L’industrie chimique bascule vers la bio-économie

Durée de lecture : 7 minutes

13 décembre 2013 / Dorothée Benoit Browaeys (Reporterre)



Fonder une chimie axée sur les matières végétales et le recyclage plutôt que les minéraux fossiles : c’est en partie l’ambition de la bio-économie. Qui pourrait aussi bien stimuler le capitalisme vert qu’ouvrir la voie à une économie écologique.


« Les hommes réunis en société doivent être assujettis à des lois naturelles, à un ordre essentiel. L’économie repose sur les produits physiques résultats de la fertilité des sols ». Nous sommes en 1758 quand François Quesnay écrit ces lignes dans son Tableau économique, avant de fonder l’école physiocratique. Une manière de penser la production et les échanges en intégrant les logiques du vivant…

La bioéconomie qui émerge aujourd’hui serait-elle en train de mettre en œuvre ce modèle ? En prenant le vivant comme inspiration, la bioéconomie envisage en effet une industrie sans déchets, basée sur des flux circulaires et des usages optimisés des matières.

Dans ce sillage, on voit les géants de la chimie (Dupont, Evonik, BASF, Mitsubichi Chemicals, DSM, Arkema, Solvay…) explorer toutes sortes de voies pour faire du plastique à partir des déchets agricoles, utiliser la betterave pour fabriquer des pneus, extraire des produits cosmétiques ou des dérivés cellulosiques précieux à partir des arbres, exploiter le biogaz issu de la fermentation des déchets ménagers, produire du biocarburant avec des algues…

Ainsi les forêts, les champs, la mer pourraient devenir les creusets d’une nouvelle chimie, dite « biosourcée » susceptible de prendre relais de celle du pétrole. Démarches de substitutions aux produits pétrosourcés ou bien inventions de nouvelles molécules d’intérêt reconfigurent à très grande vitesse nos modes de production à partir de la biomasse. Tous les secteurs industriels sont concernés : textile, automobile, bâtiment, énergie, cosmetique, pharmacie… Avec un chiffre d’affaire actuel de deux mille milliards d’euros, cette bioéconomie mobilise déjà vingt-deux millions de personnes, soit 9 % des emplois en Europe. Antonio Di Giulio, de la Commission européenne, évoquait lors du Plant based summit de novembre dernier le chiffre de 1800 bioraffineries en fonctionnement à l’horizon 2022…

Capitalisme vert ou mutation économique intégrant les logiques du vivant ?

D’ores et déjà, la bioéconomie fait l’objet d’investissements majeurs et de feuilles de route stratégiques de la part de l’OCDE (Bioeconomy to 2030), des Etats Unis (The National Bioeconomy Blueprint) ou de l’Europe qui a élaboré un plan d’action intitulé Innovation au service d’une croissance durable : une bioéconomie pour l’Europe.

« L’Europe doit effectuer le passage à une économie de l’après-pétrole. Utiliser davantage les ressources renouvelables n’est plus une simple option, c’est une nécessité. Nous devons favoriser le passage d’une société reposant sur les combustibles fossiles à une « biosociété », la recherche et l’innovation servant de moteur. Cela sera bon pour notre environnement, notre sécurité alimentaire et notre sécurité énergétique, ainsi que pour la compétitivité future de l’Europe », déclarait en février 2012 Maire Geoghegan-Quinn, membre de la Commission européenne responsable de la recherche, de l’innovation et de la science.

Un Observatoire de la bioéconomie se met en place au niveau européen afin de structurer les filières et suivre les investissements. « Il est essentiel de constituer une base de données qui donne à voir le paysage des acteurs mobilisés, leurs actions, leurs investissements, les régulations et leurs effets ».

Pour Antonio Di-Guilio, il s’agit aussi d’élargir les questionnements sur la valeur intégrée des démarches. « Nous devons trouver les moyens pour dé-carboner notre économie, mais il faut être attentifs aux terres employées et à la préservation des destinations alimentaires ».

