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Tribune

Il y a quinze ans, le PS enterrait déjà le diesel

La question de la taxe diesel n’est pas nouvelle : elle s’est déjà posée il y a quinze ans. Et à l’époque, déjà, Lionel Jospin, premier ministre PS, l’avait à peu près enterrée. Mais puisque les écologistes d’EELV laissent faire, pourquoi se gêner ?


Il y a 15 ans, je devais présenter au Conseil d’analyse économique de Lionel Jospin un rapport sur la fiscalité écologique. L’exemple développé portait sur la fiscalité du diesel. Les premières publications sur son caractère cancérigène étaient déjà connues ; la Commission européenne, alarmée, demandait aux pays-membres d’annuler les avantages fiscaux de ce carburant.

Après plusieurs mois de consultations (y compris avec la Fédération Nationale des Transports Routiers, pour distinguer la fiscalité diesel des professionnels de celle des véhicules de tourisme), je présentais mon rapport. Il recommandait un alignement de la fiscalité du diesel sur celle de l’essence en deux ans et répartissait par tiers son bénéfice entre la résorption du déficit budgétaire, le financement de nouveaux transports en commun, et les compensations pour les ménages populaires prisonniers du diesel (Économie politique des écotaxes, Conseil d’analyse économique n° 8, 1998).

Surprise : au dernier moment, un membre du Conseil, collaborateur socialiste du cabinet de Dominique Voynet, présenta un contre-rapport : « Il n’y a pas le feu, rien n’est sûr, restons-en là. » J’appelai le Conseil à méditer l’exemple du sang contaminé, et que nous ne serions pas de ces mauvais conseillers qui avaient fait distribuer aux hémophiles des plaquettes de sang porteuses du sida.

Comme à son habitude, Lionel Jospin coupa la poire en deux : réduction de moitié de la différence de taxes diesel/essence. Aujourd’hui, le gouvernement Ayrault prend la suite des gouvernements de droite qui se sont succédés depuis 2002 : on laisse la fiscalité diesel en l’état.

Bilan de ces tergiversations : 15 000 morts par an, 41 000 comme "facteur aggravant" (du tabac par exemple : chiffres peut-être exagérés, mais en tout cas de l’ordre de grandeur des accidents de la route), écroulement de PSA, alors fleuron de l’automobile française, aujourd’hui accusé de fabriquer des voitures cancérigènes.

La pusillanimité du Parti socialiste ne date pas d’aujourd’hui

La pusillanimité du Parti socialiste ne date donc pas d’aujourd’hui, ses conséquences sont désastreuses. Les deux argument sont toujours les mêmes : les industries en place, si polluantes soient-elles, c’est des emplois ! Emplois mortels ? Tant pis. Et puis on ne va pas faire payer les ouvriers, obligés d’aller travailler avec leurs vieilles voitures au diesel.

Il faut sortir de ce piège. Les solutions existent pour les ménages les plus pauvres : chèques compensateurs, hausse des minima sociaux, etc. Mais voilà, les lobbies en place sont toujours plus puissants que les lobbies de l’avenir. On peut s’égosiller, démontrer au PS, études à l’appui, qu’il y a plus d’emplois à créer dans les transports en commun (y compris les autobus à gaz fabriqués par les mêmes firmes automobiles…), l’immobilisme bénéficiera toujours de la « prime au sortant ».

Mais il y a aussi un problème structurel de la sociale-démocratie. Pendant tout le 20e siècle, elle a su forger un compromis entre capital et travail, mais au détriment de l’environnement, du tiers monde et des générations futures. C’est ce compromis-là qu’elle ne parvient pas à dépasser, alors que sa faillite est au coeur de la crise actuelle. C’est la solution à cette impasse qu’étaient censés promouvoir les écologistes avec leur New Deal vert.

Car il ne suffit pas d’incriminer les socialistes (et à plus forte raison leurs alliés occasionnels, PCF, PRG et MRC, encore plus défensifs sur la question). Si Jospin « cédait » à moitié à la minuscule mais turbulente représentation verte dans sa majorité, Hollande peut se permettre d’ignorer les avis de ses deux ministres et des groupes parlementaires EÉLV, car, depuis un an, ceux-ci ont laissé passer tout et n’importe quoi : la règle d’or de l’équilibre budgétaire, le CICE (pacte de compétitivité pour les entreprises), etc.

Aujourd’hui, EELV se réveille, parce qu’un congrès est en vue

Même la fermeture des 6 réacteurs nucléaires et de la filière MOX, pourtant validée par Hollande en novembre 2011, n’est plus à l’ordre du jour. Et, quand les bornes sont franchies, il n’y a plus de limites…

Aujourd’hui on nous rabat les oreilles avec la vertu préventive de l’exemple : « Il faut punir la Syrie, car sinon… » Mais les dirigeants d’Europe Écologie, avides d’obtenir, de garder ou de se préparer un poste en donnant des gages de « sagesse » au PS, ont oublié cet argument pendant trop longtemps. Aujourd’hui ils se réveillent, parce qu’un congrès est en vue. Faudra-t-il organiser un congrès d’Europe Ecologie tous les ans pour que le gouvernement Ayrault se souvienne de la santé de sa population ?

Le coup de gueule de Pascal Durand, samedi 15 septembre, aurait certes gagné à être… émis plus tôt. Problème de la goutte d’eau qui fait déborder le vase ? de la grenouille dans une casserole posée sur le feu ? Espérons qu’au moins il soit entendu en haut lieu.


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