La BAC attaque ! Les clowns à Notre Dame des Landes

Durée de lecture : 6 minutes

22 février 2014 / Isabelle Rimbert (Reporterre)

Contre l’aéroport et son monde, chacun apporte sa pierre. Parmi les nombreuses composantes de la lutte, la BAC, Brigade activiste des clowns, jouent sa partition, mélange aigre-doux de dérision et d’action non violente.


- Notre-Dame-des-Landes, Reportage

Au cœur de la forêt de Rohanne, le hameau de la Chat-Teigne se réchauffe doucement sous le soleil de février. Dans la cuisine collective, une chèvre barbichue boulotte une affiche informant de l’émergence d’autres Zads. Quelqu’un tente de sauver ce qu’il reste de l’information, avant que l’animal ne s’attaque au seau destiné au compost.

Soudain des hrurlements sauvages retentissent dans la salle de réunion : TATATATATAAAAAAAAA ! Al’intérieur, une vingtaine de clowns signalés par leur nez rouge en plastique s’effondrent au sol, tandis qu’un forcené hilare continue de mimer une rafale de mitraillette. Tout va bien, c’est juste le Tatata, un jeu bien connu des nez rouges et des forces de l’ordre. Pause café.

"C’est un état d’être"

L’atelier suivant est basé sur l’évocation d’émotions qu’il s’agit de ressentir et faire grandir en soi tout en déambulant dans l’espace. Cela fait partie d’une panoplie de jeux de rôles, d’exercices physiques, de mimes, d’imitations permettant « d’éveiller le clown en soi ».

« Pour moi, c’est un état d’être », résume Marion, 28 ans, pour qui le clown activisme a été vecteur vers l’engagement politique. Une alternative au militantisme traditionnel, et aux partis souvent envisagés comme « hiérarchisés et trop rigides ». Dans une société où le lien social s’effrite au galop, les connexions tissées par le jeu, la vie ensemble, les discussions et l’activisme politique, peuvent permettre aux clowns d’entrer en résonance avec les personnes et le monde autour.

Pour certain-e-s, le clown activisme est donc d’abord un outil de transformation personnelle, qui utilise le jeu et la créativité de chacun pour faire évoluer l’entité formée par le groupe. Une mue intime qui permettrait de planter les ferments d’une transformation sociale plus globale. « Plus je suis capable d’identifier et de nommer mes émotions, plus j’arrive à les reconnaître chez les autres », affirme Baptiste, clown activiste. Une empathie pas toujours très bien comprise par les « férorces de l’ordre », selon les clowns qui ne se privent pas d’utiliser une nov’langue maison…

"Ne rien attendre, mais vivre"

Armé de sa bienveillance et son plumeau, le clown se donne notamment un rôle de médiateur auprès du public en le faisant interagir ou en désamorçant les tensions lors d’actions ou de manifestations. Mais aussi auprès de la police, avec toute une panoplie d’armes « de dérision massive » et le refus de toute violence comme principe de base. Difficile en effet de gazer une nuée de gentils clowns pourtant très énervants qui jouent à "1,2,3 Soleil" devant un cordon de gendarmes mobiles, ou se lancent des saucisses en plastique…

Le clown trouve aussi des moyens détournés et légers pour diffuser un message politique rarement primesautier. Comme se faire passer pour le « gang de Vinci » lors de la manifestation du 17 nov 2012, lancer des billets factices aux quatres vents et décréter, en vers et au porte-voix, le déplacement immédiat des espèces protégées. Parfois, l’absurde n’a pas besoin de grand-choses pour émerger.

Pour Pétov, Zadiste de partout : « Il n’est pas antinomique de mettre de la dérision et de l’humour au cœur du combat essentiel qu’est ’écologie contre le capitalisme. On ne le renversera pas par la force, mais par l’esprit. »

« Là ou leurs bombes échouent, le rire pourrait bien vaincre », espérait John Jordan alias Colonel Klepto dans son texte Faire la guerre avec amour. John Jordan pourrait être le père spirituel du clown activisme, qu’avec d’autres il a mis en oeuvre au sein du "laboratoire de l’imagination insurrectionnelle" (Laboratory of insurrectionnary imagination). Il expliquait dans un texte de 2004 que « dans tous les écosystèmes, ce sont dans les espaces entre-deux ou dans les zones intermédiaires que l’on trouve le plus de biodiversité et d’évolution ».

A l’heure où, sous couvert d’humour, des idéologies fétides refont surface, la figure du bouffon ou du Dictateur de Chaplin peut paraître nécessaire, même si insuffisante.
A un tir de patator de la Chat-Teigne, Marcios, rangé des clowns après d’édifiants faits d’armes à la BAC (Brigade activiste des Clowns) de Paris, souligne : « On peut rejeter la société du spectacle, mais on peut aussi décider d’y faire le spectacle. Ne rien attendre, mais vivre. Et se mettre en jeu, et en danger ».

De grands éclats de rire fusent à travers les arbres

Et en effet, le clown a une conception du danger toute... relative. Il suffit pour s’en convaincre d’aller faire un tour sur le site de la BAC de Paris ou de la CICRA (Clandestine insurgent rebel clown army). Cette force subversive de désobéissance permet de remettre en question l’autorité de façon convivale. Auprès du public, qui assiste parfois médusé à des scènes surréalistes , c’est aussi un moyen de montrer que l’apathie générale n’est pas une fatalité, qu’il est possible de faire bouger dans l’autre sens les curseurs l’acceptation des normes répressives.

Marcios évoque une des actions emblêmatiques à laquelles il a particié en 2007 : « On a palmé près de 30 minutes en poussant des sous-marins de bric et de broc dans le but d’accoster sur la base nucléaire de l’Ile-Longue dans le Finistère, avant d’être arrêtés par deux canots et un hélicoptère de la Marine nationale ». Il ne s’agit pas de tourner en ridicule les questions politiques, sociales ou environnementales, mais de s’en emparer et de les poser différemment. Pas dans la persuasion ni le prosélytisme, mais en essayant d’imaginer d’autres façons de le porter le message.

Dehors, la forêt de bouleaux semble respirer doucement sous le passage d’un nuage devant le soleil. Un groupe de trois part préparer le repas collectif. Plus loin, une grappe de clowns en cercle profite d’une éclaircie pour faire une session de percussion corporelle. Rejoints par d’autres, ils sont une vingtaine à psalmodier des séries de syllabes en se frappant le torse en rythme. De grands éclats de rire fusent à travers les arbres.


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Source : Texte et photos d’Isabelle Rimbert pour Reporterre.

Consulter par ailleurs : Dossier Notre Dame des Landes.


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