GAZ DE SCHISTE- Carnet de route en Pologne

Durée de lecture : 29 minutes

3 mars 2012 / Elisabelle Bourgue (No Fracking France)

No Fracking France se rend en Pologne pour savoir où en est l’exploitation du gaz de schiste et rencontrer les opposants à cette politique. Elle tient un carnet de route quotidien pour Reporterre.


Vendredi 2 mars

Les dernières 48 heures de ce très enrichissant déplacement en Pologne sont consacrées à des rencontres sur l’agglomération de Gdansk, située sur la mer baltique, la sixième ville de Pologne par sa population et la plus grande ville portuaire du pays.

No Fracking France rencontre différentes associations de défense de l’environnement qui l’ont contactée afin d’ échanger des informations sur cette exploitation du gaz de schiste.
A travers notamment de Marek Krida et de son épouse, « éco-résistants », Elisabelle rentre en relation avec la fondation INDEGENA, et prend connaissance d’un projet de forages péri-urbain qui menace l’agglomération, et pourrait condamner 40 km carrés de forêts. Ceci paraît démesuré, elle demande à en savoir plus.

En regardant les cartes et les concessions accordées aux compagnies gazières elle saisit alors avec effarement l’étendue des futures périmètres, en bordure de la ville, destinés à être fracturés par l’exploitation du gaz de schiste.
Le premier constat est de comprendre que les futurs projets de forages ne se concentrent pas uniquement en zone rurale, mais sont là au coeur des zones urbaines, comme Gdansk qui compte plus de 450.000 habitants !

C’est une immense forêt qui constitue ce périmètre minier d’hydrocarbure gazeux et ce sont des milliers d’arbres qui devraient être abattus pour permettre aux foreurs de mener leurs travaux de prospection et d’exploration.

Les quelques riverains « au courant » de ce qui se prépare comptent bien intervenir dans le débat, voire empêcher cette industrie qui menace directement leur territoire de loisir, mais également leur cadre de vie verdoyant.

Les interrogations des différentes personnes qu’Elisabelle rencontre sont multiples. A commencer par une question récurrente : pourquoi ne sommes-nous pas consultés ? Nous sommes concernés, nous vivons ici, tout proches, et ces futures nuisances liées à l’exploitation et aux risques de pollution risquent de compromettre gravement notre qualité de vie.

« L’exploitation du gaz ne doit pas se faire à n’importe quel prix, surtout pas celui qui engage notre santé et notre bien être », interpelle une propriétaire dont l’habitation jouxte la forêt.

Les interrogations portent surtout sur le risque de pollution de l’eau. Les forages sont en effet aux portes de Gdansk. « Que se passerait-il si une contamination de l’eau était engendrée par la future fracturation hydraulique ? », se demande Marek Krida.

Autant d’inquiétudes qu’il sera difficile d’apaiser, par la représentante de No fracking France, juste une modeste tentative de sa part d’inviter à la recherche d’informations pour cette population désinformée par des compagnies et un gouvernement déterminée à prospecter sur 80 % du Territoire polonais.

Les heures qui succèdent à mon départ sont lourdes en réflexion. Le sentiment de laisser ces personnes rencontrées à leur désarroi est pesant, je leur ai communiqué des outils scientifiques et maintes informations pour mener des réunions publiques et tenter de comprendre mieux les enjeux inhérents à cette exploitation du gaz de schiste.

Il est selon moi important que les populations en Pologne et ailleurs se réapproprient, démocratiquement, les décisions sur des enjeux qui les concernent au premier chef. La plus grande opacité règne sur tout ce qui entoure de près ou de loin cette exploitation du gaz de schiste. Dès lors et au regard des différentes mobilisations de masse qui ont vu des citoyens descendre dans la rue, depuis plus d’un an et à travers le monde, pour exprimer leur opposition à cette exploitation, il apparait que le gaz de schiste est un levier pour soulever un débat de fond, sur l’absence de consultation des populations et des élus locaux, de plus en plus dépossédés de pouvoir dans leur territoire, un levier aussi pour rétablir une transparence d’information, un levier enfin pour exprimer la perte de confiance en les décideurs, qui semblent privilégier les intérêts financiers sur les intérêts des individus.

