Ils aiment les livres et les vélos : un étonnant voyage pour célébrer l’autonomie

15 octobre 2014 / Antoine Torrens (Reporterre)

Y a-t-il un rapport entre le vélo et les bibliothèques ? À cette question saugrenue, une première réponse : Cycling for libraries, un événement né en Finlande voilà quatre ans et qui vient de se dérouler en France pour la première fois. L’occasion d’une réflexion sur des proximités insoupçonnées entre les qualités du vélo et celles des bibliothèques.


Le principe de Cycling for libraries est simple : une centaine de bibliothécaires et d’amoureux des bibliothèques, venus des quatre coins de la planète, enfourchent leur bicyclette afin de donner de la visibilité aux bibliothèques et aux valeurs qu’elles portent.

Cent cyclistes en même temps, cela attire l’attention et les rencontres sur le chemin sont l’occasion de discussions informelles sur divers thèmes : l’accès à l’information, la transition numérique, la gratuité ou encore la censure.

À vélo jusqu’à Lyon depuis Montpellier… ou Zagreb

Cette édition 2014 partait de Montpellier et avait pour destination la ville de Lyon, où se déroulait le congrès mondial des bibliothèques – en France pour la première fois depuis vingt-cinq ans. De Montpellier à Lyon, ce sont 530 km qu’ont parcourus ces cyclistes de dix-huit nationalités différentes : Finlandais, Croates, Belges, Russes, Allemands, Canadiens et Estoniens constituaient sur les routes départementales une joyeuse tour de Babel en file indienne.

Sur le chemin, le groupe profitait des pauses ou des fins d’après-midi pour aller visiter des bibliothèques récentes ou particulièrement intéressantes : le Carré d’Art à Nîmes, la Cité des savoirs de Pierrevives, la bibliothèque de Saint-Jean-de-Védas, le Trente à Vienne, etc. Une façon agréable d’aborder avec des collègues du monde entier les particularités des bibliothèques françaises... et du vélo.

Point commun n°1 : favoriser l’autonomie et la liberté des individus

Une bicyclette peut aller à peu près partout sans autre énergie que la force des jambes de celui qui la conduit. La marche, elle, ne permet de parcourir que des distances limitées – sauf à y passer beaucoup de temps. Quant aux véhicules motorisés, ils s’arrêtent dès qu’ils manquent de carburant et, bien souvent, ne peuvent pas emprunter les chemins de forêt ou de montagne.

Tout cela devenait flagrant au Musée du deux-roues du Château de Bosc, où le groupe de cyclo-bibliothécaires avait prévu une halte. La visite était l’occasion de découvrir le prototype initial de l’engin magique sur lequel on avait posé ses fesses : la draisienne, inventée en 1818, et qui permettait à l’époque de faire 14 km en une heure… avec les pieds au sol.

Le pédalier, qui transmet aux roues à l’aide d’une chaîne le mouvement impulsé par les pieds, n’a été inventé que vers 1863. Deux roues, un cadre, un guidon, un pédalier : une ingénieuse simplicité qui fait du vélo, pour les écologistes de tout bord, un modèle d’autonomie énergétique autant que de liberté individuelle.

La démarche écologique se retrouvait hors du musée puisque le Château de Bosc est aussi un domaine viticole en biodynamie. Ses exploitants, Claude et Guillaume Reynaud, parviennent depuis quelques années à produire un vin totalement dépourvu de sulfites.

Revenons aux bibliothèques. Sans que l’usager s’en rende toujours compte, la quête de l’autonomie fait partie de leurs valeurs cardinales : les bibliothèques mettent à la disposition de tous, sans distinction, les livres, les films et les articles qui permettent à chacun de s’instruire et de se former comme il l’entend.

La perspective est éminemment politique : comme l’a récemment rappelé la Fédération internationale des bibliothèques dans la Déclaration de Lyon sur l’accès à l’information et au développement, « l’accès à l’information permet aux individus, notamment aux populations les plus pauvres et les plus marginalisées, d’exercer leurs droits civiques, politiques, économiques, sociaux et culturels ».

Les bibliothèques fournissent à leurs usagers des outils (catalogues, classifications, tutoriels, formations) qui leur permettent, s’ils le souhaitent, de se débrouiller seuls.

