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Eteindre la télévision pour retrouver le réel

Durée de lecture : 4 minutes

12 mai 2011 / Jean Cornil

« A la question sur le premier acte concret à poser pour sortir de l’infernale logique d’une production et d’une consommation sans fin, intellectuels comme citoyens répondent : ’Eteignez votre téléviseur ! ’ »


Je suis un animal d’une ambivalence épouvantable. Je me flatte d’avoir vécu une adolescence sans la servitude télévisée. A peine un zeste de jardin extraordinaire chez mon arrière grand-mère et un parfum de Colombo chez un copain. Cela m’a permis l’aventure exploratrice de la bibliothèque familiale et un amour inconditionnel pour le livre. Et de choisir de déchiffrer, très laborieusement, une sonate de Beethoven plutôt que d’être hypnotisé par les Brigades du Tigre ou Schulmeister, l’espion de l’Empereur. Une mémoire quasi vierge du petit écran. A peine un vague souvenir du débat Mitterrand-Giscard au printemps 1974.

Avec l’entrée dans « la vie » professionnelle, tout aussi laborieuse, premier salaire, petit appartement, l’amour de ma vie, et la vieille télévision en noir et blanc. Puis la couleur. La télédistribution. La vidéo. Le lecteur DVD. L’écran plasma. Le portable. En route pour la gloire cathodique et les loisirs scotchés à l’écran. Le défilé de tous les JT du soir. Une série qui captive. Un zapping entre « Le dessous des cartes », un invité chez Ruquier ou Giesbert, « La grande librairie » et un reportage passionnant de « Questions à la une ». Je ne regarde le tube ni pour m’endormir, selon la formule de Régis Debray, ni pour me divertir d’une journée sans excitation et sans ivresse, selon celle de Jean Baudrillard.

La télévision me stimule. Elle fait naître des envies de lectures, de musiques, de voyages, d’explications plus développées, d’analyses en profondeur. Ambivalence, disais-je. Mais le temps est compté. Je dois arbitrer en permanence en moi-même entre mes piles de romans et d’essais, une soirée amicale ou familiale, une nouvelle partition ou couper la machine. Il faut toujours aller trop loin mais mon temps de cerveau disponible- aux merveilles du monde, pas à l’indigence des pubs et des monotones commentaires, contrairement à l’ambition du PDG de TF1- est implacablement limité par la brièveté même de l’existence.

Et puis, progressivement, ces tiraillements intérieurs devant mon avidité de savoirs, m’ont conduit à des interrogations puis à des choix mieux assumés face à la fée du logis ou au troisième parent, selon les métaphores en cours. Plongée dans les critiques de Guy Debord, de Pierre Bourdieu et de Bernard Stiegler. Et plus récemment dans celles d’Alexandre Lacroix et d’Hervé Kempf. Ajoutez-y l’amusante étude sociologique de Bertrand Bergier sur les 2% de Français qui ne possèdent pas de téléviseur. Mon engagement dans le mouvement des objecteurs de croissance a encore renforcé ma tendance à refuser la normalisation mentale et politique de l’artifice télévisuel qui « nous soulage de la pesanteur du réel ». De plus en plus souvent, lors de débats et de rencontres, à la question sur le premier acte concret à poser pour sortir de l’infernale logique d’une production et d’une consommation sans fin, intellectuels comme citoyens répondent : « éteignez votre téléviseur ! ».

L’espace rédactionnel ne permet pas ici de rendre compte des nuances et de la richesse des débats à propos de la télévision, qui migre vers le net, et de la guerre géopolitique des contenus culturels que Frédéric Martel a décodés dans Mainstream, une enquête sur la culture qui plait à tout le monde. Ces quelques modestes lignes visent seulement à suggérer d’ouvrir des ouvrages stimulants et parfois provocateurs qui élargissent la perspective du ronron convenu de la prose télévisuelle.

Car la télévision prend une place de plus en plus déterminante, en particulier chez les enfants et les adolescents, dans la construction des imaginaires, les attitudes commerciales et l’occupation de son temps de loisir. Elle est le vecteur culturel cardinal de la modernité. Et entre la course à l’audience et les impératifs économiques, son caractère éducatif s’appauvrit dangereusement en façonnant un troupeau égo-grégaire de citoyens dociles et passifs, à l’esprit critique atrophié et la compréhension du monde réduite à l’unanimité compassionnelle ou à la compilation de lieux communs. Un autre monde existe, loin des écrans qui hypnotisent, dégagé de la juxtaposition des séquences et des shows de la téléréalité. Une société sans spectacle permanent. Une alternative où l’on retrouve du temps, du silence, de la convivialité, de la simplicité, de la lenteur, de la flânerie. Soit exactement l’inverse des valeurs dominantes qui colonisent nos esprits. A chacun de tourner ou non le bouton.

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Mes nourritures intellectuelles sur la télévision :

- Alexandre Lacroix, le Téléviathan, Flammarion, 2010.
- Bertrand Bergier, Pas très cathodique, Enquête au pays des « sans-télé », Editions Erès, 2010.
- Hervé Kempf, L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie, Seuil, 2011.
- Bernard Stiegler, La télécratie contre la démocratie, Flammarion, 2006.
- Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Liber Editions, 1996.
- Frédéric Martel, Mainstream, Enquête sur cette culture qui plait à tout le monde, Flammarion, 2010.




Source : Courriel à Reporterre.

Lire aussi : TF1 participe à « l’appauvrissement de l’imaginaire collectif des Français »



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