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EntretienMonde

« Les Iraniens savent que tout le monde se contrefiche de leur liberté »

Rassemblement du 17 janvier 2026 à Paris en soutien au peuple iranien.

La guerre parle au nom des peuples et les réduit au silence. Face à l’escalade des frappes en Iran et au Moyen-Orient, l’anthropologue Chowra Makaremi plaide pour une solidarité ancrée dans « les vies concrètes ».

Des bombardements étasuniens et israéliens qui frappent l’Iran et le Liban, des missiles iraniens tirés vers Israël et les pays du Golfe, une région entière suspendue à l’escalade militaire : depuis plusieurs jours, le monde s’enfonce dans une séquence de guerre ouverte. Alors que se redessine brutalement le paysage géopolitique, les sociétés, elles, semblent reléguées au rang de spectatrices impuissantes d’une violence qui les dépasse.

Anthropologue franco-iranienne, chargée de recherche au CNRS et autrice de Résistances affectives. Les politiques de l’attachement face aux politiques de la cruauté (éd. La Découverte, 2025), Chowra Makaremi a accepté de nous répondre malgré le choc. « Le bouleversement est immense et il faut accepter d’être, un temps, vacillante », confie-t-elle. Refusant les logiques d’alignement et les analyses hors sol, elle invite à déplacer le regard : redonner une centralité à la société iranienne, penser la solidarité dans la durée et cultiver une attention concrète aux vies prises dans l’étau de la guerre.


Reporterre — Comment vivez-vous la séquence ouverte par les bombardements étasuniens et israéliens en Iran ?

Chowra Makaremi — Jusqu’ici, en Iran, une résistance civile faisait face à un régime de terreur, de plus en plus militarisé. C’était une confrontation nationale entre une société et son État. Les bombardements ont rebattu les cartes. Nous ne sommes plus les sujets de l’histoire. Le peuple iranien est mis sous silence. Ce sont les acteurs étatiques — et certains groupes armés — qui occupent désormais toute la scène. Même aux États-Unis, le Congrès n’a pas été consulté. Les règles ordinaires de la représentativité démocratique sont court-circuitées. Nous sommes rendus impuissants et sidérés face au spectacle d’une violence qui nous dépasse et nous exclut. Nous ne sommes plus acteurs, mais spectateurs.

Ces attaques relèvent-elles de ce que vous appelez les « politiques de la cruauté » ?

J’ai utilisé le terme de « cruauté » pour évoquer le génocide à Gaza ou pour parler de la répression de janvier en Iran. Par politique de cruauté, j’entends ces formes de gouvernement qui s’acharnent à briser les âmes et les corps, à effacer les mémoires pour imposer le silence par l’effroi. C’est une mise en scène de la mort. Je reprends une analyse de l’anthropologue Nazan Üstündağ sur les frappes de drones contre des opposants kurdes en Turquie : les corps sont laissés dans la rue, interdits de sépulture, filmés et diffusés. On n’est plus dans un face-à-face bourreau-victime. Un troisième acteur apparaît : le spectateur. On fabrique des citoyens en forçant leur consentement au silence, par combinaison de sidération et de désensibilisation.

Ce n’est pas exactement ce qui se joue actuellement. Nous sommes entrés en guerre et la guerre a d’autres logiques.

Des logiques économiques ?

Cela correspond à ce que [l’essayiste canadienne] Naomi Klein a nommé la « stratégie du choc » : profiter d’un moment de désorientation collective pour imposer des décisions qui ne procèdent pas d’une volonté populaire. Car cette guerre ne s’inscrit aucunement dans un projet d’émancipation des peuples. Elle intervient dans un cycle de négociations nucléaires, obéit à des intérêts stratégiques, géostratégiques et économiques — avec le détroit d’Ormuz ou le pétrole. Les responsables américains l’ont dit : il ne s’agit pas d’un exercice de construction d’une démocratie.

Le peuple iranien n’apparaît nulle part dans les décisions, et pourtant, on parle en son nom. On justifie les frappes en disant qu’on veut l’aider à se défaire du régime. Mais rien n’a été fait en janvier quand la répression du soulèvement populaire a fait des dizaines de milliers de morts.

Comment sortir de cette position de spectateur ?

