La passion du pouvoir contre la démocratie

Durée de lecture : 10 minutes

2 septembre 2009 / Jean-Claude Michéa

« La démocratie est le système dans lequel nous sommes tour à tour gouvernants et gouvernés », disait Aristote. Mais comment prévenir le désir de pouvoir de certains ?

Le texte que voici est extrait d’un entretien accordé par Jean-Claude Michéa au Bulletin de critique bibliographique A Contretemps.

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Comme promis, nous allons revenir, Jean-Claude Michéa, sur une question déjà évoquée, mais que j’aimerais vous voir approfondir. Pour ce faire, je lirai une citation – un peu longue – de votre livre. On la trouve en pages 164 et 165 de L’Empire du moindre mal. Je cite :

« On sait que Stendhal tenait en haute estime l’œuvre de Fourier, ce “rêveur sublime ayant prononcé un grand mot : Association”. Dans ses Mémoires d’un touriste, il élève, cependant, contre l’idée de phalanstère, une objection fondamentale, de nature à compromettre, selon lui, toutes les tentatives d’ “association” proposées par les différents courants du socialisme alors naissant. Fourier – écrit-il – “n’a pas vu que dans chaque village, un fripon actif et beau parleur (un Robert Macaire) se mettra à la tête de l’association et pervertira toutes ses belles conséquences”. Une telle critique, contrairement aux apparences, est très différente de celle des libéraux. Stendhal ne soutient pas (du moins dans ce texte précis) que c’est la nature même de l’homme qui rendrait utopique le projet d’une société solidaire et fraternelle. Il souligne simplement que les socialistes, sans doute par excès d’optimisme, ont systématiquement oublié que la volonté de puissance qui caractérise certains individus conduirait toujours à l’échec les entreprises politiques les mieux intentionnées. Si par anarchisme on entend le projet d’un monde où les “Robert Macaire” seraient, sinon impossibles eux-mêmes, du moins dans l’impossibilité pratique de s’emparer du pouvoir et d’arriver à leurs fins, il est donc beaucoup plus exact de dire que Stendhal soulève ici la question anarchiste par excellence. »

Pouvez-vous nous en dire davantage sur cette « question anarchiste par excellence » ?

Nous avons déjà évoqué le sujet mais c’est vraiment une question essentielle. D’autant que le besoin pathologique de contrôler sans cesse la vie des autres se manifeste dans toutes les sphères de l’existence – à des degrés naturellement différents – depuis l’organisation militante jusqu’au couple (que l’on songe, par exemple, aux fondements psychologiques de la jalousie, c’est-à-dire de ce sentiment qui rend un sujet incapable de supporter la liberté de l’autre).

Et, comme je l’ai également dit, ce qui rend la volonté de puissance politiquement si dangereuse, c’est qu’elle s’exerce le plus souvent sous des formes très difficiles à identifier clairement. C’est, par exemple, pour essayer de saisir ces effets de pouvoir difficilement formalisables que le concept de « harcèlement », concept qui autorise lui-même bien des abus juridiques, a dû être forgé. Il est donc nécessaire que tous ceux qui estiment qu’il y a encore un sens à combattre collectivement pour un monde libre, égalitaire et décent, accordent une attention privilégiée à cette perversion aussi ancienne que l’homme (les mythes religieux nous l’enseignent), mais dont je persiste à penser, en bon orwellien, que la plupart des « gens ordinaires » en sont encore globalement exempts.

Il me semble, à la lumière de l’expérience historique des mouvements révolutionnaires, qu’on pourrait s’accorder ici sur quelques principes minimaux. Le premier serait évidemment la nécessité d’assurer une rotation perpétuelle des fonctions dirigeantes. Aucun militant ne devrait jamais pouvoir s’installer durablement à la tête d’une association, du moins lorsque celle-ci a atteint une certaine ampleur. Le statut de « dirigeant politique à vie » – ou de « révolutionnaire professionnel » – est clairement incompatible avec les exigences morales d’un combat pour une société égalitaire. Malatesta soulignait d’ailleurs que « le fonctionnaire est dans le mouvement ouvrier un danger comparable au parlementarisme ».

Ce principe démocratique radical n’implique d’ailleurs pas que l’activité militante se réduise à une participation épuisante de tous à des assemblées générales continuelles ou à des réunions interminables (ce genre d’existence ne pourrait convenir qu’à des militants mus par un idéal ascétique et dont l’engagement, à ce titre, est forcément suspect). La solution grecque me paraît nettement plus raisonnable. « La démocratie – disait ainsi Aristote – c’est le régime dans lequel nous sommes tous, tour à tour, gouvernants et gouvernés. » C’est plutôt sur les moyens concrets d’organiser ce « tour à tour » qu’une organisation radicale devrait donc réfléchir.

Un second principe, tout aussi essentiel, c’est qu’une organisation radicale devrait toujours entretenir un rapport critique avec les médias officiels (c’est évidemment un problème qui avait été épargné aux Grecs). C’est dans les années 60 qu’est apparue, aux États-Unis, l’idée assez curieuse que, dans une société moderne, le moyen le plus efficace de faire avancer les idées radicales c’était de « prendre les médias à leur propre piège » en jouant à fond la carte de la médiatisation. Dans une telle logique, les formes de luttes devaient donc être définies en fonction de leur seul aspect spectaculaire et de l’écho médiatique qu’elles suscitaient. Comme on le sait à présent, il s’agit là d’une illusion particulièrement meurtrière.

