La catastrophe de Tchernobyl dans l’œil du photojournaliste Igor Kostine

Durée de lecture : 3 minutes

30 janvier 2020 / Jean-Pierre Tuquoi (Reporterre)



Le photojournaliste Igor Kostine, aujourd’hui disparu, s’est rendu à Tchernobyl quelques heures à peine après la catastrophe et y est revenu tous les jours, des semaines durant. Ses reportages photographiques incomparables sont rassemblés dans un livre, « Tchernobyl ».

L’accident à la centrale nucléaire de Tchernobyl a inspiré les auteurs d’une série télé étasunienne semble-t-il très convaincante. Elle a rassemblé près de dix millions de téléspectateurs. Mais, même plus vraie que nature, il s’agissait d’une création. Ce n’est pas le cas des photos d’Igor Kostine. Installé à Kiev, en Ukraine, le photojournaliste était à Tchernobyl quelques heures après l’explosion d’un des réacteurs de la centrale. Des amis l’avaient alerté. Et pendant des semaines, il y est retourné chaque jour, photographe greffier d’un drame aux facettes multiples.

Parce qu’il a été militaire, qu’il a sagement couvert la guerre des Soviétiques en Afghanistan, Kostine a eu les coudées franches à Tchernobyl. Il a pu travailler librement sans être surveillé par le KGB. Il est l’auteur du premier cliché de la centrale avec son toit soufflé par l’explosion du réacteur, le 26 avril 1986. La photo a fait le tour du monde.

« J’ai l’impression que tout ceci est faux, artificiel » 

Mais, encore plus remarquables sont ses reportages sur des moments et des lieux inséparables de Tchernobyl. Les moments, c’est par exemple le va-et-vient des « liquidateurs », des hommes, plus ou moins protégés par plaques de plomb, dont la mission, une fois sur le toit de la centrale, consiste à balancer dans le trou du réacteur une pelletée de déchets radioactifs et de s’éclipser quelques dizaines de secondes plus tard. L’exode forcé de la population locale, la destruction de leurs maisons dans la foulée, sont un autre « moment » du travail de Kostine. Ainsi va le livre qui, de moments en moments, donne à voir une Union soviétique déglinguée, à la fois figée dans le passé, soumise et héroïque. Les dirigeants de la centrale, que l’œil du photographe a accrochés, acceptent en silence d’être condamnés à des années de prison par la justice pour leur incompétence quand la responsabilité en incombe au système tout entier. De la même façon, personne, parmi les miliaires, ne se rebiffe lorsqu’il faut aller risquer sa peau à l’intérieur des bâtiments irradiés.

Le livre photo se clôt sur une note faussement positive : celle d’une nature qui, quelques années après l’accident, a repris possession du lieu avec des coquelicots d’un rouge très soviétique, des cerisiers couverts de fleurs immaculées, des fruits que l’on a envie de croquer, des animaux sauvages batifolant dans la zone. La nature semble avoir repris ses droits. Mais une autre réalité se superpose, plus inquiétante : « J’ai l’impression que tout ceci est faux, artificiel, note le photographe dans le récit qui accompagne ses clichés. Je m’arrête pour regarder autour de moi. Je respire l’odeur profondément humide qui est partout, et je comprends. Je ne sens pas le parfum des pommiers pourtant à quelques mètres de moi. Je marche vers un groupe de lilas en fleurs, sachant que ces arbustes-là dégagent au début de l’été des senteurs très fortes et très reconnaissables. Et pourtant, rien. Je ne sens rien. Je recule de quelques pas (…) Suis-je au milieu d’un décor où tout est faux ? Je ne peux répondre, mais je sens que le mal est là. Pour des milliers d’années. »






Lire aussi : Tchernobyl : « Je suis la seule survivante de mon équipe de liquidateurs »

Source : Jean-Pierre Tuquoi pour Reporterre

Reporterre, par l’intermédiaire des éditions des Arènes, avait demandé à Getty Images, qui détient les droits photo du livre, à pouvoir reproduire quelques illustrations pour accompagner la recension de l’ouvrage. Getty Images a fixé une période libre de droits que nous avons jugée trop courte. D’où la brièveté de la recension et l’absence de photographies de l’auteur pour un livre qui aurait mérité mieux.

Photo :
. chapô : une entrée de Tchernobyl. Flickr (IAEA Image Bank/USFCRFC/CC BY-SA 2.0) )

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