Selon Christophe Rupp Dahlem, président de l’Institut de chimie du végétal et directeur des programmes d’innovation chimie du végétal de Roquette Frères, « les terres à destination industrielle représentent seulement 0,5% des surfaces cultivées (produisant 30 millions de tonnes), et devraient passer à 1% d’ici 2020. »

Mais les perspectives de cette industrie « biosourcée » posent question. Car miser sur le vivant pour diversifier les débouchés de la biomasse peut être soit une mutation profonde des systèmes de production, soit une exploitation sans limites de ressources renouvelables mais finies. Les arbitrages entre usages alimentaires, industriels ou énergétiques risquent aussi d’être âpres. Comment éviter que cette bioéconomie n’encourage l’accaparement des terres dans des pays déjà frappés par la famine ? En bref, on peut se demander si les acteurs comptent véritablement repenser ensemble et en profondeur une nouvelle économie post-carbone…

De gros investissements pour former des écosystèmes industriels

Au plan européen, un signal fort a été donné en juillet avec le lancement d’un partenariat public privé de grande envergure associant plus de soixante industriels et une vingtaine de partenaires académiques. Cette « biobased initiative » ou BBI soutient la mise au point de démonstrateurs et d’unités industrielles. L’investissement public est d’un milliard d’euros dans cette dynamique soutenue à hauteur de 2,8 milliards d’euros par le consortium privé.

Aujourd’hui, par exemple, le projet européen Eurobioref explore la valorisation du ricin avec un partenaire malgache. 30 partenaires issus de 15 pays coopèrent dans ce projet piloté par le CNRS avec un budget de 23 millions d’euros. De son côté le projet Biocore s’intéresse à la production de biocarburants de seconde génération (à partir de biomasse non alimentaire).

Sur le volet des « biofuels » les avis sont très marqués. « Pas question de faire des carburants avec les agroressources, argumente le physicien allemand Michael Carus qui a fondé en 1994 le Nova Institut pour accompagner les solutions industrielles utilisant des matières premières renouvelables. On peut greffer une production de bioéthanol mais seulement au bout du cycle de valorisation. Sinon, on n’optimise rien." Avec une vingtaine de consultants, son organisation indépendante est devenue un organe de veille stratégique très influent pour structurer ces filières vertes.

En France, les logiques de territoires oeuvrent à plein. Sur le site de Pomacle-Bazancourt (Marne) cohabitent des activités interdépendantes : sucreries, amidonneries, production de CO2 liquide, et le projet Futurol de biocarburant de seconde génération issu de déchets agricoles.

- A Pomacle-Bazancourt -

Dans la région de Toulouse, ce sont les biotechnologies blanches qui se développent avec le projet TWB (Toulouse White biotech) adossé à un « investissement d’avenir » de vingt millions d’euros.

En Picardie l’Institut Pivert (Picardie Innovations Végétales, Enseignements et Recherches Technologiques ) est doté d’un budget de 246 millions d’euros pour développer les bases de la bioraffinerie du futur.

Mentionnons aussi le projet Biobutterfly, porté par Michelin, l’Ademe et Axens, (société du groupe IFP Energies nouvelles), vise à créer une nouvelle filière de production de caoutchoucs synthétiques à partir de biomasse. Dotée d’un investissement de 52,1 millions d’euros (dont 14,7 millions d’euros de fonds publics), l’initiative prévoit de développer et commercialiser du butadiène biosourcé, remplaçant le réactif chimique d’origine fossile utilisé dans la fabrication des caoutchoucs synthétiques.

S’affranchir de la pétrochimie

Les promoteurs de cette bioéconomie souhaitent que les pouvoirs publics appuient cette économie circulaire. Pour Christophe Rupp-Dahlem, la chimie qu’il s’agit d’inventer ne doit pas copier celle qui vient du pétrole, qui ne contient que du carbone.

« Dans la biomasse il y a des atomes d’oxygène et il nous faut les garder pour avoir de bons rendements. De plus il faut pouvoir convaincre de l’intérêt de nos filières. Ainsi par exemple, en remplaçant l’acide adipique pétrosourcé par l’acide succinique biosourcé on divise par dix, l’empreinte carbone ». Cela concerne, par exemple, les semelles en polyuréthane notamment. Il s’agit donc de faire valoir auprès des consommateurs un bilan environnemental favorable…

Bien sûr le soutien par les réglementations peut être déterminant. Ainsi, le décret qui doit sortir début 2014, concernant les sacs plastiques de caisse – qui proviennent tous de Chine aujourd’hui - devrait instaurer une taxe de 10€ par kg pour des matériaux non biosourcés. « Cette mesure peut restaurer cette filière en Europe avec 4000 emplois à la clé », ajoute Christophe Rupp Dahlem.






Source : Dorothée Benoit Browaeys pour Reporterre. Dorothée anime aussi les Assises du vivant, qui se poursuivent le 13 décembre à Paris.

Photo : IISD

Lire aussi : Mais c’est quoi, enfin, l’économie circulaire ?.


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