Grenelle : une couleur verte au même capitalisme

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22 octobre 2008 / Agnès Sinaï

La loi Grenelle, en discussion au Parlement, ne change pas réellement les structures du système économique actuel.

Depuis une trentaine d’années, les sociétés industrielles savent que le modèle de la croissance sans fin est insoutenable en regard des limites des ressources naturelles. Elles n’en ont pas moins poursuivi leur « développement » à une cadence soutenue, malgré les avertissements de lanceurs d’alerte divers, du Club de Rome des années 1970 au Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). A fortiori, elles sont su élaborer des stratégies et une rhétorique ayant vocation à occulter la face cachée de la surabondance.
En France, après la laborieuse stratégie nationale de développement durable inspirée des recommandations du Sommet de la Terre de Rio (1992), après la Charte de l’environnement intégrée à la Constitution en 2005, la loi de mise en œuvre du Grenelle de l’environnement se veut un texte de rupture sur fond de révolution écologique. L’annonce de ce dispositif a fait l’objet d’une mise en scène médiatique de grande envergure, le président Nicolas Sarkozy s’affichant aux côtés de l’ancien vice-président américain Albert Gore et de Wangari Maathai, prix Nobel de la paix, le 25 octobre 2007, à l’occasion de la restitution des conclusions de la réunion.

M. Sarkozy en appelle alors à « une révolution dans nos façons de penser et dans nos façons de décider. Une révolution dans nos comportements, dans nos politiques, dans nos objectifs et dans nos critères ». Il annonce : « Il faut avoir le courage de reconnaître que nous ne pouvons plus définir des politiques en ignorant le défi climatique, en ignorant que nous détruisons les conditions de notre survie. Premier principe : tous les grands projets publics, toutes les décisions publiques seront désormais arbitrées en intégrant leur coût pour le climat, leur “coût en carbone”. Toutes les décisions publiques seront arbitrées en intégrant leur coût pour la biodiversité. « Très clairement, un projet dont le coût environnemental est trop lourd sera refusé. » Belle rhétorique, bientôt perdue dans les labyrinthes de la nouvelle expertocratie environnementale.

Une approche fragmentée
Au nom de la concertation, les lobbies de la chimie, du BTP (bâtiment, travaux publics), de l’agroalimentaire, les publicitaires, les industries de l’automobile et les patrons de la grande distribution ont autant voix au chapitre que les associations environnementales. Quelque deux cent soixante-treize engagements sont initialement élaborés à un rythme effréné par six groupes de travail, relatifs à l’énergie et au changement climatique, à la préservation de la biodiversité et des ressources naturelles, à l’instauration d’un environnement respectueux de la santé, aux modes de production et de consommation « durables », à des modes de production écologiques « favorables à la compétitivité et à l’emploi », à la construction d’une « démocratie écologique (1) ».

Mais, entre les propositions initiales et le texte final de la « loi d’accélération de la mutation environnementale » (sic) débattue au Parlement, les organisations non gouvernementales (ONG) se sont vu confisquer le processus. Instrumentalisées au service d’un système de décision dans lequel elles n’auront pas le dernier mot, elles sont devenues les témoins passifs d’arbitrages technocratiques pris en réunions interministérielles par des hauts fonctionnaires et des acteurs économiques, pollueurs et bétonneurs d’hier et d’aujourd’hui.
Le nucléaire est resté intangible, délibérément exclu de la négociation : c’est le gouvernement qui fixe le périmètre du débat, ce qui est « participatif » et ce qui ne l’est pas. Cette sanctuarisation du nucléaire contredit étrangement le souci des générations futures et des risques actuels, que les incidents à répétition de la centrale du Tricastin cet été, puis les fuites à la centrale de Chinon le 24 septembre et à La Hague le 10 octobre, sont venus rappeler. L’annonce de la construction d’un deuxième réacteur pressurisé européen (EPR) et les projets d’exportation de réacteurs nucléaires français jusque dans la Libye du colonel Khadafi, pays où l’on imaginerait plutôt des centrales photovoltaïques, échappent à tout débat démocratique.