A Gdansk.


Mardi 27 février

Cette nuit, il a neigé en Cachoubie. Quelques centimètres qui fondront rapidement sous les premiers rayons du soleil matinal de ce dimanche 26 février. Nous arrivons à Złota Góra, le « Mont Doré », et laissons la voiture pour nous diriger vers le monument aux morts de la guerre 1939-145. Sous cet énorme bloc de béton sculpté nous découvrons un panorama de collines boisées : l a Suisse Cachoubienne vaste complexe de collines construites sur des moraines frontales sort de la brume matinale.

Gérard Lemoine, notre géologue naturaliste, reçoit un appel de Witold Sieciechowski, le Directeur du Parc Naturel Paysager de Cachoubie. Nous apprenons alors qu’il ne pourra pas nous accompagner pendant cette excursion. La grippe est particulièrement virulente cette année. Gérard va essayer de nous guider à sa place et de nous présenter cette magnifique région.

« Tout au fond là-bas vers le Sud, il y a une tour d’observation. C’est le Mont Wieżyca perché sur des moraines chevauchantes qui culmine à 329 m. Rien à voir à les pré-Alpes. Ici, sous nos pieds, il y a plus de 200 m d’argiles à blocaux, argiles hérités des grandes glaciations de la Pologne. Toute cette masse de sédiments s’est mise en place il y a des milliers d’années. » Nous apprenons alors que trois grandes glaciations durant le quaternaire ont touché ce pays, la dernière d’entre elle, la glaciation nord polonaise et plus particulièrement la phase poméranienne, ayant donné au relief que nous observons ici cette très forte amplitude.

« Le lac que vous observez en bas est une composante typique du complexe lacustre cachoubien. Ce complexe se caractérise par des lacs en chapelets avec une orientation dominante NNE-SSE, qui reprend d’anciennes failles ayant elles-même servi de raille lors de la progression des glaciers venus de Scandinavie, ces zones de faiblesse ayant canalisé les écoulement sous les glaciers, d’où ce lac entre autre qui est sous nos yeux. »

Je suis obligée de « débrancher » Gérard pour lui demander ce qu’il pense de l’expoitation du gaz de schiste dans ce contexte. « Vous avez vu qu’en surface, c’est déjà très complexe, imaginez maintenant ce que cela donne en 3D ! Impossible donc de toucher un aquifère sans impacter sur les autres » Gérard montre alors la coupe schématique réalisée par Jaworska Szulc en 2006 pour illustrer la complexité du système aquifère cachoubien. « Donc, en plus d’un impact à court terme sur le paysage durant la phase de production dans cette région vivant en grande partie du tourisme vert, vous aurez à long terme l’agriculture qui sera menacée car la qualité des eaux des aquifères de subsurface ne peut être garantie à long terme en présence des intrusions chimiques et désordres hydrogéologiques induits par la fracturation hydraulique. »

Il est assez tard dans l’après midi quand Jan Zblewski, éleveur de moutons à Ogonki sur la commune de Sulęczyno, nous reçoit avec son épouse sur son exploitation pour nous parler de son aventure avec une compagnie de géophysique. Tout a commencé un beau matin au début de l’automne dernier, lorsqu’un puissant véhicule VTT s’est arrêté à la haie de son champ.

Un homme se présentant comme un employé d’une société de géophysique vient vers lui pour lui annoncer que son champ se trouve sur le tracé d’un profil sismique que sa compagnie doit réaliser dans la région. C’est pour la prospection du gaz naturel, lui dit-on. Une fois accueilli à la maison, le géophysicien remet à Jan un papier de couleur verte. Jan doit signer en bas à gauche pour recevoir une indemnité de 100 zlotych, soit environ 25 euros, cette indemnité couvrant les dégâts occasionnés par les engins dans les cultures le long d’une trace sismique.

