En Lozère, les bergers ne veulent pas du loup

Durée de lecture : 12 minutes

6 novembre 2012 / Johan Coulomb (Rue 89)



« On ne peut pas tout nous faire avaler sous couvert d’argent. Que dirait le maçon à qui on détruirait chaque semaine le mur qu’il vient de construire, tout en lui offrant de l’argent contre son silence ? »


Sur un vaste et haut plateau calcaire ceinturé par de profondes gorges, non loin des Cévennes, les brebis sont dix fois plus nombreuses que les hommes. Elles paissent paisiblement et broutent une pelouse sèche, rase, parsemée de rocaille. Un désert quasi minéral d’une beauté saisissante. Quelques Caussenards vivent là, sur ce désert accroché au ciel (1 200m d’altitude).

Bruno Commandre, 41 ans, est agriculteur sur le Causse Méjean (Lozère) depuis presque douze ans. Après un master en télécommunications, quelques expériences professionnelles, il décide de construire sa vie ici, sur ce territoire qui a vu naître ses parents et ses grands-parents. Une occasion de reprise d’exploitation en élevage s’est présentée à lui, il l’a saisie.

« On m’a toujours plus ou moins découragé de devenir agriculteur. Pour mes parents qui étaient issus de ce milieu-là, le métier constitue une régression sociale. Ils l’ont fui. Mais au fond de moi j’ai toujours su que je serai paysan et que je le serai ici. »

1 250 euros par mois

L’éleveur me confie qu’il se voit plus comme un entrepreneur du vivant, un chef d’entreprise avec une vraie vision prospective mais dont les outils de travail sont la terre et les animaux.

Avec 1,5 hectare de lande pour chaque brebis, l’agriculture est très extensive. Il faut dire que le potentiel agronomique des surfaces ne permet pas un élevage industriel.

Bruno a un associé et tous deux élèvent 300 brebis laitières en Groupement agricole d’exploitation en commun (GAEC), pour la production de Roquefort.
Il engraisse ses agneaux et les vend en pièce bouchère, en circuit court à son réseau de clients sur Montpellier, d’où il est natif, et à Marseille.

Alors qu’il est installé depuis près de dix ans et que son exploitation est en « rythme de croisière », son associé et lui se dégagent un revenu de 15 000 euros chaque année. Soit 1 250 euros chacun par mois, à raison de 360 jours de boulot par an :

« Je me réserve tout de même cinq jours de congés pour me consacrer à ma famille. »

Il est heureux et presque fier de cet équilibre économique arraché à cette terre rude.

Six éleveurs ont l’autorisation de tirer

Bruno est depuis peu co-président du collectif des éleveurs du Causse Méjean. Un titre dont il se serait bien passé : l’association a été créée en septembre 2012, suite aux nombreuses attaques du loup. Depuis le 6 mai, le collectif a recensé :

• 36 attaques ;
• 14 exploitations touchées ;
• 22 brebis mortes ;
• 90 brebis blessées.

Un tribut exorbitant pour les éleveurs. Le regroupement d’agriculteurs promeut un développement de l’agriculture sans la présence de prédateurs.

Bruno : « Avec d’autres éleveurs du Causse, nous étions hostiles au retour du loup, et nous voulions peser dans le débat et les discussions qui se faisaient sans nous. »

Pour la première fois depuis plus d’un siècle, le grand canidé est de retour dans le département de la Lozère. Alors que l’agriculture s’est construite ici sans sa présence, la population lupine conquiert naturellement un nouveau massif montagnard après les Alpes et les Pyrénées : le Massif Central.

Aujourd’hui, le collectif fédère près de 70 éleveurs de Lozère. Six d’entre eux ont depuis peu l’autorisation de tirer sur des loups qui perturberaient la vie de leur troupeau.

« Pour le loup, c’est le self-service »

Bruno trait ses brebis deux fois par jour, matin et soir. Il n’a pas de berger : inutile, puisque ses moutons sont parqués dans des prés clôturés.

« Chacun ses pratiques mais nous, nous sortons les animaux en fin d’après-midi et les rentrons le matin à la bergerie. Elles passent la nuit dehors. »

Difficile pour elles de pacager tranquillement sous la chaleur implacable de l’été. La cohabitation semble donc impossible si les pratiques pastorales restent inchangées. On a tout essayé mais les attaques se poursuivent.

« On a été jusqu’à poser des lampions solaires autour du cou des brebis pour effrayer le loup. »

La redoutable capacité d’adaptation du loup, son côté peu farouche, fait de l’animal un tueur redouté, me confesse Bruno. Pour venir jusqu’au Massif Central, il a dû traverser des milieux anthropisés, des autoroutes, des villages. Pour les Caussenards, le prédateur n’a rien de sauvage. Son alimentation ne l’est pas :

« Qu’y a-t-il de réellement sauvage dans le fait de venir s’alimenter dans un troupeau de moutons, gentiment alignés et parqués ? Pour lui c’est le self-service, pas une chasse. Il n’y a rien de naturel dans tout ça. »

« Mon rejet du loup n’est pas une lubie »

Les pro-loups commencent à s’organiser dans le département. Ils voient dans ce retour spontané le couronnement d’une nature qu’on s’est efforcé de préserver.