L’approche fragmentée domine, au détriment de la vision systémique inhérente à l’écologie. L’amont est absent, les responsabilités non définies, les incompatibilités ne sont pas débattues. Les déchets, par exemple, ne font l’objet d’aucune obligation d’éco-conception, le tri sélectif étant un alibi qui n’entrave en rien le sur-emballage des produits de consommation courante répandus par les hypermarchés de masse. Actrices de ce nouveau « développement durable », les grandes surfaces sont appelées à poursuivre leur prolifération aux entrées de ville grâce à Jacques Attali et à sa « commission pour la libération de la croissance (2) » (sic), dont les travaux, bien qu’en discordance caricaturale avec ceux du Grenelle de l’environnement, ont reçu un aval législatif dès la loi de finances pour 2008.

« Autoroute écologique »
L’agriculture biologique reste dans une niche, séparée des autres modes d’agriculture, alors qu’elle a vocation à proposer un nouveau modèle, moins prédateur de sols et de nappes phréatiques. Le système français de répartition des aides de la politique agricole commune (PAC) est maintenu, et sa réforme reportée à 2012. Quant à l’« agriculture raisonnée », simulacre d’agriculture écologique, elle prend dans le Grenelle la nouvelle appellation de « Haute valeur environnementale ».
Tout le monde aura ses labels. Il y aura des pastilles vertes partout. Les « signes de qualité environnementale » se multiplieront, au risque de se banaliser. Les organismes génétiquement modifiés (OGM) vont revenir en force sur le territoire, après un moratoire de courte durée sur la semence herbicide du maïs Monsanto 810, alors que les mesures initialement proposées par le Grenelle réclamaient le droit de produire et de consommer sans OGM.

La « trame verte » tant réclamée par les écologistes servira de gage à la bonne conscience d’une agriculture par ailleurs productiviste. Car ce futur réseau de corridors de biodiversité ne sera opposable ni à des exploitations d’agriculture intensive à « haute qualité environnementale », ni à une autoroute ou à un barrage hydraulique. Le lobby agricole aura tiré son épingle du jeu du Grenelle en se mettant aux couleurs vertes sans changer fondamentalement ses pratiques, grâce à ce nouveau système d’indulgences écologiques, qui leur permet de gagner du temps face aux échéances de réduction de l’usage des pesticides prévues par le règlement européen REACH (3).

Autre incohérence notable : la construction de la future autoroute A 65, reliant Langon à Pau, en Aquitaine, confirmée après et malgré le Grenelle. Elle détruira 2000 hectares d’espaces naturels, huit zones « Natura 2000 » et des espèces protégées telles que le vison d’Europe, l’écrevisse à pattes blanches ou le papillon fadet, mais ce sera une autoroute « écologique », grâce au recours à des revêtements absorbant le CO2 et au tri des déchets dans les futures aires de repos. La rentabilité du projet n’a pas été rendue publique, mais, en cas de pertes financières, le concessionnaire pourrait reporter les dettes contractées sur les collectivités. Et ce au nom du principe fort peu écologique de privatisation des profits et de socialisation des pertes.

Nucléarisation du territoire, bétonnisation autoroutière, diffusion et dissémination de semences transgéniques… Ni les circuits courts agricoles, ni le développement des autonomies énergétiques, ni l’émergence de sociétés de sobriété ne sont mis en avant par le texte final de la loi Grenelle. Au final, il n’est pas question d’encourager une plus grande durabilité des produits plutôt que leur recyclage, pas plus que de mettre en valeur le développement de comportements et de technologies renforçant l’autonomie de leurs utilisateurs, l’accès des populations défavorisées à un environnement de qualité et la diminution de leur dépendance vis-à-vis des transports et de l’énergie nucléaire.

