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ReportageClimat

« J’ai hurlé toute ma tristesse » : le deuil du village suisse englouti par un glacier

Le village de Blatten, en Suisse, a été détruit par l'effondrement d'un glacier, le 28 mai 2025. Ici, le 1er juin.

Détruit le 28 mai par l’effondrement d’un glacier, le village de Blatten, en Suisse, tente de panser ses plaies. Évacués avant le désastre, les habitants restent « rongés par le mal ».

Blatten (Suisse), reportage

« Vous la cacherez de la photo, hein. » Une pipe pincée entre les lèvres, Patrick Kalbermatten crapote un ultime nuage de tabac et dissimule l’ustensile en bois dans l’ombre de son dos. « Je pensais que, les jours passant, la douleur s’apaiserait, mâchonne-t-il. Au contraire. Plus je prends conscience du drame, plus le mal me ronge. » À 57 ans, l’homme a observé sur son téléphone s’évaporer le seul village qu’il a habité. « Je rentrais du boulot lorsque j’ai reçu la vidéo, poursuit-il. Je me suis arrêté, et j’ai hurlé toute ma tristesse. Je frappais du poing sur le volant, je n’en revenais pas. »

Le 28 mai, à 15 h 30, Blatten, bourgade suisse du Valais, a été rayé de la carte. En quarante secondes, le glacier du Birch, trônant au-dessus du village, s’est effondré, engloutissant à jamais six siècles d’histoire. Même le clocher de l’église a été enseveli. Depuis une quinzaine de jours, plus de 9 millions de tonnes de roche tombées du sommet du Petit Nesthorn — culminant à 3 342 m d’altitude — alourdissaient le glacier, qui a fini par céder.

Le village de Blatten, désormais submergé par la rivière Lonza après l’effondrement du glacier, ici le 31 mai 2025. © Fabrice Coffrini / AFP

Un berger de 64 ans, Toni H., est encore porté disparu. Suspendues un temps par sécurité, les opérations menées par des chiens sauveteurs pour le localiser ont repris le 2 juin, à la mi-journée. D’après le journal suisse Tages-Anzeiger, la ferme de l’éleveur ne figurait pas dans la zone d’évacuation. L’hypothèse privilégiée est qu’il travaillait aux côtés de son troupeau au moment où le déluge de sédiments s’est abattu sur la vallée.

Les 300 âmes de Blatten avaient, elles, été évacuées neuf jours plus tôt. « Par pure précaution », assuraient alors les autorités locales. Jetant un œil à l’horizon défiguré par la coulée brune, Jürgen, un informaticien de 46 ans, décrit la précipitation dans laquelle lui et les autres habitants ont dû boucler bagages. « En vingt minutes, nous devions être à la salle de gym, insiste-t-il. J’ai laissé là-bas de précieux souvenirs. Les albums avec les photos de mes grands-parents. » Il s’interrompt, le souffle court. « Je ne les retrouverai jamais. Ça me brise le cœur. »

11-Septembre

Le 1er juin, à Kippel, 4 kilomètres au sud du désastre, régnait une atmosphère oppressante. Sous les arcades de l’église, des passants s’enlaçaient avec pudeur. D’autres essuyaient les larmes sur leurs joues. Personne n’avait le cœur à témoigner. À la fin de la messe, tous se sont dispersés dans les ruelles bordées de chalets, façonnés de rondins centenaires. Accrochés aux façades, les effrayants masques de « Tschäggäta », ces traditionnelles créatures en bois d’arolle, ajoutaient à la scène un brin de noirceur.

Dans la salle de réception de l’hôtel Lötschberg, Brigitte, la gérante, a décidé de partir d’ici. « J’ai peur qu’un raz de marée n’emporte tout, ou qu’un autre morceau de montagne ne se décroche », dit-elle dans un élan désordonné. La native de Bâle est l’une des rares à avoir accepté de témoigner auprès de journalistes étrangers. « Ici, les habitants sont solidaires, mais dès qu’il s’agit de la presse étrangère, c’est feu rouge immédiat », explique-t-elle.

Patrick Kalbermatten habitait à Blatten. «  Plus je prends conscience du drame, plus le mal me ronge.  » © Emmanuel Clévenot / Reporterre

Les chambres de l’établissement, au décor ancré dans le début du XXe siècle, ont presque toutes été désertées. « Je n’aurai bientôt plus de boulot, dit Denis, l’hôtelier de 20 ans, un rictus soucieux au coin de la bouche. Sauf si l’armée réquisitionne les lieux. » À ses pieds, un grand chien à la silhouette de loup lui réclame une friandise.