Ils s’attachent à souligner la fréquence des attaques des chiens errants et relativisent les dégâts imputables au loup.

« Moi, petit agriculteur, je ne veux pas assumer la politique de rachat d’une image verte de l’Etat », s’agace Bruno.

Les agriculteurs du Causse se sentent menacés par le prédateur, mais aussi par la société qui accueille avec enthousiasme un retour de la vie sauvage.

« Je veux être compris. Mon rejet du loup n’est pas une lubie. Je veux que ceux qui me jugent comprennent pourquoi j’en arrive là, à cet état d’esprit. »

La vision lointaine des militants pro-loups lui paraît être une insulte à sa propre compétence et à des siècles de traditions et d’expériences rurales, durement acquises sur le tas. Les éleveurs sont effrayés par ce retour de la vie sauvage alors que pendant près d’un millénaire sur ce causse, ils ont réussi à l’apprivoiser, la rendre productive.

Bruno se sent stigmatisé

Bruno, comme beaucoup d’éleveurs, est soucieux de l’image qu’il véhicule et ne veut pas paraître aux yeux des Français comme un paysan conservateur, rustique, rétrograde et réfractaire aux changements.

« Hier, j’étais à Marseille pour effectuer des livraisons de viande à mes clients. Ils m’ont posé des questions sur le loup. Normal, vu le tapage médiatique. Quand je leur explique ma raison de penser, ils arrivent à comprendre ma position pragmatique. »

Bruno a pris conscience que le consommateur a le droit à des explications. En achetant un aliment en circuit non traditionnel, le client devient acteur de sa consommation.

Les hommes d’ici ont l’impression que leur combat est mal relayé, les médias déformant une réalité sur laquelle ils ont parfois du mal à mettre des mots.

« C’est beaucoup plus facile pour la presse de proposer à ses lecteurs une vision manichéenne, les pro et les anti-loups, c’est un schéma trop simpliste. Cela nous dessert et radicalise les positions de chacun. La vérité est à mi-chemin. »

Bruno se sent stigmatisé, empêtré dans une image qui ne lui correspond qu’à moitié.

Le loup, bouc émissaire ?

Prix non rémunérateurs, importations incontrôlées : depuis quelques années, la filière ovine est en difficulté.

Un tiers du chiffre d’affaires du GAEC provient d’aides publiques. L’avenir du Causse Méjean est intimement lié aux subventions des politiques agricoles, « car nos élevages ne peuvent être compétitifs sans un soutien public compensant leurs handicaps Montagne ».

Sans des subventions, l’agriculture aurait disparu, la qualité paysagère aussi, la forêt aurait repris ses droits, les villages se seraient momifiés et l’Unesco n’aurait jamais reconnu ce site comme « paysage culturel ».

Catherine Grezes, eurodéputée EELV, parle du loup en Lozère comme du bon « bouc émissaire » d’une filière en souffrance. Mais pour Bruno, même si ses revenus étaient bien plus importants, il n’accepterait toujours pas la présence de ce mammifère « meurtrier » :

« Tout n’est pas question d’argent, je ne fais pas ce métier uniquement pour le fric, sinon j’avais les moyens de choisir autre chose. »

Des subventions pas pour sauvegarder le loup

Volontairement provocateur, je demande à Bruno s’il n’est pas légitime qu’en contrepartie de ces aides qu’il reçoit, il respecte la volonté des contribuables français, plutôt pour le retour du loup. Avez-vous les moyens de vous affranchir de l’opinion des personnes qui contribuent à vous faire vivre en tant que contribuables et consommateurs ?

« Si ces aides n’existaient pas, les consommateurs paieraient le prix du kilo d’agneau deux fois plus cher. L’argent que nous recevons de l’Europe est tracé des pratiques mais pas pour sauvegarder le loup. »

Ainsi Bruno, gêné de passer pour un chasseur de primes, un agriculteur dopé aux subventions, m’explique qu’il a contractualisé avec l’Etat une mesure agropastorale visant à maintenir les espaces ouverts, pour permettre à de nombreuses espèces ornithologiques de se nourrir.

Pour entretenir ces espaces favorables à la biodiversité, les agriculteurs sont rémunérés à l’hectare. Plus qu’un simple contrat, c’est presque un changement de paradigme de leur métier : recevoir des subsides pour une activité générant de la biodiversité, aucune des générations agricoles les précédant n’y aurait songé.

