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Être écologiste en Iran : portraits croisés d’une exilée et d’un prisonnier

Amir a été condamné en 2025 à seize mois de prison à la suite de ses actions de lutte contre les feux de forêt.

L’une vit en exil, l’autre est toujours prisonnier. Reporterre vous raconte l’histoire d’Amir, poète planteur d’arbres et d’Azam, qui défend, à distance, les activistes écologistes réprimés par le régime.

Alors que les États-Unis et Israël bombardent l’Iran, causant plus de 1 000 morts parmi lesquels 194 enfants depuis le 28 février, les voix des Iraniens qui subissent toujours la répression du pouvoir sont trop rares. La faute à des coupures d’internet ainsi qu’à l’étouffement des médias locaux par le pouvoir, et l’interdiction, pour les correspondants étrangers, d’entrer sur le territoire.

Depuis le début de l’offensive, elles et ils sont « confrontés à davantage de meurtres et de répressions absurdes », assure la secrétaire générale d’Amnesty International dans un communiqué.

Face à l’urgence de remettre la société iranienne et ses prisonniers politiques au centre de l’attention, selon les mots de l’anthropologue Chowra Makaremi, Reporterre a choisi de brosser le portrait de deux activistes environnementaux persécutés par le régime iranien. L’une vit en exil, l’autre est toujours prisonnier.

Lire aussi : « Les Iraniens savent que tout le monde se contrefiche de leur liberté »

Un poète cultivateur de fleurs

Chercheuse et militante pour l’environnement et les droits des femmes, Azam Bahrami a fui l’Iran il y a plus de dix ans. Sur son canal Telegram, suivi par 1 500 personnes, elle partage chaque jour des publications sur la répression que subissent des militants écologistes et sur les crises environnementales qui frappent le pays. Depuis son appartement turinois, au nord de l’Italie, elle nous partage ses réflexions, ses craintes et ses espoirs.

Cultivateur de fleurs et musicien, Amir [1] a été condamné le 14 septembre 2025 à seize mois de prison à la suite de ses actions de lutte contre les feux de forêt à l’ouest du pays. En permission exceptionnelle depuis le 1er mars, c’est dans la petite pièce qu’il utilise pour enregistrer sa musique, d’où il entend « le bruit des bombes et des avions de guerre », qu’il nous écrit.

Il a passé quatre-vingts jours et nuits dans la prison de la ville de Darreh Shahr, là où il vit, avant d’être autorisé à passer la journée dehors et ses nuits en cellule, sur un simple sommier métallique, dans une cellule partagée avec quatorze autres prisonniers.
 
Retour aux racines de l’engagement d’Amir. Avec un souvenir : la première fois qu’il a accompagné son père, cultivateur, dans les montagnes autour de sa ville de naissance, Darreh Shahr. Les forêts de chênes, d’érables et de frênes y abritent figuiers et cerisiers sauvages — « un mélange entre la Suisse et l’Arizona », raconte-t-il.

« Ces années de militantisme sabotées par le régime m’ont épuisé »

L’attachement à la nature qu’il développe pendant l’enfance est si fort qu’à l’âge de 16 ans, lorsque ses parents ont quitté leur maison pour s’installer plus près de la ville, Amir a finalement décidé, lui, de retourner dans la maison où il avait grandi, et de s’occuper des arbres « abandonnés » derrière eux.

Départs de feu

Dix ans plus tard, au printemps 2017, une série d’incendies s’abattait sur la chaîne de montagnes du Zagros, où vivait la famille d’Amir. Face à l’inaction du régime, le jeune homme a mené des actions accompagné de quelques connaissances, et lancé une cagnotte pour acheter des pulvérisateurs d’eau et des souffleurs — de petites machines portatives assez puissantes pour arrêter certains départs de feux. Pour sensibiliser à ces risques, les réseaux sociaux dont son compte Instagram Sauvons Darreh Shahr sont essentiels.

« Amir est doué d’un courage exceptionnel », dit Reza, un camarade d’action qu’il connaît depuis quinze ans, contacté sur Telegram. Décrit comme un loup solitaire, qui passe la plupart de son temps à randonner dans les montagnes, à étudier et photographier les plantes, Amir « réapparaît » systématiquement sur ses réseaux sociaux dès la première alerte sur un départ de feu.

