Grèce : l’espoir est revenu, Syriza a gagné

26 janvier 2015 / Julien Bayou

Dimanche, le parti de gauche Syriza a remporté les élections en Grèce, avec 36 % des voix. Reportage à Athènes en liesse : la Grèce recommence à espérer. Et l’Europe avec elle.

- Athènes, correspondance

00h01 dans la nuit du samedi au dimanche :

Ambiance surréaliste dans ce bar du quartier anar d’Exarchia d’Athènes. Bar kidnappé par deux équipes, pas des footeux, mais des militants motivés venus de toute l’Europe pour soutenir Syriza, la coalition qui rassemble gauche radicale et écologistes, favorite des élections grecques.

D’un côté les franco grecs, de l’autre des greco italiens.

Le concours de chant est lancé : l’Internationale, d’Avanti Populo, de Bella Ciao... c’est la veille du jour J et à cette heure, nous sommes tous grecs.

Tous Grecs pour soutenir l’alternative en Grèce, pays et peuple martyrisés par les politiques d’austérité imposées, au nom de la « responsabilité », par l’Europe.

Tous Grecs aussi parce c’est de la Grèce que viendra peut-être la réorientation de ces politiques européennes et de cette orthodoxie qui s’impose partout comme un lent poison et mine le sentiment pro-européen.

Tous Grecs aussi parce que l’ovni Syriza donne à espérer aussi pour la constitution en France d’un ovni similaire qui coalise appareils et aspirations citoyennes autour d’une alternative au « il n’y a pas d’alternative ».

A la table des « franco-grecs », des militants écolos, jeunes écolos, des socialistes un brin remontés, appelons les « effarés, critiques », des communistes... tous venus soutenir cette coalition de dizaines de partis, des communistes aux écologistes, qui incarne désormais la lutte contre l’austérité en Grèce, mais aussi en Europe.

Sur le tard arrivent Pierre Larrouturou et Isabelle Attard de Nouvelle Donne et Raquel Garrido du Parti de Gauche. Ça y est, l’autre gauche française est au complet, réunie le temps d’un soir. Ce n’est pas le moindre des tours de force d’Alexis Tsipras et de Syriza. En fait c’est un mélange de jour J et de jour le plus long,

En plus calme évidemment. Dans un bureau de vote visité à l’heure de la sieste, on vote paisiblement, loin du chaos et de l’effroi agité par la Troïka – ici on dit Catastroika – les institutions de tutelle le Fonds Monétaire Internationale, la Commission Européenne et la Banque Centrale Européenne. Les électeurs doivent enjamber les fils du flot de caméras de tous pays qui gênent ici et là.

Sur la place Syntagma du Parlement grec, au stand de Nouvelle Démocratie, le parti du Premier Ministre (sortant !) conservateur Samaras, on s’affiche moyennement confiant : « Les gens sont fâchés c’est vrai, mais on compte sur la peur de l’incertitude Syriza ».

C’est beau la démocratie de la peur, non ?

Arrive enfin l’heure des premières estimations. Syriza est devant, mais en fait, loin devant : dix points dans la vue de Nouvelle Démocratie, la majorité absolue des 151 députés en ligne de mire.

J’enchaîne les directs pour LCI , Itélé, BFM et grapille des infos de France : l’ensemble de la classe politique « vole au secours de la victoire », comme l’avait prédit un des militants socialistes de ma délégation. Tel ministre explique même que c’est un peu la victoire de Hollande ce soir, en gros.

Petit haut le cœur devant la politique à la papa qui s’accommode de tout, change d’avis comme de chemise, l’important étant de rester vaguement à flot.

A l’inverse, la personnalité de Tsipras, quarante ans à peine, qui a toujours martelé le même discours anti-austérité, est pour beaucoup dans le succès de Syriza.

Cela dit Hollande serait bien inspiré de soutenir Tsipras. Nous aurons besoin nous aussi de desserrer l’étau de l’orthodoxie budgétaire européenne. Si possible pour, comme Syriza, soutenir le droit des citoyens à manger, se chauffer, se nourrir, se soigner, plutôt que de dilapider les marges de manœuvre en baisses de cotisations aveugles pour les entreprises.

C’est le programme de Syriza : « Refaire de la Grèce un pays civilisé » et lancer un « plan humanitaire » de soutien aux Grecs : électricité, santé, alimentation, couverture maladie.

Mais pour y parvenir, le « jour d’après », on le sait, sera crucial : pour appliquer son programme, Tsipras aura besoin de soutien à travers l’Europe. Ceux qui se disent de gauche, comme Hollande ou Renzi, doivent le soutenir. Ils seront jugés sur pièce.

Les scènes surréalistes se succèdent : à la télé, la BBC montre Tsipras annonçant « plus de solidarité et de coopération en Europe » et un bandeau contradictoire, « le premier ministre actuel dit que les mesures d’austérité fonctionnent ».

Le pays qui devait couler l’Europe il y a quatre ans est à nouveau sous les projecteurs du monde entier. Mais cette fois, c’est lui qui réanime le sentiment européen.

On sent une fierté qui monte, une dignité qui revient. Sur la place où j’ai vu il y a trois ans la manifestation la plus violente de ma vie, celle du désespoir contre le plan d’austérité qui baissait les salaires et les retraites, on chante, on boit, on achète des drapeaux grecs... sur fond de concert de klaxons.

On reste prudent. La victoire est acquise, mais place de l’Université, on vise le triomphe : la majorité absolue, l’essai transformé, le Graal des 151 sièges.

Les chants sont militants : c’est « Bella ciao », on lâche rien des HK et les saltimbanques (en français dans le texte) ou cette complainte qui rend hommage à un militant irlandais mort sous les coups anglais. Et « power to the people » of course. A nouveau, la foule entonne l’Internationale, en grec, italien, français, en allemand...

Enfin, vers 22 heures, Tsipras arrive à la tribune montée, pour l’occasion, place de l’Université. On ne sait toujours pas s’il a la majorité absolue. Peu importe : il parle comme un Premier ministre, et déroule un programme sur quatre ans. Un Premier ministre un peu particulier tout de même qui programme un petit « Rock the casbah » et un feu d’artifice entre deux prises de parole.

- Alexis Tsipras -

Foule en liesse...

On attendait soit une victoire soit un triomphe, et dans tous les cas un « jour d’après » aussi crucial que compliqué.

A 3 h du matin et à 93 % du dépouillement, le ministère de l’Intérieur n’annonce que 149 sièges, pas de quoi constituer une majorité sans autre soutien. La victoire est belle mais demain est incertain.

- Les chiffres des résultats de l’élection




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Lire aussi : Un autre défi pour Syriza : stopper le saccage écologique de la Grèce

Source : Julien Bayou pour Reporterre

Photos : Julien Bayou, sauf Alexis Tsipras (Lorzenzo Gaudenzi).


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