elle soit mise à la
disposition d’une coopérative de travailleurs. Dehors, une
manifestation de plus de mille membres du SOC les appuyait. Une
nouvelle réunion a été fixée pour mardi le 13 mars.

C’est en 1978 que le SOC, deux ans après sa légalisation
suite à la mort de Franco, a lancé les premières occupations de
terres depuis la guerre civile. Elles ont surtout visé des
latifundia appartenant à des familles aristocratiques, comme les
17.000 hectares du duc del Infantado occupés par les journaliers de
Marinaleda en 1985. Le SOC est sans doute le seul syndicat européen
à avoir officiellement réclamé la réforme agraire. En partie,
il a eu gain de cause et a pu créer des coopératives sur des
terres occupées. À l’époque la répression était très
forte et des centaines de journaliers se sont trouvés inculpés aux
tribunaux. Nous [le Comité européen de défense des
réfugiés et immigrés (CEDRI), précurseur du Forum civique
européen, créé surtout par Longo maï, qui a mené cette
campagne. En 1985, il a publié la brochure "Terre et liberté.
La lutte des ouvriers agricoles en Andalousie"] avions lancé
une campagne de solidarité internationale, en organisant des
tournées d’information dans toute l’Europe et en envoyant des
délégations d’observateurs aux procès.

Cette fois-ci, même si la Guardia Civil suit de près
l’occupation de la finca Somonte, les autorités n’ont pas encore
agi contre le SOC. C’est vrai que des élections régionales
cruciales auront lieu le 25 mars où le Parti socialiste pourrait
bien perdre le pouvoir en Andalousie pour la première fois depuis la
fin de la dictature. Il est donc peu probable que la Junta lance les
gardes civils avant cette date... d’autant plus que, face à la
crise, ce genre d’action est très populaire et que la colère de
la population contre les gouvernants est grande. Mais après le 25
mars... ?

Le SOC a, en tout cas, lancé un appel à la solidarité
locale, nationale et internationale. À nous de nous tenir prêts !
Une présence européenne sur place serait une grande aide et
rendrait moins probable une intervention policière pour évacuer la
ferme. Un compte bancaire sera bientôt ouvert pour une caisse de
solidarité financière. Dans l’immédiat, il serait très utile
d’envoyer des lettres de soutien à l’adresse électronique
indiquée ci-dessous.

« Cette action devrait être le début de la révolution
agraire qui, en cette période de chômage, de pénurie et
d’escroquerie néolibérale, nous manque tant. Aujourd’hui toute
alternative pour survivre avec dignité doit passer par la lutte pour
la terre, l’agriculture paysanne et la souveraineté alimentaire...
 »
[Conclusion du premier communiqué des occupants de Somonte, 4 mars 2012/]
<http://www.sindicatoandaluz.org/?q=...>

Même si le gouvernement a déjà pu vendre plus de la moitié
des 20.000 hectares dont il était le propriétaire, il reste
encore environ 8.000 hectares à occuper...





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Source : Jura Libertaire

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