La Chronique Ecologie est de retour

Durée de lecture : 8 minutes

14 septembre 2013 / Hervé Kempf (Reporterre)



Ca alors ! Hervé Kempf a accepté de confier à Reporterre sa chronique Ecologie. De retour, tous les samedi.


Un chapitre du désastre ordinaire

Un saut à Agen, en train, pour débattre lors de la Quinzaine de l’écologie. On me raconte une lutte locale, méconnue, révélatrice du désastre ordinaire. La ville d’Agen, environ 40 000 habitants, se situe entre Toulouse et Bordeaux. Elle dispose d’une grande zone d’activité industrielle, qui marche bien, prospère, et qui a de la place pour s’étendre si besoin était. Mais le maire, comme tant de maires des villes moyennes, agglomérations, métropoles, capitales, rêve plus grand, plus beau, plus fort. Et plus grand, plus beau, plus fort, chez tant de maires des villes moyennes, agglomérations, métropoles, capitales, signifie couler du béton.

Dessin de Pierre Fournier

Donc, plutôt qu’utiliser ce qui existe, il veut créer une autre zone, à dix kilomètres de la ville, à Sainte-Colombe-en-Brulhois - ah, pardon, une "technopole" : deux cent hectares de bonne terre agricole dans ce riche Lot-et-Garonne, deux cent hectares de blé et de maraichage à « consommer » pour faire une nouvelle zone « d’activité » - l’agriculture, ce n’est pas actif, c’est bien connu -, pour poser comme une verrue les habituels batisses d’aluminium et de béton, en « HQE » (haute qualité environnementale), bien sûr, avec trame verte et bleue, et quelques panneaux solaires, parce qu’on est développement durable, n’est-ce pas ?

Plan du gâchis programmé près d’Agen

Ce désastre absurde est né dans le cerveau reptilien de l’édile agenais (Jean Dionis de Séjour) parce qu’il devait y avoir là une gare TGV. En plein champ, bien sûr, la terre, ça ne compte pas, pour les technocrates. Une gare TGV, donc, comme étape de la ligne à grande vitessse (LGV) Bordeaux-Toulouse.

Oui, mais. Cette ligne devait être construite en complémentarité avec la LGV Bordeaux-Hendaye. Or celle-ci a suscité une telle résistance dans les Landes et en Pays basque qu’elle est quasiment abandonnée. Cependant, nombre de notables continuent à vouloir la LGV Bordeaux-Toulouse : un autre désastre ordinaire. Près de six milliards d’euros – et des terres agricoles dévorées – pour gagner une demie-heure de trajet, alors qu’en rénovant la ligne actuelle, pour deux milliards d’euros, on gagnerait un quart d’heure. Les écologistes et d’autres se bagarrent contre la LGV Bordeaux-Toulouse : pas assez fort, encore. Et pas suffisamment pour empêcher qu’à Agen, le maire veuille bétonner deux cent hectares pour son rêve de gaspillage.

Sur place, beaucoup d’agriculteurs âgés lâchent prise, et vendent, soumis à la pression. D’autres se battent et résistent. Ils sont encore isolés. Ils ont besoin d’aide. On en reparlera.

Métamorphose

Libération de ce samedi 14 septembre découvre et relate que « la société civile invente de nouveaux modèles sans compter sur les politiques. Une mutation invisible et réjouissante. » Très bien. C’est ce qu’on voit et qu’on dit dans des livres et des sites, mais un porte-voix comme Libération donne évidemment plus d’écho à ce constat.

Cependant, le journal appelle à la rescousse de son analyse des experts comme Jean-Hervé Lorenzi, président du Cercle des économistes, un des principaux prêtres de la religion néo-libérale. Et conclut sur Jeremy Rifkin, dont la démarche est intéressante, mais évacue totalement la question du politique, comme l’a montré Jean Gadrey. Autrement dit, à peine a-t-on jeté le projecteur sur le dynamisme de la société civile – que nous relatons jour après jour dans la rubrique Alternatives –, qu’on la récupère idéologiquement.

Le journal interviewe Patrick Viveret. Qui dit des paroles fortes : « La crise est une arnaque. C’est le récit qu’a inventé une oligarchie mondiale pour préserver ses intérêts ». Et de citer Karl Polanyi (économiste des années trente qui a écrit La Grande transformation) et Edgar Morin, et son idée de la métamorphose.

