La dette résulte du refus de changer le monde

Durée de lecture : 6 minutes

14 septembre 2012 / Alain Gras

Le choix de l’endettement, à partir des années 1980, a été le moyen d’éviter la remise en cause du système productiviste


Nous baignons depuis des mois dans la peur de l’effondrement de l’euro, de la faillite bancaire. Les économistes mondains et médiatiques, qui savent toujours tout après coup, nous livrent bien empaquetées les raisons de la dette et nous expliquent doctement tout et son contraire, suivant les circonstances. ATAC et quelques économistes éclairés et indignés demandent un audit de la dette mais personne ne répond ni ne s’en émeut en haut lieu, et le président nouvellement élu n’en parle plus.

Je voudrais donc faire quelques remarques qui n’engagent que moi sur les causes de la dette, bien éloignées de celles que l’on nous présente et qui concernent l’aspect technologique et écologique de cette crise. Ceci afin de sortir de la comptabilité pathétique et futile de nos experts patentés.

En effet, étrange tout de même : après Mai 68, un vent de critique s’est levé en Occident contre la société de consommation, ce fut l’époque de l’An 01, du début des écolos politiques, mais aussi de la prise de conscience de la part de quelques patrons que l’aveuglement sur les problèmes d’environnement et d’énergie pouvait jouer des tours au capitalisme industriel. Un groupe de grands dirigeants du milieu patronal, appelé Club de Rome, décida de commander une étude prospective au MIT sur la croissance à venir.

A partir de l’interaction entre cinq variables (dont la pollution) un modèle statistique prévisionnel fut construit par Dennis Meadows et il en ressortit une publication intitulée « rapport Meadows », devenu livre sous le titre Limits to growth, traduit de manière plus provocante en français par Halte à la croissance. Dans le sillage de 1968, cet événement stimula les mauvais esprits, critiques de la de la société de consommation ; le président de la commission européenne de l’époque lui-même, le néerlandais Sicco Mansholt, se fit alors publiquement l’apôtre d’un « état stable » ou même d’une décroissance au Nord.

Mais en 1973 éclate la crise du pétrole, les prix flambent à la suite d’une décision de l’OPEP (principaux producteurs de pétrole où curieusement siègent les meilleurs amis de l’époque des USA, le Shah d’Iran et le Roi Fayçal d’Arabie saoudite) de les doubler puis de les laisser filer. Les dirigeants crient alors à la catastrophe imminente, au cataclysme. Pour la première et unique fois, on éteint les lumières la nuit durant la période de Noël, et on prend d’autres mesurettes.

Mais ceci n’est que camouflage, car, au lieu de réfléchir au rapport Meadows, les puissants agitent l’épouvantail du chômage et cherchent à prolonger la croissance à tout va par tous les moyens. C’est à ce moment, alors que les Etats-Unis abandonnent pour leur dollar tout lien avec l’étalon or en 1971, que divers Etats riches dont la France prennent des dispositions pour interdire l’emprunt public auprès des citoyens et le remplacent par l’obligation d’emprunter sur le marché boursier, donc chez les banquiers, internationaux.

Cette mesure deviendra obligatoire dans toute la communauté européenne en 1981. Or, par hasard bien sûr, cette même année 1973, les géants du pétrole entament les recherches en mer du Nord et en Alaska, tandis que la France lance le plan Messmer de nucléarisation de le France.

C’est alors que la dette publique va se creuser dans les pays riches, encore plus vite aux Etats-Unis mais peu importe, car ils ont la planche à billets du monde. De manière très étrange, si vous cherchez sur Internet les courbes d’évolution de l’endettement souverain des pays riches, vous verrez que les courbes de production de l’usage de l’énergie fossile, pétrole, plus gaz et charbon, croissent à partir du milieu des années 70 presque exactement au même rythme que la dette.

Ceci veut dire, entre autres, que les nouvelles technologies de l’information et de la communication, contrairement à ce qui est souvent affirmé, sont dans le même bateau que les autres technologies dès le début, et que la techno-science se convertit totalement aux objectifs du marché (le rapport Meadows avait imaginé un scénario utopique où elle modifiait radicalement sa trajectoire). Après 1990 s’ajoutent l’entrée en scène de la Chine comme atelier du monde et la montée en puissance des BRICS, pays émergents. Ceci accentue encore la demande énergétique, très liée au transport, tandis que croît très rapidement la pression sur l’environnement pour extraire les métaux rares dont les nouvelles technologies sont très gourmandes. Aucune mesure dite de croissance verte n’a été capable d’enrayer le processus de prédation de la planète.

En 1973 nous avions le choix, la possibilité d’une décroissance ou du moins d’une stabilisation de la croissance. L’empreinte écologique était plus ou moins de Un, la planète pouvait être sauvée par un état stationnaire de l’économie qui aurait permis une redistribution lente mais globale de la richesse vers les pays dits sous-développés. Nous avions alors des moyens en réserve pour aider les pays pauvres à rejoindre notre seuil de Un, sans trop le dépasser.

Aujourd’hui, grâce à la dette, l’empreinte est de trois, le PIB a été multiplié au moins par trois en valeur constante et cette richesse produit des SDF, accroît la pauvreté chez nous comme dans une bonne partie du monde, qui au lieu d’émerger coule encore plus profondément (corne de l’Afrique par exemple), et réchauffe brutalement la Terre.

La montée de la dette publique peut donc se lire autrement que dans les banalités du discours comptable de nos experts patentés. On peut l’interpréter comme la variable d’ajustement qui a permis aux économies fondées sur le capitalisme libéral, et la croissance continue du PIB, d’éviter la crise de surproduction et de prévenir le passage à une autre manière de penser les échanges, la production, la rareté.

Ce fut le moyen d’interdire l’utopie menaçante d’un autre univers technologique où la science verte aurait eu un sens qui n’était plus celui du développement de la prédation de la planète pour le plus grand bien des multinationales. La montée de la dette publique peut donc se lire autrement que dans les banalités du discours comptable de nos experts patentés.

L’audit de la dette publique, s’il se réalise un jour, mettra, en lumière, j’en suis sûr, cette dimension bien plus profonde des raisons de la soi-disant crise de la dette. Elle est aussi la crise d’une technologie et d’un machinisme thermo-industriel, c’est-à-dire fondés sur l’énergie de dissipation de la chaleur fossile, qui accompagne dans ses objectifs le refus du capitalisme libéral de voir que les limites de la planète sont atteintes. La dette c’est aussi une façon, très détournée j’en conviens mais bien réelle, pour la nature de nous rappeler que l’homme ne peut continuer à la traiter en esclave.




Source : Courriel à Reporterre

Professeur émérite à l’Université de Paris 1, Alain Gras a publié Le choix du feu (Fayard,2007)

Illustration : Les manants du roi

Lire aussi : Un appel pour mettre au clair les causes de la dette

27 juillet 2019
Quand une coopérative ouvrière relance la culture locale du tilleul
Alternative
16 septembre 2019
La réforme Blanquer à l’assaut des langues régionales
Info
16 septembre 2019
Le capitalisme nous conduit au désastre
Tribune