Ici, chacun a imprimé une mémoire photographique de l’instant précis où le sort de Blatten a été scellé. Comme pour les attentats du 11 septembre 2001. Pour l’un, le souvenir d’une porte claquant à trois reprises sous le souffle de l’éboulement. Pour l’autre, celui d’un flash info, diffusé sur l’écran de télévision du travail. Ou encore, pour Denis, les néons du supermarché s’éteignant cinq secondes, sans explication. « Je faisais mes courses, détaille-t-il. J’ai juste entendu un bruit étrange, puis la lumière a été coupée. Ce n’est qu’en arrivant ici, à l’hôtel, que j’ai reçu la notification. »

Un amas de sédiments recouvre le village. © Emmanuel Clévenot / Reporterre

« Les pires scénarios ne sont pas exclus »

Le 28 mai, une poignée de maisons a échappé à l’effondrement du glacier. Un répit morbide, envolé quelques heures plus tard. En s’écrasant sur Blatten, le monticule de décombres a formé un gigantesque barrage, obstruant la rivière Lonza. Aussitôt, celle-ci s’est métamorphosée en lac, dont les eaux brunâtres ont noyé les ultimes édifices encore intacts. L’appartement de Jürgen était l’un d’eux : « Le voilà totalement inondé. On n’aperçoit même plus le toit. »

Désormais, la rupture brutale de cet ouvrage incongru menace. Le 31 mai, une conférence de presse a été organisée dans le gymnase d’un hameau. En lieu et place des basketteurs en herbe, des journalistes de Corée, d’Angleterre, d’Italie et d’Allemagne ont questionné le chef du service des dangers naturels, chargé d’évaluer les risques. « Ce lac est instable. L’amas de dépôts aussi, a alerté Raphaël Mayoraz. L’un comme l’autre pourrait céder, et se déverser dans la vallée. Nous devons à tout prix les en empêcher, mais les pires scénarios ne sont pas exclus. Ne commettons pas l’erreur de baisser la garde maintenant. »

Martin Pfister, ministre de la Défense suisse. © Emmanuel Clévenot / Reporterre

Arrivé par hélicoptère quelques instants plus tard, le ministre de la Défense suisse, Martin Pfister, a affirmé que l’armée était « prête à intervenir ». Pour l’heure, la Lonza semble se frayer un nouveau chemin dans le tumulus, offrant au lac menaçant une douce vidange bienvenue. Perchés sur une butte, deux militaires munis de jumelles surveillent le moindre indice de crue, tandis que leurs camarades improvisent un dortoir à même le bitume sur la route en contrebas.

À Kippel, comme à Wiler et Ferden, les communes adjacentes, citoyens et citoyennes se tiennent prêts à quitter les lieux en urgence.

La crise climatique, « une excuse facile »

« Mon Dieu, prions pour les autres villages », lance Cristina, esquissant une croix du bout du doigt. Au comptoir de la boulangerie de Sion, les théories affluent sur les origines de l’éboulement. Sirotant un vin blanc, Fernand s’aventure sur un sentier périlleux en osant questionner le lien avec le changement climatique. Janine aussi : « Boh ! Non, rétorque-t-elle. Ça, c’est l’excuse facile. Certes, il fait chaud, mais quand même... »

Interrogé la veille par Reporterre, même le géologue du canton, Raphaël Mayoraz, choisissait ses mots avec prudence : « La fonte du pergélisol [souvent décrit comme le ciment des montagnes] a peut-être été un facteur. Toutefois, à l’heure actuelle, ce serait un raccourci de dire que l’effondrement a été provoqué par le changement climatique. » Pour lui, « la vraie question est de savoir si cela aurait pu se produire sans réchauffement, et la réponse est oui. Il s’agit là-haut de roches très instables. Il y a toujours eu des chutes de pierres dans cette zone. Nous devons prendre le temps des analyses ».

Un bout du stade de foot de Blatten est encore intact. © Emmanuel Clévenot / Reporterre

Et demain, qu’adviendra-t-il de Blatten ? Des habitants pourront-ils y vivre de nouveau ? « Si j’avais les réponses, je vous les donnerais, sourit Raphaël Mayoraz. Pour revenir, il faudra supprimer le lac en creusant un chenal dans l’amas de sédiments. À l’inverse, si l’on décide de ne pas intervenir, ces nouveaux reliefs pourraient bel et bien demeurer ainsi pendant des décennies. Rien n’est exclu. »

Sûrement la question du jour d’après se heurtera-t-elle à des divisions. Le maire de la commune, Matthias Bellwald, a d’ores et déjà déclaré : « Nous allons reconstruire. »

Béret vissé sur la tête, Patrick Kalbermatten esquisse un sourire douloureux. À ses yeux, Blatten n’est plus et ne sera plus. Y bâtir de nouvelles demeures ne ressuscitera pas les ruelles de son enfance : « Petit, les hivers étaient rudes, poursuit-il, d’un chuchotement à peine audible. Nous passions parfois des jours et des jours coupés du monde, tant il neigeait. » Ce soir encore, il dormira chez sa belle-mère, en attendant une nouvelle terre « où repartir de zéro ».

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