Dans les monts du Zagros, vingt activistes ont perdu la vie en luttant contre les feux — parfois à mains nues — selon un rapport du média iranien Ham-Mihan, cité par l’ONG Human Rights Activists in Iran (HRANA).

Les arbres pour soigner le mal-être psychique

Si gérer l’urgence lui tient à cœur, il s’est aussi consacré à la prévention des risques. Ainsi, à l’été 2019, il s’est mis à planter de jeunes arbres le long d’une route au sortir de sa ville. C’est le premier projet de reboisement du genre dans la région. Dans un climat chaud frappé par des sécheresses de plus en plus intenses, les arbres plantés aux abords des villes offrent une protection contre les décès liés à la chaleur. Les effets de la présence d’arbres sont aussi reconnus comme bénéfiques pour la santé mentale. Dans sa province d’origine, où le taux de suicide est le plus élevé du pays, Amir est convaincu de l’intérêt des arbres pour soigner le mal-être psychique.

Des fonctionnaires locaux lui auraient réclamé des permis dès les premiers arbres plantés. « Lorsqu’un mouvement voit le jour à l’échelle locale, les autorités tentent de l’affaiblir par des entraves administratives », résume-t-il.

Des poursuites judiciaires ont considérablement ralenti son travail. « Tu n’as pas autre chose à faire que de planter des arbres ? » lui aurait dit le magistrat lors de ses passages au tribunal. Certains habitants de la ville sont arrêtés et placés en garde à vue, pour un simple commentaire en ligne sur une photo du projet de reboisement.

Les ethnies minoritaires ciblées

« À l’isolement, je n’avais pas accès à du papier ou à un stylo. Je mémorisais mes poèmes sur la nature par cœur pour les écrire plus tard », raconte-t-il aujourd’hui. 

Voici quelques vers tirés de son recueil : « Je ne suis pas un tueur, monsieur l’agent ». « Marcher dans la cellule 
Pendant des milliers de kilomètres, des milliers de lieues, 
Ne mènera à aucun champ, aucun arbre, aucune vallée... »

« Ces années de militantisme sabotées par le régime m’ont épuisé. » La sentence est tombée le 19 janvier 2025. Les motifs de sa condamnation sont classiques [2] : huit mois de prison pour « propagande », le double pour « insulte au Guide suprême ». Le jugement, consulté par Reporterre, se base uniquement sur des posts Instagram en soutien aux mobilisations de 2022, à la suite de l’assassinat de Zhina Mahsa Amini, jeune Kurde-Iranienne, par la police des mœurs, arrêtée pour avoir mal porté son voile.

La répression iranienne des activistes environnementaux vise « en particulier ceux des provinces périphériques et d’ethnies minoritaires », selon la politiste Dorna Javan. C’est le cas d’Amir, qui est membre de l’ethnie Lor, et habitant d’une province rurale marginalisée. Ces activistes sont « fréquemment assimilés à des perturbateurs de l’ordre public, à des menaces pour la sécurité nationale, voire à des espions ».

Le cas d’Amir s’inscrit dans la longue histoire de la répression des activistes écologistes en Iran. Réfugiée en Italie, la militante écoféministe Azam Bahrami compile ces cas de violences et mène des actions de plaidoyer depuis plus de dix ans pour libérer ses camarades prisonniers — elle a elle-même fait l’expérience de ses geôles avant de fuir son pays.

« J’ai fait de mon exil une occasion de résister »

Fille d’une professeure de lycée et d’un ingénieur mécanicien, ses années d’études supérieures coïncident avec ses premières actions militantes pour le droit des femmes. Azam, 44 ans, naît dans une province de l’est du pays, au climat sec et semi-désertique, le Khorasan — « terre du safran, de l’épine-vinette et des herbes médicinales », décrit-elle.

Sa lutte se focalise sur l’accès aux droits des Iraniennes vivant en zone rurale — près d’un tiers des femmes du pays, soit 11 millions d’entre elles. Elle a notamment participé à des ateliers d’alphabétisation et d’éducation à l’égalité femmes-hommes. Les agricultrices sont « les premières à souffrir des sécheresses et des inondations », explique-t-elle. Seuls 6 % des terres sont enregistrées en leur nom, d’après un rapport de l’ONG Iran Human Rights Monitor.

