J’ai suivi l’école des zapatistes

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17 mars 2014 / Silvia Pérez Vitoria (Nature et Progrès)

Les zapatistes sont toujours actifs et en pleine forme, vingt ans après leur soulèvement dans le Chiapas, au Mexique. Régulièrement, ils organisent une université populaire. Reportage à l’Escuelita zapatista de l’Université de la Terre, à San Cristobal de las Casas.


- San Cristobal de las Casas (Mexique), reportage

L’invitation est arrivée par courrier électronique. La proposition était d’assister, pendant une semaine, au 1er degré de la « petite école » La liberté selon les Zapatistes, à l’Université de la Terre de San Cristobal de las Casas.

Dès le départ les différents communiqués des sous-commandant Marcos et Moises nous informaient du caractère hétérodoxe de l’école à laquelle nous étions conviés. Nous allions participer à une expérience humaine, partager des moments avec des hommes et des femmes qui ont refusé de vivre dans un système intolérable.

Située à la périphérie de la ville, l’Université de la Terre est enchâssée dans un écrin de verdure. Les bâtiments construits avec les moyens du bord sont harmonieux, les murs sont couverts de peintures murales ce qui ajoute à la beauté du lieu. C’est un centre d’apprentissage et de formation ouvert.

Les cours sont libres et gratuits. On n’y délivre pas de diplôme, c’est à chacun de savoir s’il en sait suffisamment. On peut participer à des ateliers pratiques d’informatique, menuiserie, agroécologie, écriture… ou débattre sur des questions politiques, économiques, sociales autour de textes ou de livres.

Depuis quelques années, l’Université de la terre organise, autour de la date anniversaire du soulèvement zapatiste, des rencontres dites « anti-systémiques » qui sont l’occasion de faire le point sur les luttes menées dans le monde par les mouvements sociaux.

Nous sommes environ 200 à être inscrits à la session de l’Escuelita zapatista qui se déroule à l’Université de la terre, du 12 au 16 août 2013. La majorité des participants sont mexicains, mais l’on note aussi un assez grand nombre de latino-américains et ici ou là quelques européens.

Lors de notre inscription, on nous a remis nos « livres de cours », écrits par les Zapatistes ainsi que des DVD qui présentent les cinq caracoles, sièges des Juntas de Buen Gobierno, ainsi que le travail de préparation de nos « professeurs ». Les cours sont donnés dans le grand auditorium de l’Université.

Sur l’estrade sont assis nos six « professeurs », trois femmes et trois hommes. Nous sommes priés de laisser libre la chaise située à notre gauche. C’est là que prendront place les Votán (Gardien), qui seront affectés à chacun d’entre nous : des femmes aux femmes, des hommes aux hommes.

Mon « professeur particulier » est une toute jeune femme dont la seule chose que je saurai est qu’elle est « promotrice d’éducation » dans une école primaire zapatiste. Tous les « professeurs » portent les passe-montagnes ou les foulards qui sont les signes distinctifs des membres de l’EZLN (Ejercito zapatista de liberación nacional).

Au cours de la semaine, nous travaillerons sur 5 thèmes : l’autonomie, les femmes, la résistance, la justice, la démocratie. Chaque journée est structurée sur le même mode. Le matin, les « professeurs » nous donnent un cours « magistral » sur le sujet du jour. Ensuite nous faisons une pause, puis nous travaillons chacun sur les livres de cours avec notre « professeur particulier ». L’après-midi nous revenons dans la grande salle pour poser aux « professeurs », par écrit, les questions qui n’ont pas trouvé de réponse.

Tout au long de ces journées nous mesurons le travail accompli par les membres des communautés zapatistes pour organiser et préparer cette escuelita. Il faut rappeler que l’espagnol n’est pas leur langue maternelle. Ils parlent tzotzil, tzeltal, chol et tojolabal… Chacun des « professeurs » a donc du se préparer pour expliquer et répondre aux questions. Ils parlent tous sans notes.

Dans les livres de cours chaque caracol relate son histoire sans cacher les difficultés rencontrées, les erreurs qui ont du être corrigées. C’est un mouvement social qui se donne à voir dans ses réussites mais aussi dans ses échecs, sans dogmatisme ni prétention. Ils nous disent simplement « voilà comment nous nous sommes construits, voilà ce que nous sommes, voilà vers quoi nous voulons aller ».

Les questions que les « professeurs » traitent sont intimement liées les unes aux autres.

La mise en place d’un gouvernement autonome passe par des formes de démocratie permanente de bas en haut et de haut en bas. Nos professeurs expliquent qu’ils ont cherché leur inspiration chez leurs ancêtres qui ont su préserver des formes d’autonomie. La place des femmes dans les différentes instances de décision suppose souvent d’aller à l’encontre d’habitudes prises au cours des siècles, en particulier du fait de l’asservissement auquel on été soumis les peuples indiens dans le système colonial.

