L’industrie du gaz de schiste utilise les mêmes méthodes que l’industrie du tabac

26 septembre 2012 / Yves Heuillard (DD magazine)

Le nouveau documentaire de Josh Fox fait le parallèle entre les méthodes de l’industrie gazière pour promouvoir le gaz de schiste et celles de l’industrie du tabac dans les années 50 : « Vous pouvez fumer sans risque pour votre santé »


Josh Fox a été nominé aux Oscars pour son film Gasland, le documentaire de référence contre l’exploitation des gaz de schiste. Le monde entier a désormais en mémoire ces images d’un habitant d’une zone d’exploitation de gaz de schiste qui enflamme l’eau de son robinet avec un briquet : la preuve que le gaz et son cortège d’hydrocarbures remonte dans les nappes phréatiques, nous dit Josh Fox. Dans The sky is pink, en français « Le ciel est rose », Josh Fox revient sur cet épisode, dont les représentants de l’industrie ont déclaré qu’il s’agissait d’un faux, puis d’un phénomène naturel qui n’aurait rien à voir avec l’exploitation des gaz de schiste dans la région.

Le documentaire de Josh Fox montre les risques de l’exploitation des gaz de schiste, en même temps qu’il dénonce les méthodes de communication de l’industrie et la difficulté (ou la faible volonté) des journalistes à réaliser un véritable travail d’investigation.

Les révélations

Sur la base de documents officiels des exploitants gaziers, documents qui ont été publiés ou qui sont « tombés du camion », le réalisateur veut montrer que l’industrie du gaz n’a pas les moyens de prévenir ou de résoudre complètement les problèmes posés par l’exploitation des gaz de schistes.

Pièce N°1 : une présentation powerpoint de Southwest Energy, une compagnie d’exploitation des gaz de schiste, qui montre que la barrière en ciment censée empêcher la migration du gaz vers les couches aquifères ne marche pas.

Pièce N°2 : un document de Schlumberger « Oil field review », publié en 2003, montre que la perte d’étanchéité dans les forages se produit fréquemment.

Pièce N°3 : Une étude scientifique « Evaluation of the potential for Gas and CO2 leakage along wellbores » montre la migration du gaz à un rythme astronomique dans les puits dérivés ou horizontaux.

Pièce N°4 : l’étanchéité de surface, celle autour des nappes aquifères, ne résout en rien le problème.

Pièce N°5 : un document qui a « fuité » lors d’une conférence de presse de la société Archer, spécialisée dans le forage, montre des taux de fuites importants dans le Golfe du Mexique et la mer du Nord, taux de fuite appelés « décharges incontrolées ».

Notre lecteur trouvera ici les documents en questions avec des annotations

Selon Josh, des documents du Département de la protection de l’environnement de Pennsylvanie corroborent les résultats de Schlumberger : 121 puits sur les 1937 forés en 2011, soit 6,2%, sont défaillants en matière de protection des nappes aquifères. Un document de l’Environnement Protection Agency (l’agence états-unienne de protection de l’environnement) confirme que la fracturation hydraulique peut contaminer directement les sources d’eau potables.

Josh Fox rappelle aussi deux autres études : la première, menée par la Colorado School of Public Health (Institut de santé publique du Colorado), montre une probabilité « modérée à forte » de risque pour la santé causée par l’exploitation des gaz de schiste ; la deuxième concerne une étude sur une anomalie d’apparition du cancer du sein dans la zone d’exploitation du gaz de schiste de Barnett Shale.

Josh Fox révèle également les sommes perçues par certains hommes politiques pour leur campagne électorale, les émoluments des portes-paroles et lobbyistes de l’industrie gazière (747 millions de dollars pour le lobbying à washington)

Les témoignages majeurs

Le Docteur Anthony Ingraffea, professeur à la Cornwell University (école de génie civil et environnemental), éminent spécialiste de la mécanique des roches et de la fracturation hydraulique, montre les risques importants de faille dans la gaine de ciment censée empêcher les fuites lors de la remontée du gaz vers la surface. Ingraffea est, avec le professeur Robert Howarth, le co-auteur d’une analyse de cycle de vie qui montre que le gaz de schiste n’est pas plus propre que le charbon. L’étude est à l’origine d’une controverse, au sein même de la Cornwell University.

Doug Shields a été le président du conseil municipal de Pittsburgh en Pennsylvanie. Il a fait interdire l’exploitation des gaz de schiste sur le territoire de la ville. Selon ses propos, la réserve d’eau potable de Pittsburgh a été fermée à cause des polluants issus de la fracturation hydraulique déversés dans la rivière contrairement aux affirmations des exploitants qui disaient avoir mis en place des installations de retraitement des eaux. Une enquête du New-York Times a montré qu’en effet des produits radioactifs et des cancérigènes dangereux comme le benzène étaient traités de manière inadéquate et rejetés dans les réserves d’eau potable à travers toute la Pennsylvanie.

C’est Doug Shields qui suggère le nom du film en dénonçant la manière dont fonctionnent le plus souvent les médias : « Si quelqu’un dit que le ciel est rose, les médias qui trop souvent ne font que rapporter des propos, diront qu’ un tel a dit que le ciel est rose. Et si vous ne combattez pas ça, eh bien, le ciel est rose. [...]Et si quelqu’un vient dire que le ciel est bleu, les médias diront qu’il y a une polémique ».

C’est encore Doug Shields qui rappelle que les marchands de tabac se sont jadis parjurés devant le Congrès des Etats-Unis, disant que le tabac ne présentait aucun risque « alors qu’ils avaient dans leurs tiroirs des études qui montraient le contraire ». L’occasion pour le réalisateur de montrer les campagnes publicitaires réalisées par l’agence de relation publique Hill & Knowlton pour le compte des fabricants de tabac afin de dissiper l’idée que le tabac était dangereux. Et de rappeler qu’en 2009, l’association Américaine du gaz naturel a choisi Hill & Knowlton pour ses relations presse : « Tout d’un coup il y a eu des publicités partout, ils ont même acheté mon nom comme mot clé sur Google ».

Naomi Oreskes est historienne des sciences. Elle est l’auteur du livre Merchants of doubts (en français « Les marchands de doutes ») qui trace une histoire des campagnes de désinformation depuis le tabac jusqu’au changement climatique. « Aussi longtemps qu’on entretient la polémique » dit-elle, « il y a des raisons pour ne pas prendre position pour une réglementation ».

Une autre voix du film est celle de Jessica Ernst qui a intenté un procès contre la compagnie gazière Encana Corporation pour atteinte délibérée à la santé publique dans la province canadienne de l’Alberta.

Josh Fosh contre l’Amérique du gaz de schiste

Selon Josh Fox, « les forages gaziers et la fracturation hydraulique résultent d’un processus industriel - polluant par nature - qui injecte dans le sous-sol des millions de litres d’eau et des produits chimiques toxiques à une pression énorme dans le but de fracturer la roche et de libérer le gaz qu’elle contient. Nombre de nappes phréatiques ont été contaminées avec des matières plastiques, des produits cancérigènes, des neurotoxiques, et autres perturbateurs endocriniens, et avec du gaz naturel explosif. » Le réalisateur dénonce l’atteinte faite à la surface des sols, la pollution de l’air à grande échelle, les centaines de kilomètres de gazoduc, la circulation de camions, les explosions, les rejets dans la nature, les accidents, la crise de santé publique d’une industrie à grande échelle.



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Source : dd magazine

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