« En Iran, je ne faisais partie d’aucune association officielle, dit-elle. Toute organisation fonctionne sous la supervision directe des services gouvernementaux. » Des déclarations corroborées par un connaisseur du contexte politique iranien, qui estime que la création d’organisations environnementales « indépendantes » est impossible.

© Davide Dutto

Elle raconte avoir été emprisonnée en Iran, pour « atteinte à la sécurité nationale », dans la section 209 de la prison d’Evin à Téhéran, une unité tristement célèbre pour les actes de torture et de mauvais traitements. « J’ai été privée de travail et d’éducation, convoquée un nombre incalculable de fois devant les tribunaux, pour finir derrière les barreaux. »

Après de longs mois sur les routes de l’exil — « des femmes allaient jusqu’à vendre leur alliance pour acheter de l’eau et de la nourriture à leurs enfants » — elle finit par arriver en Italie. Réfugiée politique, Azam a choisi de ne pas nous livrer plus de détails sur son parcours de répression et de fuite pour des raisons de sécurité.

Raconter la répression autant que l’urgence écologique

Depuis dix ans, Azam compile, vérifie, actualise et partage les cas de violences vécues par ses camarades en Iran. Tel que ce message posté le 30 janvier 2026 sur son canal Telegram : « #Shirko_Kani_Sanani, militant écologiste, photographe naturaliste et membre du collectif Chia a été enlevé alors qu’il rentrait d’une manifestation publique pour la plantation de chênes et n’a plus donné signe de vie depuis. Shirko est originaire du comté de Marivan [situé à l’ouest du pays, dans le Kurdistan iranien]. »

Pour quel motif sont arrêtés les écologistes ? S’ils se trouvent près d’une frontière, le prétexte de sécurité nationale est brandi. C’est aussi le cas pour tout militant opposé à un projet de barrage, de spoliation de terres, etc. chapeauté par l’armée sans consultation populaire. Dans les provinces où se concentrent les minorités ethniques nationales, celles-ci sont taxées d’espionnage ou de séparatisme.

« J’ai fait de mon exil une occasion de résister ». Conférences, rapports, interventions radios… Depuis l’Italie, Azam médiatise l’urgence écologique en Iran et la répression des activistes — pour dépasser « la question du nucléaire iranien qui fait de l’ombre à tout le reste » dans la presse étrangère.

L’espoir d’une transition vers une société démocratique

Depuis le début de l’offensive israélo-étasunienne, Azam témoigne d’une intensification de la répression — un rapport onusien alertait le 4 mars d’un risque d’exécutions accélérées des prisonniers politiques iraniens.. « Les centres utilisés pour réprimer la population, notamment les commissariats et les bâtiments utilisés par les Gardiens de la révolution, sont la cible de missiles », rapporte Amir, depuis sa province d’origine, à l’ouest du pays.

Bouleversée, Azam veut croire en un destin meilleur pour son pays, « qui lutte depuis près d’un siècle pour la démocratie et l’égalité ». Son discours a la lucidité que prête l’anthropologue Chowra Makaremi à l’ensemble de la société iranienne : la guerre est là, que peut-on souhaiter désormais ?

« Ce dont je rêve n’est pas un idéal inaccessible »

Azam se positionne contre le retour de la dynastie royale du shah au pouvoir — qui avait précédé celui de la Révolution islamique de 1979. Amir, lui, y est favorable. Bien qu’elle gagne du terrain au sein de la diaspora en exil, cette position politique est loin de disposer d’une assise sociale solide au sein du pays. Les groupes minoritaires seraient discriminés en cas de retour à la monarchie, qui a historiquement considéré la diversité ethnique comme un « défi sécuritaire  ». « De nombreux prisonniers politiques ont fait l’objet d’accusations graves et organisées de la part de partisans royalistes », remarque Azam, rejointe par un connaisseur de la politique iranienne qui a souhaité conserver son anonymat.

La vision d’Azam reste inchangée : un modèle démocratique authentiquement participatif — grâce à une place centrale à l’éducation aux médias — qui garantisse les droits des femmes, des minorités ethniques et religieuses et ceux du vivant. Le tout soumis à la création d’institutions réellement indépendantes. « Ce dont je rêve n’est pas un idéal inaccessible, mais la seule voie réaliste pour la transition de l’Iran vers une société démocratique, égalitaire et soucieuse de l’environnement ».

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