En Grèce, les indignés maintiennent la protestation

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14 juin 2011 / Marie-Laure Veilhan


Aighion, samedi 10 juin -

Je n’ai franchement pas la prétention d’être ni exhaustive, ni particulièrement objective -là n’est pas ma fonction, ni mon but... Mais vu le barrage auquel on doit faire face ici, et probablement aussi en France, il vaut mieux ça que pas d’info du tout. Je comptais vous écrire avant-hier 8 juin, mais ces derniers jours, nous avons régulièrement des pannes, soit sur Skype uniquement (on l’utilise énormément pour communiquer), soit sur la connexion internet, et il est difficile, même sans être paranoïaque dans l’âme, de ne pas céder aux sirènes qui désignent ces pannes répétées comme un signe d’une censure qui ne dit pas son nom.

Pour ce qui est des événements : ces deux-trois derniers jours [7 au 10 juin], les rassemblements sont moins fournis que les précédents, à Athènes comme ailleurs, sauf à Salonique, 2e ville de Grèce, où Mikis Théodorakis, notre « compositeur national », comme le nomment tous les médias dominants, a appelé à un rassemblement massif. La mairie ayant refusé de lui céder la place centrale (Aristotelous), l’idole de 80 années et des poussières s’est campé sur sa chaise : « on ne bougera pas tant qu’ils (les responsables de cette situation : gouvernement, Troïka...) ne partiront pas ». Je n’ai pas encore les chiffres officiels, mais on parle encore de plusieurs dizaines de milliers de personnes.

A Athènes, les rassemblements sont sensiblement moins importants les jours de semaine, mais il demeure place Syntagma un noyau dur, très bien organisé, qui poursuit les assemblées générales, soumet des propositions et prépare les rassemblements plus importants des dimanches (surtout) et mercredis (dans une moindre mesure).

Le fonctionnement dans la durée des campements (dans les villes principales : Athènes, Salonique, Patras...) et des assemblées générales ouvertes a fait apparaître des problèmes pratiques (souvent réglés sans trop de difficultés) et des problématiques plus profondes, touchant principalement au caractère du mouvement, à ses perspectives dans l’avenir et aux risques liés aux tentatives (savamment orchestrées, parfois) de certains groupes de chapeauter, récupérer, dénaturer ou étouffer le mouvement des citoyens.

En première ligne, l’Eglise : à Aighion même (25.000 habitants, beaucoup de petits villages tout autour, et comme partout ailleurs en Grèce une communauté structurée par l’autorité de l’église et des notables locaux), c’est, avec la présence de militants d’extrême droite (en particulier le « Front Patriotique » et « Chrysi Avgi » -« Aube d’Or ») notre principal problème.
Initialement, les premiers rassemblements se faisaient sur la place Fanéroméni (en fait, le parvis de l’église centrale). L’éventualité d’un changement de lieu de rassemblement avait été évoquée et discutée lors de la première assemblée ouverte, et j’avoue que le consensus s’était vite fait contre tout déménagement des indignés.

Une semaine plus tard, après que l’évêque du coin, Ambrosios avait pris position en faveur des indignés (fin stratège...), nous avons plié bagage et sommes allés rejoindre une autre place, dont nous avons réalisé après coup qu’elle constituait un lieu de rassemblement idéal. Bref, l’enthousiasme et l’indignation ne sont pas forcément une garantie de jugement éclairé...

Ce soir, nous nous retrouvons encore, mais il nous faut faire face à la défection d’un certain nombre (épuisement, découragement), et aux tendances « bureaucratiques » de certains qui voudraient faire du soulèvement populaire une machine bien huilée pour casser le gouvernement, et pas forcément dans l’intérêt de ceux qui sont le plus (et le plus injustement) affectés par les mesures liées au mémorandum. Je cite une remarque lancée hier par l’une des « pionnières » à un compagnon indigné : « si tu ne peux pas assurer à ton poste, alors il faut désigner un remplaçant » !!!!

Autre problème épineux : éviter le noyautage par des groupes d’extrême droite particulièrement actifs à Aighion, et plus généralement dans les villes de province. On ne pourra sans doute pas éviter d’aborder la question, (im)posée de façon récurrente, de la responsabilité des migrants (toujours ’clandestins" dans ladite rhétorique) dans la situation actuelle, pour ouvrir le dialogue sur les principes plus généraux qui nous lient, au-delà de notre indignation...



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Source : Courriel à Reporterre.

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