Jacques Testart contre l’eugénisme mou et démocratique

Durée de lecture : 5 minutes

10 mai 2014 / Jean-Pierre Tuquoi (Reporterre)

Dans un livre aussi stimulant qu’exigeant, Jacques Testart, le père scientifique du premier bébé éprouvette en France, met en garde sur les risques que comporte une intrusion trop grande de la technique dans la procréation, et pose cette interrogation essentielle et troublante : comment faire les enfants quand le progrès technique semble tout permettre ?


La Procréation médicalement assistée (PMA) est un dossier empoisonné. Le gouvernement le sait bien qui l’a soigneusement enterré avec ordre donné aux parlementaires de gauche de ne pas l’exhumer par crainte de susciter des manifestations hostiles.

C’est tellement vrai que la proposition de projet de loi sur la famille présentée par des députés socialistes et écologistes, dont l’examen à commencé mardi 6 mai à l’Assemblée, évite soigneusement d’évoquer la PMA (dont l’appellation officielle est AMP pour Assistance médicale à la procréation).

Pour autant le sujet est essentiel. Il touche au cœur de nos sociétés parce qu’il renvoie à une interrogation troublante : comment faire les enfants à une époque où le progrès scientifique semble tout permettre ? Le biologiste Jacques Testard en a fait le thème de son dernier livre, un ouvrage dense, d’une lecture aussi stimulante qu’exigeante.

On connait l’auteur. Pionnier des méthodes de procréation assistée (il fut l’un des pères scientifiques d’Amandine, le premier bébé éprouvette français, né au début des années 1980), il n’a cessé depuis d’intervenir dans les débats liés à la procréation avec une fougue et une liberté de ton que l’âge semble décupler. Septuagénaire, auteur prolixe (près d’une vingtaine d’ouvrages à son actif), Jacques Testart est un sage passionné, un humaniste laïque qu’il faut écouter.

Un chiffre donne la mesure de l’enjeu des méthodes nouvelles de procréation : dans les pays riches 3 % des enfants sont conçus avec l’aide de la biomédecine. Ce n’est pas rien. D’autant que le pourcentage ne cesse d’augmenter avec les progrès scientifiques.

C’est à un bilan d’étape scientifique et éthique des méthodes soulevées par la « médecine de reproduction » que l’auteur nous convie d’abord. La modification génétique de la cellule-œuf comme on modifie une variété de maïs ou une espèce de souris ? Que l’on se rassure : c’est un phantasme, appelé à le rester. L’homme génétiquement modifié n’est pas prêt de naître pour des raisons à la fois scientifiques (on ne maitrise pas l’interaction des gènes) et éthiques (quels gènes souhaiterait-on importer ?).

Idem pour le clonage. Même si avec la brebis Dolly (1996) les chercheurs ont réussi à reproduire à l’identique un individu viable, copie conforme sur le plan génomique d’un congénère, la généralisation de la méthode est théoriquement possible mais peu probable. Trop d’interdits s’y opposent. Comment une démocratie pourrait-elle justifier le choix d’une élite biologique digne d’être répliquée, s’interroge Testart ?

- Dolly -

La troisième voie est à la fois plus avancée et davantage porteuse de risques. C’est celle du tri d’embryons autrement appelé Diagnostic préimplantatoire (DPI). Avec le DPI on ne cherche pas à modifier l’œuf qui va donner l’individu, mais à sélectionner le « bon » œuf – conçu par fécondation in vitro - avant son transfert in utero, celui qui donnera, par exemple, un enfant indemne de tel ou tel handicap.

Voilà pour la justification officielle du DPI sauf que le diagnostic, écrit l’auteur, ouvre la voie à un « eugénisme mou et démocratique ». « En triant les embryons, ce sont bien les personnes à venir dont on organise la sélection ! » dit-il. Avec le DPI, insiste Testart, il ne s’agit certes pas d’inventer un surhomme ni de flirter avec l’immortalité mais, en s’abritant derrière la science et ses possibilités, de réduire au maximum les aléas naturels.

« Fabriquer des enfants de qualité, améliorer leur descendance et donc améliorer l’espèce, ce sont là des fantasmes immémoriaux qui menacent de se voir réaliser », assure le biologiste.

Le fait est que le DPI est de plus en plus pratiqué. En France, il est très encadré. Seuls trois centres de tri ont l’autorisation de pratiquer le diagnostic préimplantatoire et d’éliminer les embryons de parents à risques pour quelques dizaines de maladies rares (comme la mucoviscidose).

Mais d’autres pays sont plus souples. Aux Etats-Unis, assure Jacques Testart, « les centres de fivète proposent systématiquement [le DPI] aux patients, y compris pour choisir le sexe de leur enfant » tout comme en Australie au nom de la réduction du risque d’autisme (il y aurait 4 garçons autistes pour une seule fille).

Derrière cette course folle l’auteur distingue un mal profond qui ronge les sociétés : l’emprise folle de la technique que les citoyens n’osent pas remettre en cause et qui annihile leur liberté. Il ne faut pas tout demander à la médecine, rappelle l’auteur qui rejoint ici Ivan Illich. Pour l’épanouissement de tous, la société doit « privilégier l’harmonie » et s’accorder sur des « limites ».

Les siennes, clairement identifiées, l’amènent – au risque de s’attirer les foudres d’une partie de la gauche - à refuser l’ouverture de la PMA aux couples homosexuels hommes (« Les mères porteuses pour aider les couples d’hommes, je suis contre. C’est de l’esclavage ! ») et à préconiser, dans le cas des femmes homosexuelles, de rechercher un donneur parmi les amis proches et à faire l’économie d’un passage par un cabinet médical. C’est dire combien Jacques Testart rêve d’un monde où l’assistance médicale à la procréation sera devenue un luxe inutile.

- Jean-Pierre Tuquoi


- Faire des enfants demain, de Jacques Testart, Seuil, 205 pages, 16 euros



Source : Jean-Pierre Tuquoi pour Reporterre

Photos :
. Chapô : Les Echos
. Jacques Testart : Rue89
. Dolly : Futura Sciences

Lire aussi : PMA et mariage homosexuel : Jacques Testart prend position

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