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En Grèce, « au nom de la croissance, on détruit l’environnement »

20 janvier 2015 / Marie Astier (Reporterre)



« Au nom de la croissance, c’est très facile de détruire l’environnement », dit Kamilo, habitant de Vovousa. Ce village grec lutte contre un projet de barrage hydroélectrique qui détruirait l’exceptionnel Parc national du Pindus Nord.

La Grèce revient dans les radars des médias. La cause ? Les élections du 25 janvier, qui pourraient ébranler l’Europe des néo-libéraux. La classe dirigeante craint la victoire du parti de gauche Syriza, qu’espèrent au contraire partis de gauche et écologistes.

A l’automne dernier, Reporterre s’est donné deux semaines pour aller voir les Grecs. Aller s’asseoir à la terrasse d’un « kafeneio » pour écouter leurs histoires, leur quotidien, leurs indignations et leurs espoirs. Ils nous ont raconté que quand ils ne sont pas au chômage, leur salaire a diminué d’au moins un tiers. Un tiers, c’est aussi la proportion d’entre eux qui n’ont plus de couverture sociale. Certains ont découvert l’angoisse du frigo vide et de la soupe populaire.

Et du côté de l’écologie ? Ce n’est pas brillant, on vous prévient.


- Reportage, Vovousa (Grèce)

L’eau claire court sur les galets au son d’un bouillonnement léger et continu. Sur les rives du torrent, de hauts pins s’ancrent dans le sol noir. Quelques rayons de soleil passent entre les cimes, qui culminent à plus de trente mètres. Certains arbres font plus de deux mètres de diamètre et atteignent les 400, voire les 700 ans.

Les paysages idylliques de plages grecques surplombées de maisons blanches sont bien loin. Ici, à perte de vue, des montagnes recouvertes d’une forêt multicolore en cette fin d’automne. Le vert foncé des résineux se mêle au camaïeu de rouge-orangé des hêtres feuillus.

Nous sommes dans le parc naturel national du Pindus Nord, au Nord-Ouest de la Grèce, non loin de la frontière albanaise. Certaines montagnes y culminent à plus de deux mille mètres. Elles abritent, au cœur du parc, la forêt de Valia-Kalda.

Biodiversité exceptionnelle

Le lieu est presque unique en Europe, car il abrite des grands mammifères en abondance : l’ours brun, le loup, le lynx, le chamois, etc. « Nous sommes l’un des principaux lieux de conservation de l’ours brun en Europe, explique Antonis, garde pour le Parc National. Il vient hiberner chez nous car il y a très peu d’hommes l’hiver. » C’est un des derniers espaces quasiment intouché par l’homme en Europe.


- Antonis, le garde -

Le garde s’arrête devant un pin dont l’écorce est percée d’un large trou : « Ici, nous avons huit espèces de pics, dont le plus gros d’entre eux, le pic noir. » Au niveau ornithologique aussi, cet écosystème est exceptionnel. On y observe l’aigle royal, l’aigle impérial, l’épervier, le faucon lanier et même « un couple de vautours percnoptères », annonce fièrement Antonis. Côté flore, nombre de variétés endémiques sont également recensées.

« Nous avons un écosystème très particulier lié au pin noir et à la roche noire du sol, la serpentine. Tout est irrigué par la rivière, c’est comme son sang. Si elle disparaît, la vie ici aussi », s’inquiète le naturaliste. Il désigne un gros rocher au milieu de la rivière : « C’est là qu’ils veulent commencer leur projet... »

Un « grand projet »

Ce « projet » vise à construire un barrage sur ce torrent, l’Aoos, pour installer des pompes et des tuyaux qui remonteront l’eau de 400 mètres de haut, via neuf kilomètres de conduite dans la montagne pour atteindre le lac, à la source de la rivière. Ensuite, cette eau chutera de 700 mètres pour atteindre la ville de Loannina, capitale de la province de l’Epire. Deux à trois petites centrales hydroélectriques seraient construites le long de la descente d’eau.

