L’abstention, triste triomphatrice des régionales

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14 mars 2010 / Collectif Indépendance des Chercheurs



Le premier tour des élections régionales a vu un niveau d’abstention record. Les citoyens manifesteraient ainsi leur rejet d’une politique identique, qu’elle soit administrée par la droite ou par la « gauche ».


Le 14 mars, le record d’abstention lors des élections régionales françaises met une nouvelle fois en évidence la faillite d’un système politique où les instances de type parlementaire ne répondent pas aux attentes d’une population en détresse, et où la planète de la grande majorité des humains se trouve de plus en plus déconnectée du monde des véritables « décideurs ».

De quoi décide vraiment la politique que l’on nous montre à la télévision ? A « droite » comme à « gauche », les candidats n’ont plus rien de très tangible à proposer aux citoyens. Car, même s’ils sont élus, ils n’auront aucune emprise réelle sur l’évolution d’une société où les réseaux de la grande finance imposent leur politique. Dans ces conditions, les élections sont-elles autre chose qu’une course aux bonnes places pour quelques-uns ?

Nicolas Sarkozy annonce une « réforme » des retraites dont le « petit citoyen » peut raisonnablement craindre le pire, mais les retraites des professionnels de la politique et de la « haute administration » se portent bien. La montée de l’abstention semble indiquer que les citoyens sont de plus en plus nombreux à avoir compris qu’ils ont affaire à des figurants.

S’agissant de l’avenir de la recherche et de l’éducation publiques, force est de constater l’absence de réelle opposition, au sein du monde politique ou de la part des coupoles syndicales : à la mise en application de la Loi dite « relative aux libertés et responsabilités des universités » (LRU) ; à la stratégie de démantèlement du CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) et des autres organismes de la recherche publique française ; à l’utilisation des fonds du « grand emprunt » pour accélérer la privatisation de la recherche et de l’éducation ; à la « managérisation » de ces services jusqu’à la mise en place de fait d’un corps de « cadres supérieurs » dans la recherche publique et les universités... Et c’est un rapport à façade « de gauche » mais rédigé à la demande de l’actuel gouvernement, le Rapport Aghion, qui propose une recherche sans le CNRS et les autres établissements publics à caractère scientifique et technologique (EPST), et basée sur le fonctionnement des universités privées des Etats-Unis.

Après le vote du premier tour des élections régionales françaises, un taux d’abstention record (autour de 52.5%) est annoncé. Quelles sont les raisons de cet abandon des urnes par les citoyens, en pleine période de crise ?

Il ne paraît pas difficile de s’en faire une idée, à l’examen du comportement récurrent des dirigeants politiques et syndicaux depuis les années 1980, et encore dans la période récente.

Relevons d’emblée qu’avec 30% des voix, le Parti Socialiste représente un peu plus de 14% des électeurs. Pour les autres partis, c’est encore pire.

Au printemps 2009, des présidents d’université « de gauche » ont aidé Valérie Pécresse à réprimer un mouvement universitaire qui affichait de plus en plus clairement la revendication d’abrogation de la LRU. La réalité est que la LRU fait l’affaire d’un certain nombre de coupoles, toutes étiquettes politiques confondues. On en arrive à l’absence de véritable différence entre la position de l’UMP et celle du PS par rapport à la LRU, tout simplement à cause d’une communauté d’intérêts entre les groupes influents des deux partis.

Pareil en ce qui concerne la Traité de Lisbonne, porteur d’une marchandisation accrue de l’éducation et de la recherche.

De même, lorsque la direction « des ressources humaines » (DRH) du CNRS ouvre une rubrique « cadres supérieurs et dirigeants », traitant comme un corps de fait un ensemble de catégories de personnels en réalité mal défini et sans vocation à constituer une filière professionnelle.
Et ceci alors que les statuts de la recherche publique ne prévoient aucunement l’existence d’un tel corps, que faut-il conclure devant le silence systématiquement gardé par les directions des organisations syndicales devant une telle pratique de la DRH ? De toute évidence, les bénéficiaires des places de « cadres supérieurs et dirigeants » ne sont pas uniquement « de droite ».

