« La planète ne peut pas continuer ainsi. De gré ou de force, nous devons changer notre attitude »

Durée de lecture : 4 minutes

3 janvier 2015 / Entretien avec Jean-Paul Guevara

Depuis dix ans, la Bolivie porte une vision de la lutte contre le changement climatique fondée sur les droits de la Terre-Mère et sur la dette écologique des pays industrialisés. Cette voix est-elle crédible, alors que le pays exploite des ressources minières ou gazières, très polluantes ? Rencontre avec l’ambassadeur de l’Etat plurinational de Bolivie en France, Jean-Paul Guevara.

Reporterre - La conférence sur le climat s’est déroulée au Pérou en décembre dernier. Êtes-vous optimiste en ce qui concerne les négociations de 2015 ?

Jean-Paul Guevara - Nous sommes des « optimistes bien informés ». Certains disent que les optimistes sont ceux qui manquent de connaissances, et que les pessimistes le sont parce qu’ils savent ce qui va se passer. Pourquoi sommes-nous optimistes ? Parce que, qu’on le veuille ou non, les changements vont se produire. La planète ne peut pas continuer ainsi. Donc, de gré ou de force, nous devons changer notre attitude.

- Jean-Paul Guevara -

Cela fait des années que la Bolivie porte un discours alternatif sur la lutte contre le changement climatique...

Notre position est claire. D’abord, il faut reconnaître que nous avons tous une responsabilité historique face au changement climatique. Mais cette responsabilité est plus forte pour les pays industrialisés, parce que ce sont eux qui ont le plus pollué. Et parce que ce sont eux qui ont l’argent, de l’argent accumulé grâce à l’exploitation des ressources naturelles et des peuples du Sud.

Ensuite, il s’agit de refuser la marchandisation de la nature. Nous rejetons l’idée d’une croissance verte, parce que ça ne résoudra pas le problème. Einstein disait :« On ne résout pas un problème dans les termes qui lui ont donné naissance ».

Votre discours n’est-il pas marginal sur la scène internationale ?

C’est certain, notre point de vue n’est pas écouté par beaucoup de gouvernements. Mais ce sont ceux qui ne veulent rien changer. Ils veulent juste discuter de comment maintenir leurs modes de vie. Mais les peuples ne sont plus d’accord avec cette attitude. Je pense que la majorité des populations est d’accord avec ce que dit la Bolivie.

Quelle est votre proposition principale pour la lutte contre le réchauffement climatique ?

Nous défendons un indice qui permettrait de répartir l’effort de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Il faut diminuer ces émissions de 40 % à 70 %. Mais on ne peut pas dire : nous avons tous une responsabilité égale dans la lutte contre le changement climatique.

Car que s’est-il passé hier, et avant-hier ? Certains ont plus pollué que d’autres. L’indice que nous proposons prend en compte l’histoire et la situation actuelle, pour que les pays industrialisés contribuent plus à l’effort global.

En Bolivie, de nombreuses industries minières et pétrolières ont un impact très nuisible sur l’environnement. N’y a-t-il pas contradiction entre la politique intérieure d’Evo Morales, et son discours écologiste à l’étranger ?

Cette vision résulte d’un manque d’information. La Bolivie n’est ni un musée, ni une réserve naturelle. L’histoire de la Bolivie est celle du pillage de nos richesses par les Européens. L’industrialisation de l’Europe n’a été possible que par l’exploitation des mines d’argent de Potosi.

- La "montagne riche", source de mines d’argent, au-dessus de Potosi. -

Aujourd’hui, on nous annonce que nous n’avons pas le droit d’exploiter nos ressources, pour des raisons soi-disant écologiques. Je ne suis pas d’accord. Nous respectons la Terre-Mère et nous avons un mode de vie bien plus harmonieux, bien plus respectueux de la nature que les civilisations occidentales. Nous avons gardé la mémoire de nos ancêtres. Leur logique n’était pas celle d’une croissance, d’une accumulation sans fin. C’est ce que nous appelons le bien-vivre (buen vivir).

Bien sûr, nous profitons de nos richesses maintenant, mais nous les exploitons dans le but d’améliorer les conditions de vie des Boliviens. Ne pas exploiter les mines pour sauvegarder la nature, mais en laissant des milliers de personnes dans la misère ? Ce n’est pas possible.

Pourtant ces richesses vont bientôt s’épuiser ?

La clé n’est pas la croissance durable, mais la redistribution des richesses. Il y a aujourd’hui suffisamment de ressources et de nourriture pour tout le monde. Le problème est que c’est très mal réparti, que c’est capté par une minorité.

Mais l’exploitation des mines en Bolivie ne discrédite-t-elle pas le discours écologiste du gouvernement d’Evo Morales ?

Non, ceux qui disent cela préfèrent pointer ce qui ne va pas chez leurs voisins que de faire le ménage chez eux. Ils se focalisent sur ce qui ne va pas chez nous plutôt que de voir tout ce que nous avons accompli. Notre impact sur l’environnement est minime par rapport à d’autres pays.

En plus, les Boliviens ont un mode de vie très sobre, très économe en énergie et en ressources naturelles. Ceux qui gaspillent sont en Europe et en Amérique du Nord. Les pays riches polluent en gaspillant et cherchant l’accumulation, nous nous polluons par nécessité d’une certaine manière, pour sortir de la pauvreté. On ne peut pas comparer notre situation à celle des pays riches.

- Propos recueillis par Lorène Lavocat


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Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos :
. Chapô : Evo Morales (avec à sa droite, Rafael Correa, président de l’Equateur) (Flickr/CC BY-SA 2.0)
. La « montagne riche » de Potosi : Wikipedia (domaine public)
. Jean-Paul Guevara : Embolivia

Lire aussi : La Bolivie, déchirée entre extractivisme et protection de la Terre-Mère


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