« C’est un grand projet », se félicite Stavros Kaloyannis, le député conservateur de la zone. Avec lui, deux entreprises portent le projet : Terna, une filiale de la plus grosse entreprise de BTP en Grèce, détenue par le magnat des médias, Fotis Bobolas, et DEI énergies renouvelables, une filiale de la compagnie nationale d’électricité désormais privatisée.

Mais face aux grands projets de la ville, un petit village s’est toujours dressé : Vovousa, à plus d’une heure et demi de route de Loannina, compte une quarantaine d’habitants à l’année. Des vieux, et quelques jeunes qui vivent de la coupe du bois l’hiver et du tourisme l’été.

« Avant, le bois était vendu à la compagnie nationale d’électricité pour fabriquer des poteaux, raconte Dimitris, originaire du village. Mais ils ont trouvé moins cher en Russie, alors maintenant le pin sert à fabriquer des meubles, des fenêtres, des parquets. » Le jeune homme travaille à Loannina mais revient tous les week-ends à Vovousa, affrontant de nuit, à quarante kilomètres heure, les petites routes sinueuses et mal entretenues.

« La voix de l’Aoos »

« C’est un village unique en Grèce, souligne-t-il, le seul qui est traversé par une rivière et qui a donc un pont pour relier les deux parties du village. » Car, à l’inverse de ce que l’on peut observer en France, « les villages en Grèce sont toujours construits d’un seul côté de la rivière, ou alors ce sont deux villages ennemis qui se font face chacun sur une rive », détaille Dimitris.


- Dimitris -

La rivière a même donné son nom au village : Vovousa signifie « la voix de l’Aoos. » A la terrasse de l’auberge, un vieil homme, Athanasios, sirote un café en regardant l’eau couler. « En ce moment, il manque environ un tiers de l’eau par rapport à avant, note-t-il. Et l’été, c’est même la moitié. »

Car un premier barrage hydroélectrique, qui va pomper directement aux sources de l’Aoos, réduit déjà le débit depuis trente ans. « Depuis, la rivière a moins de débit et l’eau est moins propre qu’avant, déplore Dimitris. On peut y voir des traces vertes. Chaque année, c’est pire. S’il ne pleut pas ou ne neige pas assez l’hiver, il n’y a pas assez de débit pour laver la rivière. Et l’été, certains jours, il n’y a pas assez d’eau pour aller jusqu’à la frontière avec l’Albanie. » Or, c’est en Albanie que la rivière effectue la majeure partie de sa course.

Le député Stavros Kaloyannis enjoint quant à lui ses concitoyens à plus de solidarité avec les habitants de Loannina. Car l’eau de l’Aoos servira à nettoyer le lac de la ville, très pollué après avoir servi pendant des années de déversoir aux eaux usées. Elle permettra aussi d’irriguer les champs dans la plaine, ou encore tout simplement d’alimenter en eau claire et potable la cité. Enfin, les petites usines hydroélectriques permettront de faire baisser le prix de l’électricité pour tout le monde, affirme l’élu.

« Ce n’est rien du tout, c’est juste un petit tuyau dans la montagne, le projet a été approuvé par dix différents ministères, poursuit-il. Il est même porté par DEI énergies renouvelables, c’est un projet environnemental ! »


- Athanasios -

« Dans la Grèce en crise, vous pouvez faire ce que vous voulez »

Pourtant, le Parc National du Pindus Nord a été consulté et a rendu un avis négatif. « Mais dans la Grèce en crise, vous pouvez faire tout ce que vous voulez », craint Antonis. « Les entreprises ne demandent pas et elles vont prendre l’eau. Elles disent que cela apportera beaucoup à l’économie de la zone, mais c’est faux, car ici nous vivons du tourisme et de la forêt, et ils vont la détruire. »

Rien que la construction risque de faire des ravages, selon Dimitris : « Je suis ingénieur civil. Ils veulent mettre des conduits au milieu d’un parc naturel national. Pour cela, c’est certain, ils doivent couper la forêt, tracer des routes… Ce ne sera pas juste quelques tuyaux au milieu des arbres. »

Puis même une fois construit, l’utilité de cette déviation d’eau n’est pas prouvée selon les villageois. Un professeur de l’université de Loannina explique que l’eau de l’Aoos n’a pas la même composition que celle de Loannina, elle risquerait de détruire l’écosystème du lac, plutôt que de le nettoyer.