D’abord, par la rigueur, en refusant les simplifications, les logiques campistes. Redonnons de la densité à la société iranienne. La reconnaître comme actrice politique à part entière. La solidarité ne peut pas être réactive, ponctuelle, déclenchée par une intervention occidentale. Elle doit s’inscrire dans la durée. La question n’est pas seulement : comment réagir à chaud ? Elle est : quelle continuité de solidarité sommes-nous capables d’assumer ?

Il est important, aussi, de mettre la lumière sur les prisonniers politiques. Leur situation est ultravulnérable. On a déjà vu la prison d’Evin être touchée par des frappes. Bombarder une prison ne libère personne : cela met des vies en danger. Rappeler leurs noms, exiger leur protection, s’inquiéter de leur sort : voilà une solidarité concrète. Parce que ce sont peut-être eux qui, demain, incarneront encore une possibilité d’Iran différent. La solidarité ne peut pas être abstraite. Elle doit s’ancrer dans des vies précises.

Comment expliquer qu’une partie de la société en soit venue à voir dans les bombes étasuniennes une issue possible ?

Cela ne tombe pas du ciel. Depuis des années, les Iraniens demandent une pression diplomatique réelle, constante, qui affaiblisse le régime et ouvre un espace à la société civile. Cette pression n’est jamais venue. À chaque soulèvement, à chaque moment où des vies ont été sacrifiées dans la rue, les négociations internationales ont repris. Le pouvoir iranien redevenait un interlocuteur fréquentable. Le message implicite a été terrible : plus vous vous soulevez, plus votre État se renforce diplomatiquement. À force de désillusions, la guerre est devenue, pour certains, la seule issue imaginable.

Un soulèvement populaire peut-il émerger sous les bombes ?

Je ne le crois pas. Quand on parvient à joindre des proches malgré le black-out d’internet, ils décrivent un climat de terreur renforcé : miliciens armés à chaque carrefour, contrôles, arrestations. Dans ce contexte, des gens sont quand même descendus dans la rue pour célébrer la mort du guide suprême. Ils intègrent l’idée que la seule fragilisation possible du régime viendrait de l’extérieur, en voyant dans l’assassinat de Khamenei la preuve d’une stratégie maîtrisée. La défiance envers l’État iranien est immense.

Mais bien souvent, quand ce sont les bombes qui parlent, beaucoup se disent : si l’Occident attaque, c’est encore nous qui paierons, y compris par la main de notre propre État. Les Iraniens savent que leur vie ne compte ni pour Washington ni pour Téhéran. Ils n’idéalisent personne et ne sont pas dans un discours abstrait « pour » ou « contre » les bombes. La question devient : dans cette situation imposée, existe-t-il une brèche ? Si oui, comment l’élargir au moindre coût humain ?

Paris, le 1er mars 2026, lors d’un rassemblement de soutien au peuple iranien. © Brune Simon / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

En janvier, ils ont pris des risques immenses. Ils savent ce que cela coûte. Ils savent aussi que personne ne viendra les sauver. Les sociétés iranienne ou libanaise ont une lucidité souvent plus grande que l’opinion publique occidentale. Elles savent que tout le monde se contrefiche de leur liberté.

Dans vos travaux, vous parlez d’une politique de l’attention et de résistance affective. À quoi faudrait-il être attentif pour ne pas se tromper de combat ? Quels gestes, quel langage trouver pour montrer sa solidarité ?

Retrouver de l’attention, c’est lutter contre la déshumanisation engendrée par les bombardements et le silence de la répression. C’est cultiver des liens quotidiens et intimes avec les premiers concernés. Les Iraniens et Iraniennes mènent déjà une résistance affective. Notamment les familles de prisonniers, les familles des personnes exécutées ou tuées dans les manifestations en janvier. Leur deuil est politique. Elles dansent sur les tombes de leurs proches. C’est une forme de protestation, sans slogan, qui persiste malgré la répression. On réinvestit la puissance de mobilisation politique du deuil shiite, tout en profanant sa symbolique, qui fait partie de l’idéologie d’État. La volonté d’en découdre des Iraniens est toujours intacte mais leur stratégie ne peut pas être frontale. 

