L’urgence d’une justice globale

Durée de lecture : 6 minutes

28 mars 2014 / Marie Duru-Bellat

Les inégalités mondiales sont aujourd’hui d’une telle ampleur qu’elles risquent de rendre le monde tout simplement invivable. Il faut s’y attaquer, non seulement en fonction de considérations de justice élémentaires, mais afin de préserver notre planète et notre capacité à vivre ensemble.


Les inégalités mondiales sont connues, mais tout se passe comme si, pour nous, la justice était bornée par nos frontières : ce qui serait inadmissible dans notre pays (qu’on laisse une personne mourir de faim) serait tolérable dès lors que c’est loin…

Nous avons du mal à penser les questions de justice dans un horizon plus vaste que celui de notre pays. Pourtant, vu l’égalité foncière entre tous les êtres humains, les principes de justice qui gouvernent la distribution des ressources et des espaces de la terre doivent s’appliquer au monde entier : chacun doit avoir la possibilité d’y accéder pour satisfaire ses besoins élémentaires d’êtres humains. Si cette question semble abstraite, elle pourrait prendre une tournure très concrète si des zones de la planète deviennent inhabitables.

Un modèle qui a atteint ses limites

D’ores et déjà, les inégalités mondiales béantes sont injustifiables et en elles-mêmes, elles sont porteuses de nombreux problèmes sociaux : moindre cohésion sociale, tensions, violence, difficultés de fonctionnement des démocraties… Dans le même temps, la thèse libérale selon laquelle les inégalités auraient des effets positifs sur la croissance est largement discréditée.

Au contraire, les inégalités entre pays riches et pays pauvres engendrent un modèle économique où les plus pauvres vendent aux riches les produits qu’ils fabriquent à bas coûts (et à bas salaires), ce qui, au sein de ces pays, exploite les producteurs tout en lésant les consommateurs.

Dans les pays riches, si l’on profite de produits bon marché, les délocalisations et le chômage contre-balancent ce bénéfice. Pour les pays pauvres comme pour les plus riches, ce système ancré dans les inégalités est donc insoutenable.

En outre, ces inégalités alimentent une comparaison sociale qui ne peut qu’engendrer une translation vers le haut des consommations. Avec la mondialisation et la diffusion d’un certain style de vie, les inégalités par rapport à cette norme engendrent une course à la consommation ruineuse pour la planète, avec une spirale de croissance économique, de destruction des ressources et de pollution.

De plus, dès lors que les ressources de la planète sont finies et que les interdépendances entre tous les pays sont étroites, les consommations des riches ont un impact sur le sort des pauvres. C’est le cas quand on choisit les agrocarburants pour les voitures dans les pays riches, avec, par ricochet, une augmentation du prix des céréales catastrophique pour les plus pauvres. Il est donc impossible de sortir seulement certains groupes ou certains pays de la pauvreté sans rien toucher à la situation des autres.

Ce sont donc les inégalités en elles-mêmes qui constituent, au niveau global, l’obstacle le plus significatif à un niveau d’activité économique soutenable en termes écologiques. Si l’on admet que dans un monde fini, on ne peut compter sur l’accroissement de la taille du gâteau, le nécessaire rééquilibrage des niveaux de vie exige une décroissance sélective, couplée avec une redistribution des richesses.

Mais celle-ci est évidemment plus difficile à mettre en œuvre que la lutte contre l’extrême pauvreté, car elle ne concerne pas seulement les plus riches (des pays riches et des pays pauvres), mais des franges plus larges de la population. Le défi est alors de convaincre à la fois les pays et les personnes, ce qui exige des institutions, des régulations et des mobilisations se situant à des niveaux différents.

Un monde interdépendant

Sans conteste, on ne peut plus laisser le champ libre au seul jeu des libertés individuelles en quête de profits personnels, comme le veut le capitalisme dans son principe. Si le marché global l’emporte (et de plus en plus) sur un pouvoir politique qui reste national, qui portera les problèmes intrinsèquement globaux ?

Il faut donc remettre sur la table la question que d’aucuns diront éculée de la gouvernance mondiale, soit en créant de nouvelles institutions ou en cherchant à rendre plus justes les institutions existantes. Les États qui les mandatent restent néanmoins le pivot central : ils ont le pouvoir non seulement d’intervenir dans les institutions internationales, mais aussi de contraindre le secteur privé et les lobbies à respecter l’intérêt général, dans des secteurs comme le commerce ou la finance notamment. Ils sont aussi à même de réguler les activités polluantes de leurs citoyens, de réorienter leurs comportements vers des biens non marchands, etc.

Mais si ces conditions institutionnelles sont indispensables, la mobilisation de la société civile ne l’est pas moins. Elle doit pouvoir reposer sur des bases empiriques convaincantes et en la matière, il est fondamental de diffuser de nouveaux indicateurs pour appréhender la pauvreté (et la richesse).

Il faut aussi éclairer les causes et les conséquences des inégalités mondiales, et mettre en lumière les relations entre inégalités d’une part, et problèmes environnementaux de l’autre. Prendre conscience de notre interdépendance avec les pays pauvres et de notre implication dans leur pauvreté elle-même est nécessaire pour convaincre les habitants des pays riches d’agir et, en particulier, de pousser leurs gouvernants à des politiques de redistribution globale.

Car même si trop souvent, les élites et les élus se montrent assez incultes en matière d’écologie et volontiers « court termistes », on ne se dispensera pas de recourir aux gouvernants. Diffuser de nouvelles lectures des réalités mondiales est certes fondamental, mais il faudra bien la force des gouvernants pour rendre acceptables des politiques forcément contraignantes. Le chaînon politique est donc essentiel ; mais, sans mobilisation des personnes et de la société civile, il n’a guère de chances d’être mis en œuvre.

Les contours d’un monde juste

En conclusion, les limites de la planète, mais aussi nos intérêts bien compris, sans compter des considérations éthiques élémentaires, font qu’il est grand temps de rejeter un monde où règne une relative prospérité pour certains, mais au prix de dégâts écologiques indéniables et d’une injustice sociale persistante pour la majorité.

Il faut alors proposer un autre modèle de vivre-ensemble, un monde où il y aurait moins de biens matériels pour les plus riches, mais aussi moins de tensions, de crispations sur les frontières, de cupidité et de concurrence délétères. Cette perspective est évidemment porteuse de conflits : plus nous sommes inégaux, plus il nous sera difficile de nous mettre d’accord pour réduire les inégalités. Il s’agit d’un défi difficile et, de plus, incertain : quels sont les contours de ce monde juste que nous voulons voir advenir ?

Mais il n’est pas nécessaire de les percevoir avec précision pour savoir que notre monde est aujourd’hui injuste. Le coût de l’inaction (tout comme pour les enjeux climatiques en eux-mêmes) deviendra vite insoutenable et notre (petit) monde invivable.



Source : Marie Duru-Bellat pour Reporterre.

Marie Duru-Bellat est l’auteur du livre : Pour une planète équitable. L’urgence d’une justice globale (Seuil, La République des idées, 2014).

Photo :
. Chapô : Asmae
. Article : Le livre scolaire

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