Mais que conclut Viveret ? Qu’il est allé voir Jean-Marc Ayrault, lequel lui a dit combien il ressentait ce mouvement citoyen. Et Viveret de juger « que l’essentiel des groupes parlementaires de gauche, une bonne partie des gens autour du premier ministre, une partie non négligeable des personnes qui gravitent autour du président de la république souhaitent aller dans cette direction », qui est « d’accompagner cette énergie citoyenne au lieu de la bloquer ». On rêve : M. Ayrault, M. Hollande, le PS, voudraient, mais ils ne pourraient point ? Allons ! Ils peuvent faire des choses très simples, aujourd’hui même : par exemple, dire franchement et nettement qu’ils abandonnent le projet de Notre Dame des Landes. Ca serait le premier pas. Et on pourrait imaginer de les croire. Mais non : ils continuent le désastre ordinaire, parce qu’ils font partie de cette oligarchie que Viveret évoque.

Il ne faut pas être naïf. Oui, la société civile bouge, invente, crée, innove hors de la logique de compétition et d’accumulation du capital. Mais si elle le fait à l’écart de la société des dominants, c’est parce que les dominants sont contre le mouvement, l’invention, la création et l’innovation, dès lors que ceux-ci se déroulent hors des schémas capitalistes. Et donc, on ne pourra vraiment faire passer cette inventivité à une autre échelle, faire qu’elle ne soit plus à la marge, mais qu’elle devienne le centre de gravité du nouveau monde, seulement si l’on comprend l’irréductible distance qui existe aujourd’hui entre la vie des gens et la pensée des dominants et si l’on assume le conflit nécessaire.

Le mensonge permanent

Au fait, nous avons un ministre de l’écologie, Philippe Martin, et un gouvernement qui proclame qu’il va faire la transition écologique. C’est donc pourquoi, cette semaine, on a appris que la loi sur la transition énergétique serait proposé en 2014 – elle devait l’être cet automne -, que la taxe sur le diesel est repoussée aux calendes grecques, que l’écotaxe poids lourds attendra, et que de nouveaux permis d’exploration de pétrole de schiste ont été accordés.

Au moins, sous Sarkozy, les choses étaient claires : « L’environnement, ça commence à bien faire ». Sous Hollande, c’est le mensonge permanent : devant, on parle d’écologie, derrière, on se soumet, comme avant, à la logique croissanciste et destructrice.

Reporterre

Un petit mot sur le quotidien de l’écologie. On est partis à cent à l’heure, beaucoup plus fort qu’on l’imaginait. Merci à toutes et à tous, merci de vos courriels, merci de visiter plus de dix mille fois par jour le site, merci d’envoyer des informations (planete arobase reporterre.net), merci d’envoyer un soutien financier. Celui-ci permet déjà à l’association La Pile de prolonger le contrat du journaliste qui rejoint l’équipe à partir d’octobre, et d’augmenter notre budget « piges » (rémunération des journalistes à l’article).

On fait le pari de rester gratuit, pour que l’information sur l’environnement soit accessible au plus grand nombre, mais cela ne sera possible que si l’on est soutenu volontairement par les internautes. A nous de produire de la bonne information, une information utile, exacte, pertinente, qui fasse réfléchir et qui donne de l’énergie. A vous de décider de la pérennité de Reporterre.

On est aux taquets, et encore bringuebalants, les journées sont trop courtes, les forces trop dispersées, on a plus de projets que de moyens de les mettre en œuvre. Pour l’instant.... Mais tout va bien, grâce à vous.

On se retrouve tous les jours. Et tenez, voici les deux événements auxquels on est heureux de vous convier :
- Venez à Alternatiba, à Bayonne, le dimanche 6 octobre, la ville des alternatives. Reporterre y sera, on est partenaires (comme nos amis de Basta ! et de Mediapart), et on est fiers d’être avec Bizi et avec tous les autres qui viennent à Alternatiba : ils ont la pêche, elle doit essaimer partout.

- Et jeudi 10 octobre, ce sera la première Rencontre de Reporterre, avec Charles Piaget, la figure de Lip, et Pierre Rabhi, le sage de l’agro-écologie et de la sobriété heureuse. Ces deux fortes personnes nous font l’honneur d’accepter de dialoguer, pour montrer que, non, l’écologie et l’économie ne sont pas ennemies, que le champ et l’usine ont tout à partager, que l’émancipation des travailleurs se fera par un nouveau lien entre les hommes et la biosphère.

Et si vous ne pouvez pas venir, on vous racontera.

A bientôt, tous les jours...





Source : Hervé Kempf pour Reporterre.

Illustrations :
- Dessin de Pierre Fournier.
- Plan du gâchis programmé près d’Agen : DREAL Aquitaine
- Publicité Rolex à Madrid : Reporterre.


Pour soutenir Reporterre :

1er décembre 2020
Un ornithologue paysan transforme une ferme en écrin de biodiversité
Alternatives
2 novembre 2020
Face à Macron, les citoyens de la Convention pour le climat se rebiffent
Enquête
17 octobre 2020
« Pour éradiquer la pauvreté, il faut donner de l’argent aux pauvres »
Entretien




Du même auteur       Hervé Kempf (Reporterre)