« La volonté d’en découdre des Iraniens est toujours intacte »

Alors que le régime pourrait s’effondrer, on observe une sorte de nationalisme sans État, une solidarité nationale des Iraniens et Iraniennes entre eux. Même dans l’épreuve des bombes et la destruction du pays, ils et elles tentent de rester liés. Il faut écouter ce qu’ont à nous dire les Iraniens, voir les choses depuis leurs yeux, et les types de réponses qu’ils apportent et qui s’opposent autant à la violence impérialiste occidentale qu’à celle du régime.

Les Iraniens et les Iraniennes ont dans l’époque des choses à nous apporter, qui pourraient nous inspirer et nous enrichir dans une relation d’égalité. Comme les Gazaouis d’ailleurs. Ce n’est pas nous qui leur faisons don de notre attention, c’est eux qui nous enseignent des récits de résistance, qui nous permettent de penser les rapports de pouvoir et les problèmes que l’on a ici aussi.

Comment cela va-t-il nous outiller, comment retrouver de la puissance d’action, collectivement ? La meilleure façon de se porter solidaire est de se concevoir comme les citoyens d’une même planète, à une heure où les peuples n’ont plus de voix. [La philosophe française] Simone Weil disait que l’attention, c’est ce qui permet à la parole d’émerger. Notre attention donne à ces paroles l’espace de se déployer, malgré le silence imposé par les États et le black-out d’internet. Je conseille par exemple de suivre le collectif iranien Roja qui produit de bonnes analyses, en lien avec les activistes à l’intérieur.

Dans votre livre vous citez Judith Butler et « la puissance politique de la vulnérabilité », la nécessité de « faire corps ensemble » pour lutter contre l’autoritarisme, contre l’injustice et la violence patriarcale. Comment les Iraniens et Iraniennes, là aussi, nous montrent la voie ?

Leur combat me nourrit beaucoup. Mais ils ne sont pas les seuls. Les Palestiniens avec leur pratique du sumud — la persistance de la vie comme forme de résistance — sont une source d’inspiration profonde. Leur persévérance face aux politiques de la cruauté nous oblige, et nous aide à sortir de la paralysie ou de la sidération.

Notre enjeu, à nous, depuis notre position en Occident, c’est de se mettre en lien concrètement avec eux, via la diaspora, les organisations, les exilés, les cagnottes, les réseaux sociaux. On ne peut pas dénoncer ce qui se trame de loin, sans contact réel. C’est en ce sens qu’il faut faire corps ensemble. Dans une forme de quotidienneté. Il faut partager du quotidien avec des gens qui résistent à Gaza et à Téhéran. Depuis notre privilège inouï, développer des amitiés politiques transnationales, résister avec eux.

Rassemblement du 1er mars 2026 à Paris à l’initiative du collectif Roja. © NnoMan Cadoret / Reporterre

C’est cela « la puissance politique de la vulnérabilité », elle ne se déclare pas au mégaphone, elle se joue dans une autre temporalité et une autre texture, bien plus intime et habitée. Elle s’ancre dans un lien sensible, à une autre échelle, dans des relations et des attachements incarnés.

Ce nouveau cycle de violence arrive alors que la crise écologique s’aggrave partout, y compris en Iran. Comment les politiques de l’attachement dont vous parlez peuvent-elles inclure la terre et le vivant ?

La question écologique est éminemment présente dans les résistances actuelles. Elle joue un rôle en Iran mais aussi dans d’autres territoires du globe et d’autres entités de lutte, que ce soit au Chiapas ou au Rojava. La question écologique n’est pas un enjeu annexe, à part, elle est encapsulée dans des résistances affectives plus générales. Comme le féminisme d’ailleurs. Arrêtons de produire cette forme de saucissonnage épistémique.

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L’enjeu est de s’en prendre au cœur de la machine, à cet ordre du monde qui s’appuie sur les guerres, l’extractivisme et le patriarcat. Contre les remises en cause culturelle et sociale très profondes de cet ordre, les puissances financières globales font le choix de promouvoir le fascisme, partout — en Argentine, aux États-Unis mais aussi en France — pour tuer les contre-projets et toute velléité de changement, qui semblent pourtant inexorables à terme.

Cette riposte est ultraviolente car nos résistances touchent à la matrice du système, elles s’inscrivent dans une dynamique au long cours avec l’engagement de nouvelles générations. Elles n’ont rien de cosmétiques et ne peuvent donc être traitées par les tenants de cet ordre global que par la force.

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