Pourtant, la notion même de « cadre supérieur » ou de « dirigeant à vie » est radicalement opposée à la tradition de la recherche publique française, où les personnels exerçant des responsabilités dirigeantes étaient normalement censés retourner à leur travail de recherche après un exercice de durée limitée dans le temps.

(...)

La situation n’est pas différente dans d’autres secteurs. En décembre dernier, un proche de Nicolas Sarkozy comme Alain Minc, n’a pas hésité à dire « chapeau bas aux syndicats » pour avoir fait preuve d’un « sens de l’intérêt général impressionant », « cogéré la crise avec l’Etat » et « canalysé le mécontentement » au cours de l’année 2009 (son interview dans Le Parisien du 27 décembre, http://tempsreel.nouvelobs.com/actu...

La « gauche parlementaire » cautionne à son tour la casse du Code du Travail au nom de la « flexisécurité », qui fut déjà l’un des grands thèmes de campagne de Ségolène Royal lors des élections présidentielles de 2002. C’est une machine à licencier sans précédent dans l’après-guerre, qui se met en marche par ce biais.

De même, la « gauche parlementaire » n’a même pas jugé utile de saisir le Conseil Constitutionnel en juillet dernier contre la loi Loi n° 2009-972 « relative à la mobilité et aux parcours professionels dans la fonction publique ».

Et quel fut le bilan du gouvernement de « gauche plurielle » de Lionel Jospin ? On « doit » à ce gouvernement, entre autres :
- Le Processus de Bologne
- La stratégie de Lisbonne
- La Loi Organique Relative aux Lois de Finances (LOLF) d’août 2001
- Les accords de Barcelone, qui furent déjà une grave attaque contre les retraites
- Plusieurs textes européens contre les services publics
- Un record de privatisations
- Une défense systématique des délocalisations au nom d’une prétendue « division internationale du travail »

(...le texte de l’accord de Barcelone...)

En clair, plus de véritable stabilité d’emploi, généralisation du schéma dit de « flexisécurité », contrôle rapproché des chômeurs, augmentation de l’âge de la retraite... Est-ce autre chose que l’actuelle politique de Nicolas Sarkozy ? Ces accords furent pourtant signés par le gouvernement de « gauche plurielle » de Lionel Jospin.

Après la signature de ces accords, Le Monde Diplomatique publia un article de Bernard Cassen intitulé : « Est-il encore utile de voter après le sommet de Barcelone ? » :

http://www.monde-diplomatique.fr/20...

En effet, à quoi servent dans la pratique les institutions théoriquement « démocratiques » des pays membres de l’Union Européenne ?

Force est de constater que l’Union Européenne peut, par une réunion gouvernementale de deux jours et dans un contexte où le lobbying des grands industriels et financiers a bien plus de poids que le vote populaire, passer outre aux lois et travaux parlementaires des différents pays et imposer des stratégies contraires à des droits reconnus depuis des décennies.

A quoi sert d’aller voter, si telle est la « règle du jeu » ?

Pourtant, l’avertissement d’avril 2002 n’empêcha pas la majorité des dirigeants de « gauche » de soutenir de projet de Traité Constitutionnel Européen lors du référendum de mai 2005. Pire, le vote négatif opposé à ce Traité n’a pas empêché le Traité de Lisbonne d’être adopté par le Parlement passant outre à toute idée de nouveau référendum.

De même, lors des élections présidentielles de 2007, Ségolène Royal défendit, avec la soutien de la « gauche de la gauche », un programme qui en réalité n’était rien d’autre que l’application à la France de la politique antisociale de l’Union Européenne.

Et c’est une constellation d’anciens ministres du gouvernement Jospin, de conseillers de ces ministres et de parlementaires de cette période qui, aujourd’hui, exerce un quasi-monopole de l’activité politique, à « gauche » comme à « gauche de la gauche ». Au juste, à combien montent les retraites prévisibles de ces professionnels de la « gouvernance » ?






Source : http://science21.blogs.courrierinte...

Lire aussi : Un manifeste pour le renouveau de la démocratie http://www.reporterre.net/spip.php?...

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