Jan signe, pour ne pas faire de difficultés et retourne s’occuper de ses moutons. Dans la soirée il va voir un Edward Rawicki, éleveur de bétail à côté. « Tu as signé toi ? – Moi non. Tu sais pourquoi ils sont venus au moins ? – Oui, je sais, c’est pour le gaz de schiste." Jan comprend alors qu’il s’est fait piéger. L’affaire fait le tour des localités environnantes. Il y a une rumeur selon laquelle un agriculteur du village d’à côté aurait d’abord refusé de signer. On l’aurait alors menacé de le traîner devant les tribunaux et de lui demander des dommages et intérêts à hauteur de 50.000 zlotych par journée d’immobilisation des véhicules. Vrai ou faux ? En tout cas il a fini par signer.

D’autres collègues, eux, n’ont pas signé le papier vert, car cela ne serait pas nécessaire : la seule mention « accord oral » apposée par le géophysicien ferait office d’autorisation pour l’entrée sur le terrain, au même titre qu’un avis de passage. A partir de ce moment, Jan qui est le Soltys d’Ogonki, c’est-à-dire représentant de cette localité, commence sérieusement à s’inquiéter. Après avoir consulté un juriste, il demande à la compagnie d’annuler son autorisation d’entrer sur son terrain, pour vice de procédure. Le géophysicien revient le voir et lui remet le papier vert avec une grande croix dessus.

Fin novembre 2011, un collectif local s’organise autour du Soltys pour empêcher l’accès de la compagnie de géophysique à tous les terrains agricoles de la localité d’Ogonki. Hieronim Więcek organise de son côté sur Węsiory et Niesiołowice la première association d’opposants à l’expoitation du gaz de schiste en Cachoubie.

Jan Zblewski, Edward Rawicki et Hieronim Więcek, qui étaient hier à la réunion de Sulęczyno sont maintenant très heureux qu’Elisabelle Bourgue soit venue les voir sur place à Ogonki pour recueillir toutes ces informations de première main. Un toast est levé, des flash fusent de tout part pour immortaliser cette première page de leurs relations... franco-polonaises.


Lundi 27 février

Petite bourgade pittoresque située dans partie occidentale de la ’’Suisse Cachoubienne’’, Sulęczyno accueille le soir du samedi 25 février, pour une réunion publique d’information, deux délégations - une délégation venue « de l’Ouest », No Fracking France, en la personne d’Elisabelle Bourgue - et une délégation venue de Łódź, ancien fief textile à 120 km au sud Ouest de Varsovie, en la personne de Teresa Adamska spécialiste en droit minier au centre du développement durable Centrum Zróżnoważonego Rozwoju. Le thème commun de cette rencontre - les risques environnementaux et économiques liés à l’exploitation du gaz de schiste dans le contexte polonais et le contexte français - n’est pas anodin. En fait, c’est l’association Stowarzyszenie Niesiołowice Węsiory Kamnienne Kręgi qui est à l’initiative de cette réunion qui restera dans les annales...

Avant 17h, heure prévue pour le démarrage, la salle est déjà comble.
Lorsque la réunion débute ce sont plus de 300 personnes qui se serrent dans la salle. Nombreux sont debout.

Hieronim Więcek, ouvre la réunion par un historique des actions engagées contre l’exploitation du gaz de schiste par son association depuis plus d’un an. Il se réjouit de l’amorce d’une coopération franco-polonaise sur cette thématique avant de laisser la parole à Elisabelle Bourgue de No Fracking France.

Elisabelle Bourgue débute son intervention par un rappel sur le procédé de fracturation hydraulique : le fameux « fracking », dont la mise en oeuvre entraîne inéluctablement des grands désordres hydrogéologiques en profondeur dont les impacts sur l ’environnement en surface et sub-surface, notamment au niveau des aquiifères, sont irréversibles. Cela vient du fait de très graves lacunes du point de vue de la mécanique des sols, qui n’ont pas été prises en considération lors de l’élaboration de cette technique. Pour cette première partie la representante de No Fracking France s’appuie sur une expertise scientifique indépendante, celle de Marc Durand, docteur ingénieur géologue québecois.