Désormais les femmes doivent avoir un rôle à tous les niveaux de la société zapatiste même si cela entraîne des conflits familiaux. Tous doivent apprendre à gouverner, en aucun cas le gouvernement ne doit être réservé à un personnel spécialisé. La justice est la même pour tous et il s’agit davantage de corriger que de punir, en cherchant à maintenir les personnes dans leur communauté.

Quant à la résistance elle se doit d’être permanente face aux attaques incessantes des autorités nationales ou locales. Un des points stratégique est de ne pas se couper des communautés indiennes non zapatistes alentour qui reçoivent aides et soutiens de la part du gouvernement, ce que refusent nos hôtes.

De fait, souvent, les « frères », comme ils les nomment, font appel aux cliniques ou aux tribunaux zapatistes, reconnaissant la qualité et l’équité qui y règne.

Quelques phrases marquantes reviennent : « Nous n’avons pas de livre pour nous guider, nous produisons notre propre histoire ». « Nous sommes en résistance contre un système, pas contre un gouvernement ». « Nous pensons que si nous dépendons de l’argent nous n’aurons pas de vie. Nous devons nous préparer pour vivre et travailler sans argent ». « Nous sommes libres parce que nous décidons ce que nous voulons ».

Elles sont fortes et radicales. Chacune d’entre elles pourrait faire l’objet d’un ouvrage de réflexion… Les Zapatistes rappellent aussi qu’ils ont plus de 500 ans de résistance derrière eux et que malgré la destruction de la culture de leurs ancêtres ils s’essayent à en récupérer l’esprit et quand cela est possible les savoirs. C’est le cas pour l’agriculture et la médecine traditionnelles.

Ils nous disent enfin que nous ne sommes pas comme eux, car ils sont paysans et indigènes, donc que c’est à nous de trouver notre propre chemin. Mais, nous répètent-ils, si nous devons ne retenir qu’une seule idée, c’est que sans organisation rien n’est possible. Une leçon à méditer dans nos sociétés industrialisée où l’individualisme domine. Comme l’a écrit l’un des participants : « il n’y a pas de modèle reproductible mais il existe bel et bien des horizons partagés ».

Au fil du temps nous apprenons à mieux nous connaître entre élèves ainsi qu’avec nos « professeurs » particuliers. La discrétion reste de mise mais en approfondissant telle ou telle question nous échangeons, plaisantons et constatons nos différences ou nos similitudes de points de vue.

C’est aussi une chaleur humaine qui prend forme et qui comble des fossés qui auraient pu paraître infranchissables au premier abord. Au-dessus des passe-montagnes et des foulards, les regards sont curieux, rieurs ou interrogatifs. Nous nous quitterons avec tristesse et pour certains les larmes aux yeux.

Pour clore ce premier cycle l’EZLN a invité le Congreso nacional indigena (le CNI, qui regroupe une grande partie des communautés indiennes du Mexique) à une rencontre à l’Université de la terre. Pendant deux jours plus de 200 délégués sont venus témoigner des destructions de leurs territoires et des violations de leurs cultures. Les parcs d’éoliennes, les mines, les barrages, les projets touristiques, les monocultures d’avocats et autres produits tropicaux d’exportations dévastent leurs terres.

Les agressions contre tous ceux qui se révoltent sont fréquentes. Le contraste fut frappant avec l’expérience zapatiste. L’objectif de cette rencontre entre communautés indigènes et EZLN était de faire le point sur la situation de chacun afin d’élaborer des stratégies communes.

Devant le succès rencontré par cette première « école zapatiste », deux autres cours identiques ont été programmés en décembre et en janvier. Chacun compte 2250 participants. Il est vraisemblable que les effets de ces rencontres hors du commun se feront sentir dans les mois et les années à venir.

Cette petite communauté indigène maya a bouleversé les cartes qu’entendait jouer le Mexique il y a 20 ans en signant l’accord de l’ALENA avec les Etats-Unis et le Canada. Elle a trouvé des formes nouvelles de s’organiser, de travailler, de partager. Désormais avec l’ouverture de ces escuelitas elle a ouvert une nouvelle page et nul doute qu’à l’avenir elle nous réserve encore bien des sujets de réflexion et d’action.


Bibliographie :

La rébellion Zapatiste, Jérôme Baschet, édit. Flammarion, 2005 (Poche).
L’Etincelle zapatiste : insurrection indienne et résistance planétaire, Jérôme Baschet, édit. Denoël, 2002.
Hommes de maïs, coeur de braise, ouvrage collectif, Ed. L’insomniaque, 2002.
La fragile Armada. La Marche des zapatistes, Jacques Blanc, René Solis, Yvon le Bot et Joani Hocquenghem, édit. Métaillé, 2001.
Indiens et zapatistes, mythes et réalités d’une rébellion en sursis, Bernard Duterme, CETRI.


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Source et photos : Article transmis par Nature et Progrès, partenaire de Reporterre.

Silvia Perez-Vitoria est économiste, sociologue et documentariste française, membre de La ligne d’horizon et auteur de « Les paysans sont de retour » et « La Riposte des paysans » aux éditions Actes Sud.

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