Une industrie de réparation de la nature
La résistance à la destruction de la capacité à se prendre en charge, de l’autonomie existentielle des individus, est une composante fondamentale de l’écologie politique. Une des motivations de l’écologie est de défendre le « monde vécu » contre le règne des experts et la réification de la nature (4). Mais dans la société de marché reverdie, l’environnement est une catégorie économique comme une autre, puisque tous les champs de la vie sociale sont soumis à l’économie, sur fond de régression des services publics et de montée en puissance d’une techno-politique sécuritaire. La débâcle environnementale offre de nouvelles opportunités à la raison économique, qui voit s’ouvrir une nouvelle industrie de réparation de la nature, des champs palliatifs de la séquestration (du gaz carbonique), formellement inscrite dans la loi Grenelle, aux succédanés nanotechnologiques et autres agrocarburants « verts ».

L’Etat, par la grâce prestidigitatrice du super ministre de l’écologie Jean-Louis Borloo, ne mobilisera pas de financements substantiels pour soutenir le nouveau modèle écologique, le projet de mise en cohérence de la fiscalité écologique étant reporté sine die au nom du pouvoir d’achat à court terme. Crédits d’impôts, prêts bonifiés et partenariats publics-privés sont les ressorts d’une politique individualiste plutôt que solidaire. Le bonus-malus est présenté comme une mesure phare ayant vocation à s’appliquer, outre aux voitures, à d’autres objets manufacturés énergivores tels que les écrans plats des téléviseurs, les congélateurs et réfrigérateurs, les lave-linge et autres séchoirs…
Une vraie rupture signifierait plutôt le retrait pur et simple des produits et voitures aussi énergivores qu’inutiles comme les 4x4. Autant d’objets qui bénéficient d’une propagande pseudo-verte véhiculée par des publicités mensongères où le coût écologique des produits reste illisible.

Au-delà de ce redéploiement de l’« administration du désastre (5) », rien ne change réellement : M. Sarkozy a promis aux pêcheurs de Boulogne-sur-Mer de lutter contre les quotas de pêche, M. Dominique Bussereau lance de nouvelles autoroutes, et Bercy, au nom de la concurrence, a tiré vers le bas le règlement européen REACH sur les produits chimiques.

Les marchandises et les techniques tiennent lieu de monde. Comme le souligne le philosophe Gunther Anders, les hauts-fourneaux, les usines, les centrales électriques, les piles atomiques, sont les « maisons de l’être » dans lesquelles l’homme entreprend de soumettre à la transformation le monde dans son entier — « une tâche si folle que l’expression classique d’homo faber ne convient plus pour désigner l’homme saisi par cette fièvre de transformation (6)  ». L’addiction féroce des sociétés actuelles à ces « maisons de l’être » reste un tabou central, auquel nulle politique de développement durable ne s’est jamais attaquée.

(1) Voir le site officiel du Grenelle.
(2) http://www.liberationdelacroissance...
(3) REACH : acronyme tiré de l’intitulé en anglais de la législation européenne sur les substances chimiques, « Registration, Evaluation, Autorisation and restriction of Chemicals » (« Enregistrement, évaluation, autorisation et restriction des substances chimiques »).
(4) Cf. André Gorz, Ecologica, Galilée, Paris, 2008, p. 53.
(5) Cf. René Riesel et Jaime Semprun, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, L’Encyclopédie des nuisances, Paris, 2008.
(6) Gunther Anders, L’Obsolescence de l’homme, L’Encyclopédie des nuisances, Paris, 2002, p. 213.



L’auteur : Agnès Sinaï est journaliste indépendante. Elle a écrit Sauver la Terre, avec Yves Cochet (Fayard, 2003) et réalisé une série télévisée sur le changement climatique, diffusée sur Arte en mars 2006.

Source : http://www.monde-diplomatique.fr/ca...

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