L’utilisation des grandes quantités de l’eau, 20.000 mètres cubes d’eau par cycle de fracturation, soit la consommation journalière en eau d’une ville de 3.000 habitants, est aussi évoquée. Il est rappelé que cette eau, qui est injectée sous forte pression (plus de 600 bars), contient des additifs chimiques et du sable, ce dernier empêchant les fractures de se refermer une fois la roche fracturée. L’objectif de cette pratique est d’augmenter artificiellement la perméabilité de la roche, en l’occurrence un schiste gazier, pour libérer les hydrocarbures liquides ou gazeux emprisonnés dans les pores.

Cette présentation, étayée par plusieurs diapositives présentant le schéma de principe de la fracturation hydraulique tirées d’une présentation de Marc Durand au Québec, provoquent des réactions dans l’assemblée.
Des questions fusent, traduisant un manque réel d’informations à l’origine mais surtout une grande inquiétude.

Elisabelle Bourgue se propose donc de répondre aux différentes questions pour apaiser certaines personnes qui se lèvent pour clamer haut et fort leur colère face à ce qu’elle considèrent maintenant comme un grave mensonge par omission de la part des compagnies gazières et des représentants du gouvernement.

Dés lors, la réunion prend une autre tournure. Le maire de Sulęczyno se lève à son tour pour remercier les organisateurs de cette réunion, qui lui permet, dit-il de prendre connaissance des informations plus objectives. Il déclare solennellement qu’il fera tout pour que l’information fiable sur le gaz de schiste soit maintenant diffusée en toute transparence.

L’exposé reprend, avec un passage en revue des désastres paysagers qu’entraîne l’exploitation industrielle des gaz de schiste dans les territoires concernés et le mitage.

Sont enfin abordés les différents risques sanitaires et environnementaux connus et inhérents à cette exploitation .

Pour parler des risques de contamination de la ressource en eau, Elisabelle Bourgue se réfère au rapport d’un chimiste francais, André Picot. Dans cet ouvrage de toxicologie consacré aux impacts de l’exploitation de ces gaz et huiles de schiste aux Etats–Unis, une présentation des différents produits chimiques qui composent le fluide de fracturation est réalisée avec les niveaux de toxicité correspondants. Le public apprend alors que certains produits utilisés, notamment des organochlorés, sont neurotoxiques mutagènes à long terme. C’est alors la stupeur générale. Ce rapport dont plusieurs exemplaire accompagnent Elisabelle Bourgue dans toutes ces missions est alors remis à plusieurs personnes de l’Assemblée, dont un traducteur qui se propose de le traduire en polonais.

Ce qui est édifiant, c’est le réacteur chimique que constituent en grande profondeur les produits chimiques injectes qui rencontrent des éléments organiques ou minéraux existants, dont on ne peut prévoir la mutation chimique.

A cette occasion, les gens découvrent l’éventail des produits toxiques mis en oeuvre dans cette exploitation des gaz de schiste et énumèrent les risques en résultant : contaminations de l’air, fuites de méthane en tête de puits, remontées de gaz par les failles jusqu’aux aquifères inférieurs et les aquifères supérieurs, secousses sismiques engendrées par la fracturation, graves sinistres surface suites à des explosions, incendies etc.

Ce qui retiennent les nombreux agriculteurs présents dans la salle, c’est ce « don » de la ressource en eau aux compagnies gazières, car l’accès à cette ressource revient assez cher au consommateur de Poméranie.

Ce qui les heurte également, c’est le stockage en bassin, à l’air libre, de l’eau usée, contaminée par les produits chimiques et les bactéries existantes, voire les remontées radioactives de radium, remontées favorisées par le forage.

Pour eux il est évident que cette technique de fracturation comporte de sérieuses lacunes et qu’ils est urgent d’ouvrir un débat pour interpeller les autorités sur un principe de précaution préalable aux travaux de forage.
De plus, il est clairement démontré avec des exemples concrets provenant des Etats-Unis et du Québec, que cette industrie ne crée pas d’emploi dans les régions où elle passe. ’’C’est une industrie nomade !’’ déclare Elisabelle Bourgue.

Dans la foulée la représentante de No fracking France dresse un rapide tableau de la situation en France, en premier lieu l’inattendue mobilisation citoyenne de personnes de toutes tendances politiques qui se sont unies dans cette lutte contre l’exploitation du gaz et du pétrole de schiste.