Cette autonomie connaît à l’ère numérique à la fois des formes nouvelles et des remises en cause : parfois accusée de rompre le contact humain entre bibliothécaire et lecteur, elle demeure privilégiée par la quasi-totalité du petit million de bibliothèques qui existent dans le monde.

Point commun n°2 : aller loin, étonnamment loin, et se dépasser tranquillement

Parmi les 100 bibliothécaires qui sont montés sur leur vélo au début du mois d’août, certains étaient des cyclistes expérimentés et avaient déjà gravi plusieurs fois le mont Ventoux tandis que beaucoup d’autres étaient plutôt des cyclistes du dimanche après-midi. N’était-il pas un peu présomptueux d’espérer aller jusqu’à Lyon à la seule force de leurs jambes ?

En réalité, quelques jours plus tard, ils s’apercevaient que, malgré quelques collines un peu cruelles, les 530 km s’étaient faits naturellement. Il faut dire qu’un vélo, cela avance finalement assez vite et au prix d’un effort tout à fait modéré. Il y a quelque chose de miraculeux, à la fois très rapide et étonnamment humain, dans le rythme de la bicyclette, un rythme qui permet de profiter du paysage et de discuter avec ses voisins de route tout en avançant efficacement vers l’étape du jour.

Les vélorutionnaires soulignent cela en citant Ivan Ilitch : « Entre des hommes libres, des rapports productifs vont à l’allure d’une bicyclette, et pas plus vite ». (1)

À la bibliothèque, c’est un peu pareil. Lire un livre, que ce soit sur papier ou en ligne, est une activité qui requiert à la fois du temps et de la concentration. Le lecteur peut avancer plus ou moins vite dans le livre, changer de vitesse selon qu’il traverse une description calme ou une péripétie haletante mais il est toujours tenu aux limites cognitives de la lecture. Et le lecteur se rend souvent compte, à la fin d’un livre, qu’il a appris, qu’il a progressé, sans faire d’autre effort que d’y consacrer un peu de son attention.

Point commun n°3 : aller vers un partage équitable

Les cyclistes réclament un partage équitable de l’espace : entre les piétons sur les trottoirs et les véhicules motorisés sur la chaussée, la place de la bicyclette a été singulièrement impensée jusqu’à une date très récente. Or si le trajet de Montpellier à Lyon démontrait une chose, c’était bien que l’essentiel des transports était conçu pour les voitures, que ce soit à l’extérieur ou à l’intérieur des villes.

Depuis quelques décennies, un peu partout en Europe, les choses semblent aller plutôt dans le sens des vélos mais ce n’est pas forcément définitif. Si le Plan Voisin paraît aujourd’hui une monstruosité, il n’est pas dit que le mouvement de construction des pistes cyclables soit destiné à durer.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les bibliothèques publiques sont également une invention récente. L’idée d’établissements ouverts à tous et où pourraient accéder à l’information et au savoir ceux qui n’ont pas forcément les moyens de les acheter se développe en France à partir du XVIIe siècle mais ne prend son plein essor qu’à partir du XIXe siècle – un peu au même moment que le vélo, en somme.

Les bibliothèques françaises sont même réputées avoir été particulièrement lentes à emprunter cette voie : longtemps accaparées par leur dimension patrimoniale, à la disposition des chercheurs, elles ne se sont tournées vers le service de tous les publics que très progressivement. (2)

Elles ont aussi dû trouver une place dans l’économie de la culture, entre éditeurs, libraires, créateurs et lecteurs et ont effectué avec un certain succès la transition vers les supports numériques. Les collègues allemands et néerlandais de Cycling of libraries ont toutefois été étonnés par les obstacles qui tendent à entraver, depuis une décennie, la diffusion de l’information.

Des lois LOPSI et HADOPI à la récente loi Terrorisme, les verrouillages techniques de la lecture et de la duplication des fichiers ainsi que les dispositifs de filtrage et de censure mettent à mal les missions des bibliothèques et montrent qu’en matière de libertés publiques le combat n’est jamais définitivement gagné.


Notes

1 - Ivan Ilitch, Énergie et équité, 1973, chapitre II.

2 - Dominique Varry (dir.), Histoire des bibliothèques françaises, t.3 : les bibliothèques de la Révolution et du XIXe siècle (1789-1914). Paris, Éditions du Cercle de la Librairie, 1991.



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Source : Antoine Torrens pour Reporterre

Photos :
. Vélos soleil : Vélorution
. Photos : Cycling for libraries

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