En ville, redécouvrir les arbres qu’on ne voit plus

Durée de lecture : 4 minutes

24 juillet 2014 / Lisa Giachino (L’Âge de Faire)

A Aubervilliers, Ingrid Amaro fait découvrir les bouts de nature qui fleurissent au milieu du bitume.


« Plantons des arbres ! Nous voulons des arbres ! » Gilet jaune sur le dos, Ingrid Amaro conduit son petit groupe en claironnant de temps en temps dans le porte-voix. « Il n’y a pas assez d’arbres ! » Les passants tournent la tête, un peu interloqués.

Nous sommes dans le quartier Quatre Chemins, aux frontières entre Paris, Aubervilliers et Pantin. Un carrefour routier bruyant, une bouche de métro et des commerces aussi animés qu’une fourmilière, puis des rues plus calmes sans coquetterie, mais pas sans charme.

« Un quartier génial, assure Ingrid avec son petit accent espagnol. Il n’a pas vraiment d’identité, il accueille beaucoup d’hommes qui ont quitté leur pays en espérant une vie meilleure, et qui vivent là en attendant leur famille. Il s’y passe plein de choses. » Il y a des bâtiments anciens à l’architecture parfois étonnante, souvent sales et noircis. La ville est trouée de friches, parsemée de murs à moitié déconstruits. Et puis il y a des arbres, ces arbres qu’on ne voit plus.

Les "héros urbains"

Ingrid les appelle « héros urbains ». Elle s’arrête, détaille leurs blessures, leurs cicatrices, leurs stratégies de défense, décrit les différentes manières de les planter et de leur donner un tuteur. Elle explique comment ils peuvent avaler peu à peu les grilles métalliques dans les replis de leur écorce.

« Ils souffrent des vibrations provoquées par le trafic routier, de la réverbération des bâtiments vitrés, des courants d’air, du tassement du sol, de l’encerclement de leurs racines et des arrachages d’écorce… Et pourtant, ils sont là », s’enthousiasme-t-elle.

A ses côtés, une jeune femme tient un semoir à manivelle pour jeter des graines dans les interstices du bitume. Une autre prend des photos. Un garçon suit derrière, occupé à prendre des notes. Quelques semaines plus tard, la balade débouchera sur un atelier « cartographie » afin de recenser le patrimoine arboré du quartier, et de pointer les lieux sans aucun arbre…

En France, elle a été recrutée par les Laboratoires d’Aubervilliers, un lieu de recherche et de création artistiques, pour coordonner le projet « La Semeuse » initié par une artiste slovène, Marjetica Potrč. Un jardin ouvert aux habitants d’Aubervilliers a été aménagé par des architectes et paysagistes : l’un des objectifs des Laboratoires est de connecter la création artistique avec la réalité sociale, culturelle et politique du lieu où elle est produite. « Mais les gens ne viennent pas, reconnait Ingrid. Même si tout y est gratuit, les Laboratoires sont perçus comme un lieu élitiste. »

Alors la jeune femme se démène pour brasser les publics : artistes en résidence, étudiants, habitants, élus et employés de la ville, parisiens à la découverte de la banlieue, elle les invite tous à participer à ses balades à la découverte de l’architecture, des jardins et friches industrielles, des associations de la ville.

Ces promenades gratuites sont baptisées « Tour opérateur » – oui oui, du tourisme à Aubervilliers ! Ingrid a aussi convaincu quelques personnes du quartier d’investir le jardin. « Quand on invite les gens ici, c’est pas par mail, c’est les yeux dans les yeux. C’est beaucoup d’énergie. »

« On nettoie avant de jouer »

Le jour de la balade des arbres, l’un des jardiniers bénévoles s’est armé d’un pot de peinture. Au coin de la rue des Laboratoires, il est allé badigeonner de rouge les planches qui servent de bancs publics sur un petit bout de friche.

« La ville avait créé ce que j’appelle un ‘jardin de contemplation’ : des plantes hyper nickel, protégées par des barrières. Une nuit, les grilles ont été enlevées et tout a été détruit. Le soir, un public masculin y venait et laissait des canettes de bière », raconte Ingrid.

En janvier, avec une association du quartier, Point de rassemblement, les Laboratoires ont arrangé les lieux, offert du chocolat chaud et organisé un bal sur place. Une fois par semaine, des enfants y viennent désormais dans le cadre des activités périscolaires. « On nettoie avant de jouer et de faire des cabanes », indique Ingrid.

Autour, sur le trottoir, des ampoules, des pièces de puzzle, des fleurs et des flèches ont été peints au pochoir, comme autant d’indices des « trésors des Quatre Chemins. On a demandé aux gens de nous indiquer la boulangerie qu’ils aiment, le lieu où ils apprécient de s’assoir… Et leurs idées pour améliorer le quartier ».

Une autre friche, beaucoup plus vaste, sera bientôt investie avec le collectif Yes we camp.


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Source et photo : L’Âge de Faire.

. Photo jardin : Les Laboratoires d’Aubervilliers

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