Elle explique comment l’alerte a été donnée successivement par deux journalistes, Hervé Kempf, en mars 2010, puis par Fabrice Nicolino, en novembre 2010.
Elle cite le citoyen Jose Bové , qui s’est associé a cette cause, souhaitant apporter son expérience, issue de ses autres combats. Elle insiste sur la date du 26 février 2011, selon elle très importante : à Villeneuve-de-Berg, en Ardêche, s’étaient réunies plus de 20.000 personnes. Cette date marquera le début des futures manifestations en France. Cette date, dont l’anniversaire sera fêtée le lendemain, prend également une grande symbolique , selon Elisabelle Bourgue puisqu’elle correspond avec cet échange citoyen franco-polonais, cela pourrait être une date anniversaire de résistance mondiale au gaz de schiste ?

Ce sont les citoyens qui en France ont organisé des réunions dans leurs territoires et se sont constitués en Collectifs. Ensuite les élus locaux alertes par les citoyens se sont joints à la mobilisation. Le couple citoyens /élus locaux (maires) constitue aujourd’hui une force, en France sur cette question.

Elisabelle Bourgue explique pourquoi la loi adoptée le 13 juillet dernier n’est pas satisfaisante : elle interdit en effet la fracturation hydraulique pour l’exploitation, mais ne l’interdit pas pour des recherches dites scientifiques, Elle explique le fonctionnement d’attribution des permis de recherche d’hydrocarbures en France et des instructions de dossiers qui se poursuivent, d’où le double discours du gouvernement français qui n’a pas vraiment renoncé mais cherche seulement à calmer l’opinion publique, désormais très fervente sur le sujet.

A cette présentation de l’importante mobilisation en France, l’assemblée applaudit.

Elisabelle Bourgue émue, explique qu’elle ne s’attendait pas à rencontrer autant de personnes disposées à entamer un dialogue aussi constructif, elle avoue même avoir craint de rencontrer uniquement des gens gagnés à l’exploitation du gaz de schiste en Pologne, car c’est ce qui est retransmis, sur les Polonais, par une campagne de propagande européenne. Elle annonce donc son souhait de revenir avec des scientifiques européens et québécois, dès le printemps, pour soutenir les Polonais dans leur recherche d’information.

En conclusion, elle dénonce la bulle spéculative représentée par cette exploitation des gaz et pétrole de schiste à travers le monde, affirme que la ressource de shale gas est volontairement surestimée et que la plus grande opacité règne à l’identique en Pologne, dans le reste de l’ Europe, que ce soit en France, en Allemagne, en Grande Bretagne, en Bulgarie et outre Atlantique, États-Unis, Canada, Québec.....Qu’une campagne de propagande mondiale est orchestrée sur cette problématique avec des pressions sur les gouvernements et des accointances politico-mafieuses qui n’ont comme seul but que le profit financier d’un petit nombre au détriment de l’intérêt premier des populations.
Avec comme grand argument diffusé par cette propagande : « l’indépendance nationale énergétique » !

No Fracking France oppose à cette propagande l’urgence de l’ouverture d’un vrai débat sur les énergies renouvelables.

En effet , même si l’industrie gazière et pétrolière souhaite jouer sa dernière partition, avant de tirer sa réverence, en terminant son ère extractiviste pilleuse des ressources fossiles, par celle du shale , ’’shiste’’, dit Elisabelle Bourgue, il faudra bien arriver aux énergies renouvellables, un jour, alors pourquoi pas maintenant !

Après l’intervention de No Fracking France , c’est Teresa Adamska, du Centre du développement durable Centrum Zróżnoważonego Rozwoju, qui prend la parole. Le ton grave, cette spécialiste du droit minier montre sur l’écran une carte des concessions d’exploration accordées en Pologne à des sociétés gazières, environ 130 jusqu’à présent. Ces concessions couvrent maintenant plus du tiers du territoire de ce pays, sans parler des permis de recherche actuellement en attente d’approbation. Dans les territoires des concessions déjà accordées, le nouveau droit minier en vigueur depuis le 1er janvier 2012 prévoit l’instauration de « zones protégées » là où la prospection sismique aura révélé un potentiel gazier probable. Teresa Adamska explique d’abord à l’assemblée comment les compagnies pétro-gazières ont décroché leurs permis d’exploration : permis accordés au premier prenant sans même soumissions à appel d’offre.