Chaque fois que vous croyez utiliser les médias, observait Tod Gitlin, ce sont en réalité les médias qui vous utilisent. Ce sont eux, par exemple, qui choisissent de médiatiser tel ou tel porte-parole du mouvement radical en fonction de leur seule logique et à partir de leurs propres critères. On l’a bien vu en 1968, lorsque le système médiatique n’a mis que quelques jours pour construire l’image d’un Cohn-Bendit « leader de la révolution » ou, lors de la dernière élection présidentielle, lorsque ce même système a pratiquement décidé que Ségolène Royal serait la candidate de la gauche. Cela pour ne rien dire, entre mille autres exemples, de la célèbre transformation du « Che » en icône intouchable, au détriment de tous les autres guérilleros de l’époque, dont certains étaient plus démocrates que lui mais aucun aussi photogénique.

Il conviendrait donc de réactualiser ainsi la célèbre formule d’August Bebel : « Quand l’ennemi de classe accepte de me médiatiser, je me demande toujours quelle bourde j’ai encore bien pu commettre. » Si TF1 ou Canal + accepte de vous envoyer trois journalistes chaque fois que votre association réunit 300 personnes, il est effectivement temps de vous interroger sur ce que vous êtes réellement en train de dire et de faire, surtout si quelques stars du showbiz ont décidé de se joindre à vous. D’autant, comme je l’ai dit, que les médias ne médiatisent naturellement que ce qu’ils veulent bien médiatiser.

Qu’est-ce que le grand public est ainsi autorisé à savoir des milliers d’expériences concrètes de vie autogérée ou coopérative, en France ou ailleurs, par exemple du développement des « systèmes d’échange locaux » ou des associations pour le maintien d’une agriculture paysanne ? Je me souviens avoir tout fait, à l’époque, pour que les quelques journalistes que je connaissais puissent enquêter sur les luttes exemplaires menées, en Haute-Loire – et depuis 1993 ! – par les militants de la Ramade. Rien n’a jamais pu paraître.

Je vais prendre un autre exemple, qui me tient à cœur. J’ai milité dans ma jeunesse au sein du mouvement espérantiste – et notamment à la Sennacieca Asocio Tutmonda (SAT), qui en constituait l’une des fractions d’extrême gauche les plus importantes. Or malgré le fait que le mouvement espérantiste constitue une incarnation exemplaire du principe internationaliste, on constate qu’à la notable exception de Radio libertaire, son degré de médiatisation est, en France, à peu près égal à zéro. Et cela alors même que les espérantistes s’y comptent par milliers et ont su élaborer une culture impressionnante. La raison de ce silence est simple : la nature et les objectifs fondamentaux de ce mouvement sont incompatibles avec le rôle central que l’anglais d’affaires (qui n’est évidemment pas celui de Dickens ou d’Orwell) doit jouer dans le processus capitaliste d’unification juridico-marchande du monde. Le résultat, c’est qu’un congrès espérantiste réunissant quelques milliers de personnes sera toujours moins couvert par la presse officielle et les stars du showbiz que telle ou telle manifestation d’une organisation de 100 membres dont les objectifs ambigus et les formes d’action spectaculaires peuvent être récupérés sans grande difficulté par le « parti des médias et de l’argent », pour reprendre la formule du Plan B.

Je dirai donc, en résumé, qu’un mouvement radical conscient de ce que j’ai appelé la dimension anarchiste de la question politique (ou du syndrome de Stendhal) devrait toujours accorder une importance décisive aux trois principes suivants :
en premier lieu, la rotation permanente des fonctions dirigeantes ;
ensuite une politique de défiance systématique envers les micros et les caméras du système ;
enfin – et c’est bien sûr le plus difficile puisqu’il s’agit d’un travail qui devrait concerner chaque militant en tant qu’individu singulier – un souci constant de s’interroger sur son propre désir de pouvoir et sur son degré d’implication personnelle dans le mode de vie capitaliste.

Or, sans vouloir être trop cruel, on doit bien constater que ces trois principes ne jouent généralement qu’un rôle assez modeste dans le fonctionnement réel des organisations et des associations qui prétendent lutter pour un monde plus décent. Il est vrai que leur mise en œuvre concrète se heurte à bien des obstacles. Le troisième principe suppose, en effet, des capacités de remise en cause personnelle, à la fois morales et psychologiques, que le monde militant n’a jamais trop encouragées (des choses essentielles avaient été dites à ce sujet dans la célèbre brochure Le militantisme, stade suprême de l’aliénation, parue en 1972 et qu’on peut consulter sur divers sites).

Quant aux deux autres principes énoncés, ceux qui ont dû jouer des coudes pour devenir les porte-parole attitrés d’une organisation politique, ne sont peut-être pas les plus qualifiés pour les mettre à l’ordre du jour. De la même façon, remarquons-le, qu’il serait utopique d’attendre des « élus du peuple » qu’ils décident d’eux-mêmes, un beau matin, que la politique ne doit plus être un métier réservé à une caste et qu’en conséquence, les mandats politiques ne seront plus renouvelables.

Pour être franc, je ne sais vraiment pas dans quelles conditions et sous quelles formes il sera un jour éventuellement possible d’établir un véritable gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. La seule chose dont je sois à peu près sûr, c’est qu’un tel mouvement ne partira pas d’en haut. L’histoire offre peu d’exemples de privilégiés renonçant d’eux-mêmes à leurs privilèges. Et ce n’est certainement pas sur nos capitalistes et sur nos intellectuels qu’il faudra compter pour connaître une nouvelle nuit du 4 août.

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Source :http://acontretemps.org/spip.php?ar...

Lire aussi : De la morale en politique, autre extrait de l’entretien avec Jean-Claude Michéa http://www.reporterre.net//spip.php...

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