- Le pont du village de Vovousa -

« En plus, dans l’Union Européenne, il est illégal de prendre l’eau d’un bassin versant pour l’amener vers un autre, affirme le garde Antonis. Les usines hydroélectriques produiront très peu, et il n’y a pas besoin de plus d’énergie. » Quant aux autres besoins agricoles, Dimitris les balaye d’une phrase : « L’Aoos ne peut pas donner plus d’eau ».

Ce qui compte, c’est le chantier

En fait, tous les villageois l’admettent, ils n’ont pas vraiment compris pourquoi le député Stavros Kaloyannis tient tant à ce projet. « Quand on a montré que cela ne nettoierait pas le lac, il a dit qu’en fait ce serait pour les citoyens de Loannina », raconte Kamilo, lui aussi originaire de Vovousa et cousin de Dimitris. « Quand on a dit qu’il n’y avait pas besoin d’usines hydroélectriques, il a répondu qu’elles seraient toutes petites. Mais dans ce cas pourquoi les construire ? », s’interroge-t-il encore.

Antonis, le garde du Parc, a une petite idée : « Ils veulent cette eau parce qu’elle est très pure. Ils la mettront en bouteilles pour la vendre aux gens. Deux des principales usines d’eau en bouteille de Grèce sont installées dans la zone. »

Autre possibilité, l’eau en elle-même n’aura pas vraiment d’utilité. Ce qui compte, c’est le chantier. En temps de crise, les entreprises de Bâtiment et Travaux publics tournent au ralenti. Toute construction est bonne à prendre, d’autant plus si elle est compliquée, en pleine montagne et annonce des travaux de longue durée...


- Vue du Parc et des montagnes -

Et puis, selon les villageois, Stavros Kaloyannis aurait un intérêt particulier à voir ce projet réalisé. « Il est ingénieur civil, comme son père. C’est leur propre cabinet qui a réalisé l’étude pour ce projet. S’il est réalisé, ils gagneront sans doute une grosse somme d’argent », soupçonne Kamilo. Stavros Kaloyannis, lui, nie en bloc tout intérêt financier.

« Au nom de la croissance, c’est très facile de détruire l’environnement »

« En fait, il ressort régulièrement ce projet, poursuit Kamilo. Jusqu’ici on a réussi à le repousser. Mais la crise a dû leur paraître un contexte favorable pour le remettre sur la table. »

Cette fois-ci, la bataille pour protéger la rivière risque d’être rude, redoute Antonis. « Aujourd’hui, au nom de la croissance et de l’économie, c’est très facile de détruire l’environnement. Nous avons ce genre de problèmes dans toute la Grèce... » Les habitants de Vovousa ont créé une association, Protect Aoos, et organisent depuis l’été dernier un festival annuel, pour populariser leur rivière et leur village.

Une action juridique, soutenue par le WWF Grèce, est lancée devant le Conseil de l’Europe. L’audience a été reportée en février, car le gouvernement grec n’a pas produit l’étude d’impact sur les conséquences de la construction du dispositif.

L’été dernier, Dimitris a organisé une grande course de VTT dans la montagne, un succès. La perspective de la victoire de Syriza aux prochaines élections ne change pas grand-chose selon Kamilo : « On va entrer dans une période de forte instabilité politique », estime-t-il. La seule solution, pour lui c’est d’agir au niveau local : « On veut surtout convaincre les habitants de Loannina du fait que c’est un mauvais projet. » Pour leur faire entendre la voix de la rivière.




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Lire aussi : DOSSIER : La Grèce en lutte contre le diktat néo-libéral

Source et photos : Marie Astier pour Reporterre

. Sauf forêt de pins noirs et vue du village de Vovousa : Georges Detsis

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