Teresa Adamska dévoile ensuite les rouages d’un nouveau mécanisme juridique donnant non seulement la priorité à l’exploitation de la ressource aux compagnies ayant réalisé initialement l’exploration, mais aussi la possibilité de faire modifier les plans d’occupations des sols élaborés à grands frais par les communes.

Effarées, les nombreuses personnes présentes découvrent alors que derrière ces bien curieuses « zones protégées » se cachent en fait un véritable zonage à vocation minière dans les régions prospectées. Ce zonage sans consultation préalable des populations concernées est imposé d’en haut, au gré des intérêts de grandes compagnies gazières venues surtout d’Amérique du Nord. Tout est prévu d’avance pour que ces grands « alliés industriels de la Pologne », « champions de l’indépendance énergétique », puissent installer des forages d’exploration sans être inquiétés en cas de réticences de la part des populations locales, ces travaux étant maintenant des actions « d’intérêt général » au même titre que les chantiers autoroutiers.

A propos d’intérêt général, Teresa Adamska en tant qu’avocat du développement durable dresse dans la foulée un bilan économique prévisionnel de la présumée fabuleuse aventure énergétique de l’exploitation du gaz de schiste, bilan extrêmement négatif pour les collectivités locales lorsque l’on intègre dans le calcul des pertes irréversibles telles le déclin du tourisme et de l’agriculture locale, la délocalisation d’activités incompatibles avec cette nouvelle activité industrielle, la dévalorisation des terrains dans les territoires miniers, l’impossibilité dans le futur d’exploiter la ressource géothermique.... Chiffres en main, Teresa Adamska dresse un réquisitoire impitoyable contre les promoteurs du gaz de schiste qui présentent l’aventure du gaz de schiste comme un nouvel Eldorado et ont déjà trompé cinq millions de citoyens polonais selon les premières estimations du Centre du Développement durable.

Après ce second exposé très complémentaire du premier, la situation dans la salle devient rapidement incontrôlable avec une participation inattendue du public.

L’atmosphère, qui est très électrisée, devient orageuse lorsque que Małgorzata Klawiter, chargée de mission Gaz de schiste auprès du maréchal de Voïdodie, est directement interpellée par un agriculteur puis invitée à s’expliquer sur le devant de la scène. Małgorzata Klawiter, très courageusement, relèvera le défi, mais aura du mal à convaincre face à cette assemblée conquise par les deux intervenants précédents. Il faut dire qu’au regard des statistiques officielles - 70 % de Polonais favorables à l’exploitation du gaz de schiste -, il ne reste plus grand monde dans cette salle pour promouvoir le gaz de schiste, à part elle.

Cette soirée, qui restera probablement historique non seulement en Cachoubie mais aussi à l’échelle nationale, montre aussi que les Polonais ont bien gardé les bons vieux réflexes de l’époque de Solidarność et sont toujours prêts à s’unir pour défendre leurs libertés. La clôture de la rencontre par Hieronim Więcek, président de l’association Stowarzyszenie Niesiołowice Węsiory Kamnienne Kręgi, sera placée sous le signe de la coopération franco-polonaise sur la thématique du gaz de schiste, avec des grands projets d’avenir, notamment ce grand rassemblement annoncé pour la fin du printemps en Cachoubie autour d’un colloque scientifique réunissant d’éminents spécialistes.

Compte-rendu par le traducteur Gérard Lemoine


Dimanche 26 février - C’est un vent humide et glacial qui nous surprend le matin du 25 à notre arrivée à Lewino, commune de Linia, dans la campagne de Cachoubie

Je suis accompagnée de mon précieux traducteur, le géologue naturaliste, Gérard Lemoine, ainsi que d’Andrzej Muśko , porte parole de l’Association Stowarzyszenie Niesiołowice Węsiory Kamnienne Kręgi.