« Bien entendu, nous préférerions tous vivre du prix de la vente de nos produits. »

Agriculteur, héros de la biodiversité

Bruno me parle de cette nature qu’il apprécie. Il me raconte comment, avec d’autres ruraux, ils se sont battus contre le gaz de schiste ou pour la préservation du vautour.

« On n’a plus besoin d’appeler l’équarrisseur quand des brebis décèdent. On amène la carcasse de l’animal sur une placette, et une cinquantaine de vautours s’occupe de nous débarrasser de l’animal. »

Dans une valse lente et macabre, en vingt minutes, ils charcutent, décharnent avec une précision de boucher la brebis morte. En 2010, ces nécrophages ont bien failli disparaître, une loi hygiéniste obligeant les agriculteurs à faire appel à une entreprise d’équarrissage.

Les paysans attachés à ces auxiliaires d’exploitation ont décidé de se battre et de défendre leur particularité. Ils ont ainsi sauvé une espèce, « peut-être beaucoup moins symbolique que le loup pour certains mais tout autant essentielle à l’écosystème ».

Difficile alors pour Bruno de se voir coller l’étiquette d’agriculteur contre nature, alors qu’il est lui aussi un peu un héros de la biodiversité. Mais Bruno sait que pour le loup, il ferait beaucoup trop de concessions. Economiques, mais aussi morales.

« On ne peut pas tout nous faire avaler sous couvert d’argent »

Découvrir l’une de ses « bêtes » égorgée est un spectacle funèbre insupportable pour lui. Malgré des indemnisations à hauteur de la valeur économique de la brebis dévorée. Le préjudice moral ne s’achète pas pour ces éleveurs.

« On ne peut pas tout nous faire avaler sous couvert d’argent. Que dirait le maçon à qui on détruirait chaque semaine le mur qu’il vient de construire, tout en lui offrant de l’argent contre son silence ? »

Pour justifier la conservation ou l’élimination des grands prédateurs, agriculteurs et écologistes cherchent à instaurer une hiérarchie entre une bonne biodiversité et une mauvaise biodiversité :

• d’un côté la biodiversité domestiquée, anthropique, et rassurante ;
• de l’autre la biodiversité sauvage avec ses espèces envahissantes et nuisibles pour les éleveurs, magnifiques, libres et emblématiques pour les écologistes.

On ne peut s’empêcher de constater une forte polarisation des écologistes sur le loup, plus que n’importe quelle espèce.

Eleveurs et protecteurs du loup déclarent poursuivre le même objectif : le maintien et l’enrichissement des territoires et milieux naturels. L’éleveur se présente comme le gestionnaire d’espace, qui sans son labeur transformerait le causse en une brousse impénétrable et monotone, à faible biodiversité et à qualité paysagère médiocre.

Les pro-loups pensent que la biodiversité passe par la présence d’un prédateur, comme dans tout écosystème équilibré qui se respecte.

« Sans intervention humaine, la nature c’est la pagaille »

Il me confie qu’ils ne sont pas prêts à renoncer face à l’administration et à des pseudos-objecteurs de conscience verte. Le Causse Méjean a forgé chez ces hommes suffisamment de caractère et d’énergie pour combattre les « technocrates européens » déconnectés de leurs réalités.

L’administration, mal à l’aise, tiraillée, a successivement enchaîné les arrêtés en Lozère. Bruno esquisse un sourire en m’expliquant les tonitruantes déclarations démagogiques des élus – même celle de José Bové, syndicaliste agricole, qui déclarait, « Oui on peut tirer sur le loup ». Il revient sur l’aspect comique d’une administration aux logiques rigoureusement bornées face aux comportements imprévisibles d’une espèce sauvage.

« On a bien vu ce que le libéralisme sans intervention provoquait. Pour la nature qui est aussi notre milieu de vie c’est pareil, sans intervention de l’homme, nous nous faisons piétiner et c’est la pagaille et nocif. »

Bruno n’est pas partisan d’une nature sans l’homme, une nature sous cloche. A ses yeux, l’agriculteur peut être un formidable créateur de biodiversité à condition qu’il travaille en respectant son outil : la terre.

Avant d’être un problème technico-économique, le loup est un sujet profondément social.

« Ma grand-mère me racontait des histoires de sa propre mère sur les chasses aux loups que le village organisait, sans réels moyens. En général avec de simples fourches pour l’effrayer et qu’il retourne en forêt. »

Pour la première fois de son histoire, le loup engendre en Lozère des réactions divergentes. Il est de retour sur un espace où la population n’est pas uniquement agricole. Son éradication ne fait donc pas l’unanimité.

L’homme est il prêt à des concessions d’ordre économique, sociale pour préserver des espèces ?

Au nom de l’impérieuse nécessité de protéger une espèce rare et la valeur intrinsèque qu’elle représente, est-il prêt à se laisser concurrencer ?






Source : Rue89

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