Nous sommes attendus par madame Justina Kłos et son amie, elle ont créé une association locale de défense des usagers et de l’environnement, l’association, Lewino Natura XXI siècle.

Madame Kłos et son mari ont une exploitation agricole dans ce village, c’est sur le site du puits de forage schisto-gazier de la société Talisman Energie que nous nous rencontrons.

Ce site est situé à 500 mètres des premières habitations, il s’agit d’un terrain nivelé d’un hectare au milieu duquel se trouve une unique tête de puits protégée par une enceinte grillagée. Le site n’est pas clôturé, nous accédons sans difficulté à un mètre de la tête de puits ; partie affleurante du tubage ; le forage correspondant ayant dans le cas une profondeur de 2800 mètres profondeur des formations schisteuses siluriennes dans cette région de la plate-forme péribalte.

Madame Kłos dresse alors un historique des travaux de forage de la Compagnie canadienne depuis leur arrivée à Lewino en août 2011.

Talisman Energy est arrivée l’été dernier dans ce village peuplé d’une centaines d’habitants, et vivant essentiellement de l’agriculture. Les représentants de Talisman Energy organisent alors une réunion publique pour présenter leur projet de forage de gaz de schiste.

A la suite de cette réunion, l’association de Mme Kłoś soumet un questionnaire à la société Talisman Energy. Dans ce questionnaire l’association fait état de nombreuses inquiétudes des habitants concernant l’approvisionnement en eau du village, dans le contexte de prélèvement futurs pour les besoins de la fracturation hydraulique. La Société Talisman Energy envisage en effet d’utiliser le captage existant sur le village pour s’approvisionner en eau. Or, la prise d’eau du village est une installation vétuste. En conséquence toute sollicitation exceptionnelle prolongée de cette installation de pompage risque de la détériorer, ce qui en période estivale peut entraîner une rupture d’approvisionnement en eau pour l’agriculture, qui est ici une agriculture essentiellement d’élevage. Outre ce risque de conflit d’usage, les contaminations potentielles des eaux des nappes phréatiques sont également évoquées, notamment dans la perspective de stockages en bassins d’effluents industriels que sont les fluides résiduels de fracturation hydraulique.

Nous apprenons que le terrain où nous nous trouvons appartient à un agriculteur. Talisman Energy lui a loué cette parcelle. Une clause de confidentialité lie les deux partie. Nul ne peut de ce fait connaître le montant de l’indemnisation financière perçue par cet agriculteur.

Sur le départ, Mme Kłos nous interpelle : « Talisman revient dans deux mois pour faire un test de fracturation hydraulique ». Elle nous donne son contact de manière à ce que nous puissions lui communiquer toute information économique et scientifique objective relative aux risques environnementaux inhérents à l’exploitation du gaz de schiste.

Nous repartons de Lewino pour regagner la ville de Sulęczyno, où se tiendra dans la soirée, à l’occasion de la venue de la délégation No Fracking France en Cachoubie, une réunion d’information publique sur la thématique du Gaz de schiste... une première dans la région...


Samedi 25 Février - Il est 17 heures le 24 février lorsque Elisabelle Bourgue de l’Association No Fracking France est accueillie à l’aéroport Lech Wałęsa à Gdańsk (Pologne du Nord ) par Gérard Lemoine, géologue, réceptif local et organisateur de cet échange franco-polonais. Elisabelle Bourgue et Gérard Lemoine ont été mis en relation par Marc Durand, géologue québecois.

No Fracking France est invitée pour 5 jours en Pologne sur la problématique de l’exploitation du schiste par l’association locale Niesiełowice Węsiory Kamnienne Kręgi. Cette première rencontre a lieu à Kartuzy le soir même. Sont présents :

- Hieronim Więcek, Président de Niesiełowice Węsiory Kamnienne Kręgi ;

- Jacek Czapiewski, juriste, membre de Niesiełowice Węsiory Kamnienne Kręgi ;

- Andrzej Muśko, chargé de relations publiques de Niesiełowice Węsiory Kamnienne Kręgi ;

- Henryka Antczak , conseillère municipale à Kartuzy.

Deux étudiants journaliste français, en lien avec Elisabelle Bourgue la rejoignent. En effet, ils réalisent pour leurs études un film franco-polonais sur la thématique du gaz de schiste.

Lors de cette réunion l’association Niesiełowice Węsiory Kamnienne Kręgi explique comment elle s’est constituée pour le règlement de conflits d’usages et de protection de l’environnement, puis s’est engagée dans la lutte pour l’information sur le gaz de schiste en Pologne. Cet engagement fait suite au constat suivant : les Polonais manquent cruellement d’informations objectives sur l’exploitation du gaz de schiste qui a commencé dans ce pays l’été dernier, dans un climat de propagande exclusivement orienté vers la PROMOTION de l’industrie du Gaz de schiste.

Cette PROMOTION est organisée en plus haut lieu par le gouvernement actuel, avec des moyens conséquents, notamment la mise en poste de chargés de Mission gaz de schiste dans chaque Voïvodie (« région » polonaise).

No Fracking France expose de son côté la situation en France au regard de la mobilisation contre l’exploitation du gaz et du pétrole de schiste. Elle évoque la loi interdisant depuis le 13 juillet dernier la fracturation hydraulique. Elle précise que la fracturation hydraulique est interdite pour l’exploitation, mais reste autorisée a des fins de recherche d’exploration.

Elle détaille la procédure d’attribution des permis de recherche d’hydrocarbures en France, l’octroi des permis et dresse un tableau des Permis accordés, soit 73 au dernier bulletin BEPH [Bulletin du Bureau Exploration Production des Hydrocarbures]. Elle attire l’attention sur le fait qu’il existe une ambiguïté et un double discours du gouvernement français qui d’un côté adopte une Loi interdisant la fracturation hydraulique et de l’autre poursuit l’instruction de permis de recherche, pour des compagnies prospectant essentiellement des hydrocarbures non conventionnels, dont la seule technique d’extraction est la fracturation hydraulique.

Un témoignage est également apporté par Elisabelle Bourgue de la situation au Québec, où elle s’est déplacée en octobre dernier, situation équivalente à un moratoire, après un début d’exploitation qui a entraîne de graves désordres hydrogéologiques sous forme d importantes migrations de méthane autour de têtes de puits, la proportion étant de 19 puits non étanches sur 31 forés

Après cet échange très édifiant d’informations les deux associations comprennent encore mieux l’utilité d’une coopération franco-polonaise sur cette thématique, ce qui les encourage à préparer ensemble la réunion publique d’information, prévue le lendemain à Sulęczyno.


Vendredi 24 Février - No Fracking France se déplace en Pologne pour un séjour de 5 jours, du 24 février au 1er mars , sur invitation de l’association Stowarzyszenie Niesiołowice Węsiory Kemnienne Kręgi, en particulier de son Président M. Hieronim Więcek et du juriste Jacek Czapiewski.

Nous allons visiter des régions et des sites concernés par l’exploitation du gaz de schiste , rencontrer les populations ainsi que des élus locaux et différentes associations de défense de l’environnement.

Une réunion publique d’information est prévue à Sulęczyno le 25 février sur les risques liés à l’exploitation du gaz de schiste .

Nous y interviendrons pour informer les Polonais des conséquences nuisibles de la fracturation hydraulique, la seule méthode en cours utilisée par l’industrie.

Comme nous le faisons en France, nous montrerons les sinistres écologiques résultant de cette pratique en Pennsylvanie et ailleurs.

No Fracking France se rend également en Pologne pour échanger des informations, découvrir ce qu’il s’y passe, en parler à notre retour. "Ni Ici, Ni ailleurs" prend ainsi tout son sens.

Et puisque nous ne revendiquons pas “Not in my back yard” (NIMBY) , c’est à dire “pas dans mon jardin ”, No Fracking France entend développer la solidarité avec ceux qui luttent pour protéger l’air, la vie, la ressource en eau.

Nous sommes également très heureux de voir Madame Teresa Adamska participer à la réunion d’information. Elle devrait nous présenter les retombées du nouveau droit minier en Pologne sur la gestion des concessions.



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Source : Reporterre et No Fracking France.

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Du même auteur       Elisabelle Bourgue (No Fracking France)